Universo da obra
Universo da obra
Le théâtre représente l'intérieur d'une cabane de bûcheron,
simple, rustique, mais non point misérable.--Cheminée à manteau
où s'assoupit un feu de bûches.--Ustensiles de cuisine, armoire,
huche, horloge à poids, rouet, fontaine, etc.--Sur une table, une
lampe allumée.--Au pied de l'armoire, de chaque côté de
celle-ci, endormis, pelotonnés, le nez sous la queue, un Chien et
une Chatte.--Entre eux deux, un grand pain de sucre blanc et
bleu.--Accrochée au mur, une cage ronde renfermant une
tourterelle.--Au fond, deux fenêtres dont les volets intérieurs
sont fermés.--Sous l'une des fenêtres, un escabeau.--A gauche, la
porte d'entrée de la maison, munie d'un gros loquet.--A droite,
une autre porte.--Échelle menant à un grenier.--Également à
droite, deux petits lits d'enfant, au chevet desquels, sur deux
chaises, des vêtements se trouvent soigneusement pliés.
[Au lever du rideau, Tyltyl et Mytyl sont profondément
endormis dans leurs petits lits. La Mère Tyl les borde une
dernière fois, se penche sur eux, contemple un moment leur
sommeil, et appelle de la main le père Tyl qui passe la tête
dans l'entrebâillement de la porte. La Mère Tyl met un doigt
sur les lèvres pour lui commander le silence, puis sort à
droite sur la pointe des pieds, après avoir éteint la lampe.
La scène reste obscure un instant, puis une lumière dont
l'intensité augmente peu à peu filtre par les lames des
volets. La lampe sur la table se rallume d'elle-même. Les
deux enfants semblent s'éveiller et se mettent sur leur
séant.]
Mytyl?
Tyltyl?
Tu dors?
Et toi?...
Mais non, je dors pas puisque je te parle....
C'est Noël, dis?...
Pas encore; c'est demain. Mais le petit Noël n'apportera rien
cette année....
Pourquoi?...
J'ai entendu maman qui disait qu'elle n'avait pu aller à la ville
pour le prévenir.... Mais il viendra l'année prochaine....
C'est long, l'année prochaine?...
Ce n'est pas trop court.... Mais il vient cette nuit chez les
enfants riches....
Ah?...
Tiens!... Maman a oublié la lampe!... J'ai une idée?...
Nous allons nous lever....
C'est défendu....
Puisqu'il n'y a personne.... Tu vois les volets?...
Oh! qu'ils sont clairs!...
C'est les lumières de la fête.
Quelle fête?
En face, chez les petits riches. C'est l'arbre de Noël. Nous
allons les ouvrir....
Est-ce qu'on peut?
Bien sûr, puisqu'on est seuls.... Tu entends la musique?...
Levons-nous....
Les deux enfants se lèvent, courent à l'une des fenêtres,
montent sur l'escabeau et poussent les volets. Une vive
clarté pénètre dans la pièce. Les enfants regardent
avidement au dehors.
On voit tout!...
MYTYL, [qui ne trouve qu'une place précaire sur l'escabeau.]
Je vois pas....
Il neige!... Voilà deux voitures à six chevaux!...
MYTYL Il en sort douze petits garçons!...
T'es bête!... C'est des petites filles....
Ils ont des pantalons....
Tu t'y connais.... Ne me pousse pas ainsi!...
Je t'ai pas touché.
TYLTYL, [qui occupe à lui seul tout l'escabeau.]
Tu prends toute la place....
Mais j'ai pas du tout de place!...
Tais-toi donc, on voit l'arbre!...
Quel arbre?...
Mais l'arbre de Noël!... Tu regardes le mur!...
Je regarde le mur parce qu'y a pas de place....
TYLTYL, [lui cédant une petite place avare sur l'escabeau.]
Là!... En as-tu assez?... C'est-y pas la meilleure?... Il y en a
des lumières! Il y en a!...
Qu'est-ce qu'ils font donc ceux qui font tant de bruit?...
Ils font de la musique.
Est-ce qu'ils sont fâchés?...
Non, mais c'est fatigant.
Encore une voiture attelée de chevaux blancs!...
Tais-toi!... Regarde donc!...
Qu'est-ce qui pend là, en or, après les branches?...
Mais les jouets, pardi!... Des sabres, des fusils, des soldats,
des canons....
Et des poupées, dis, est-ce qu'on en a mis?...
Des poupées?... C'est trop bête; ça ne les amuse pas....
Et autour de la table, qu'est-ce que c'est tout ça?...
C'est des gâteaux, des fruits, des tartes à la crème....
J'en ai mangé une fois, lorsque j'étais petite....
Moi aussi; c'est meilleur que le pain, mais on en a trop peu....
Ils n'en ont pas trop peu.... Il y en a plein la table.... Est-ce
qu'ils vont les manger?...
Bien sûr; qu'en feraient-ils?...
Pourquoi qu'ils ne les mangent pas tout de suite?...
Parce qu'ils n'ont pas faim....
MYTYL, stupéfaite.
Ils n'ont pas faim?... Pourquoi?...
C'est qu'ils mangent quand ils veulent....
MYTYL, incrédule.
Tous les jours?...
On le dit....
Est-ce qu'ils mangeront tout?... Est-ce qu'ils en donneront?...
A qui?...
A nous....
Ils ne nous connaissent pas....
Si on leur demandait?...
Cela ne se fait pas.
Pourquoi?...
Parce que c'est défendu.
MYTYL, battant des mains.
Oh! qu'ils sont donc jolis!...
TYLTYL, enthousiasmé.
Et ils rient et ils rient!...
Et les petits qui dansent!...
Oui, oui, dansons aussi!...
Ils trépignent de joie sur l'escabeau.
Oh! que c'est amusant!...
On leur donne les gâteaux!... Ils peuvent y toucher!... Ils
mangent! ils mangent! ils mangent!...
Les plus petits aussi!... Ils en ont deux, trois, quatre!...
TYLTYL, [ivre de joie.]
Oh! c'est bon!... Que c'est bon! que c'est bon!...
MYTYL, [comptant des gâteaux imaginaires.]
Moi, j'en ai reçu douze!...
Et moi quatre fois douze!... Mais je t'en donnerai....
On frappe à la porte de la cabane.
TYLTYL, [subitement calmé et effrayé.]
Qu'est-ce que c'est?...
MYTYL, [épouvantée.]
C'est papa!...
Comme ils tardent à ouvrir, on voit le gros loquet se
soulever de lui-même, en grinçant; la porte s'entrebâille
pour livrer passage à une petite vieille habillée de vert et
coiffée d'un chaperon rouge. Elle est bossue, boiteuse,
borgne; le nez et le menton se rencontrent, et elle marche
courbée sur un bâton. Il n'est pas douteux que ce ne soit
une fée.
Avez-vous ici l'herbe qui chante ou l'oiseau qui est bleu?...
Nous avons de l'herbe, mais elle ne chante pas....
Tyltyl a un oiseau.
Mais je ne peux pas le donner....
Pourquoi?...
Parce qu'il est à moi.
C'est une raison, bien sûr. Où est-il, cet oiseau?...
TYLTYL, [montrant la cage.]
Dans la cage....
LA FÉE, [mettant ses besicles pour examiner l'oiseau.]
Je n'en veux pas; il n'est pas assez bleu. Il faudra que vous
m'alliez chercher celui dont j'ai besoin.
Mais je ne sais pas où il est....
Moi non plus. C'est pourquoi il faut le chercher. Je puis à la
rigueur me passer de l'herbe qui chante; mais il me faut
absolument l'Oiseau Bleu. C'est pour ma petite fille qui est très
malade.
Qu'est-ce qu'elle a?...
On ne sait pas au juste; elle voudrait être heureuse....
Ah?...
Savez-vous qui je suis?...
Vous ressemblez un peu à notre voisine, Madame Berlingot....
LA FÉE, se fâchant subitement.
En aucune façon.... Il n'y a aucun rapport.... C'est
abominable!... Je suis la Fée Bérylune....
Ah! très bien....
Il faudra partir tout de suite.
Vous viendrez avec nous?...
C'est absolument impossible à cause du pot-au-feu que j'ai mis ce
matin et qui s'empresse de déborder chaque fois que je m'absente
plus d'une heure.... [Montrant successivement le plafond, la
cheminée et la fenêtre.] Voulez-vous sortir par ici, par là ou
par là?...
TYLTYL, [montrant timidement la porte.]
J'aimerais mieux sortir par là....
LA FÉE, [se fâchant encore subitement.]
C'est absolument impossible, et c'est une habitude révoltante!...
[Indiquant la fenêtre.] Nous sortirons par là.... Eh bien!...
Qu'attendez-vous?... Habillez-vous tout de suite.... [Les enfants
obéissent et s'habillent rapidement.] Je vais aider Mytyl....
Nous n'avons pas de souliers....
Ça n'a pas d'importance. Je vais vous donner un petit chapeau
merveilleux. Où sont donc vos parents?...
TYLTYL, [montrant la porte à droite.]
Ils sont là; ils dorment....
Et votre bon-papa et votre bonne-maman?...
Ils sont morts....
Et vos petits frères et vos petites sœurs.... Vous en
avez?...
Oui, oui; trois petits frères....
Et quatre petites sœurs....
Où sont-ils?...
Ils sont morts aussi....
Voulez-vous les revoir?...
Oh oui!... Tout de suite!... Montrez-les!...
Je ne les ai pas dans ma poche.... Mais ça tombe à merveille;
vous les reverrez en passant par le pays du Souvenir. C'est sur
la route de l'Oiseau-Bleu. Tout de suite à gauche, après le
troisième carrefour.--Que faisiez-vous quand j'ai frappé?...
Nous jouions à manger des gâteaux.
Vous avez des gâteaux?... Où sont-ils?
Dans le palais des enfants riches.... Venez voir, c'est si
beau!...
[Il entraîne la Fée vers la fenêtre.]
LA FÉE, à la fenêtre.
Mais ce sont les autres qui les mangent!...
Oui; mais puisqu'on voit tout....
Tu ne leur en veux pas?...
Pourquoi?...
Parce qu'ils mangent tout. Je trouve qu'ils ont grand tort de ne
pas t'en donner....
Mais non, puisqu'ils sont riches.... Hein? que c'est beau chez
eux!...
Ce n'est pas plus beau que chez toi.
Heu!... Chez nous c'est plus noir, plus petit, sans gâteaux....
C'est absolument la même chose; c'est que tu n'y vois pas....
Mais si, j'y vois très bien, et j'ai de très bons yeux. Je lis
l'heure au cadran de l'église que papa ne voit pas....
LA FÉE, [se fâchant subitement.]
Je te dis que tu n'y vois pas!... Comment donc me vois-tu?...
Comment donc suis-je faite?... [Silence gêné de Tyltyl.] Eh bien,
répondras-tu? que je sache si tu vois?... Suis-je belle ou bien
laide?... [Silence de plus en plus embarrassé.] Tu ne veux pas
répondre?... Suis-je jeune ou bien veille?... Suis-je rose ou
bien jaune?... j'ai peut-être une bosse?...
TYLTYL, [conciliant.]
Non, non, elle n'est pas grande....
Mais si, à voir ton air, on la croirait énorme.... Ai-je le nez
crochu et l'œil gauche crevé?...
Non, non, je ne dis pas.... Qui est-ce qui l'a crevé?...
LA FÉE, de plus en plus irritée.
Mais il n'est pas crevé!... Insolent! misérable!... Il est plus
beau que l'autre; il est plus grand, plus clair, il est bleu
comme le ciel.... Et mes cheveux, vois-tu?... Ils sont blonds
comme les blés.... on dirait de l'or vierge!... Et j'en ai tant
et tant que la tête me pèse.... Ils s'échappent de partout....
Les vois-tu sur mes mains?...
[Elle étale deux maigres mèches de cheveux gris.]
Oui, j'en vois quelques-uns....
LA FÉE, [indignée.]
Quelques-uns!... Des gerbes! des brassées! des touffes! des flots
d'or!... Je sais bien que des gens disent qu'ils n'en voient
point; mais tu n'es pas de ces méchantes gens aveugles, je
suppose?...
Non, non, je vois très bien ceux qui ne se cachent point....
Mais il faut voir les autres avec la même audace!... C'est bien
curieux, les hommes.... Depuis la mort des fées, ils n'y voient
plus du tout et ne s'en doutent point.... Heureusement que j'ai
toujours sur moi tout ce qu'il faut pour rallumer les yeux
éteints.... Qu'est-ce que je tire de mon sac?...
Oh! le joli petit chapeau vert!... Qu'est-ce qui brille ainsi sur
la cocarde?...
C'est le gros Diamant qui fait voir....
Ah!...
Oui; quand on a le chapeau sur la tête, on tourne un peu le
Diamant: de droite à gauche, par exemple, tiens, comme ceci,
vois-tu?... Il appuie alors sur une bosse de la tête que personne
ne connaît, et qui ouvre les yeux....
Ça ne fait pas de mal?...
Au contraire, il est fée.... On voit à l'instant même ce qu'il y
a dans les choses; l'âme du pain, du vin, du poivre, par
exemple....
Est-ce qu'on voit aussi l'âme du sucre?...
LA FÉE, [subitement fâchée.]
Cela va sans dire!... Je n'aime pas les questions inutiles....
L'âme du sucre n'est pas plus intéressante que celle du
poivre.... Voilà, je vous donne ce que j'ai pour vous aider dans
la recherche de l'Oiseau-Bleu.... Je sais bien que
l'Anneau-qui-rend-invisible ou le Tapis-Volant vous seraient plus
utiles.... Mais j'ai perdu la clef de l'armoire où je les ai
serrés.... Ah! j'allais oublier.... [Montrant le Diamant.] Quand
on le tient ainsi, tu vois.... un petit tour de plus, on revoit
le Passé.... Encore un petit tour, et l'on voit l'Avenir....
C'est curieux et pratique et ça ne fait pas de bruit....
Papa me le prendra....
Il ne le verra pas; personne ne peut le voir tant qu'il est sur
ta tête.... Veux-tu l'essayer?... [Elle coiffe Tyltyl du petit
chapeau vert.] A présent, tourne le Diamant.... Un tour et puis
après....
[A peine Tyltyl a-t-il tourné le Diamant, qu'un changement
soudain et prodigieux s'opère en toutes choses. La vieille
fée est tout à coup une belle princesse merveilleuse; les
cailloux dont sont bâtis les murs de la cabane s'illuminent,
bleuissent comme des saphirs, deviennent transparents,
scintillent, éblouissent à l'égal des pierres les plus
précieuses. Le pauvre mobilier s'anime et resplendit; la
table de bois blanc s'affirme aussi grave, aussi noble
qu'une table de marbre, le cadran de l'horloge cligne de
l'œil et sourit avec aménité, tandis que la porte
derrière quoi va et vient le balancier s'entr'ouvre et
laisse s'échapper les Heures, qui, se tenant les mains et
riant aux éclats, se mettent à danser aux sons d'une musique
délicieuse. Effarement légitime de Tyltyl qui s'écrie en
montrant les Heures.]
Qu'est-ce que c'est que toutes ces belles dames?...
N'aie pas peur; ce sont les heures de ta vie qui sont heureuses
d'être libres et visibles un instant....
Et pourquoi que les murs sont si clairs?... Est-ce qu'ils sont en
sucre ou en pierres précieuses?...
Toutes les pierres sont pareilles, toutes les pierres sont
précieuses: mais l'homme n'en voit que quelques-unes....
[Pendant qu'ils parlent ainsi, la féerie continue et se
complète. Les âmes des Pains-de-quatre-livres, sous la forme
de bonshommes en maillots couleur croûte-de-pain, ahuris et
poudrés de farine, se dépêtrent de la huche et gambadent
autour de la table où ils sont rejoints par le Feu, qui,
sorti de l'âtre en maillot soufre et vermillon, les poursuit
en se tordant de rire.]
Qu'est-ce que c'est que ces vilains bonshommes?...
Rien de grave; ce sont les âmes des Pains-de-quatre-livres qui
profitent du règne de la vérité pour sortir de la huche où elles
se trouvaient à l'étroit....
Et le grand diable rouge qui sent mauvais?...
Chut!... Ne parle pas trop haut, c'est le Feu.... Il a mauvais
caractère.
[Ce dialogue n'a pas interrompu la féerie. Le Chien et la
Chatte, couchés en rond au pied de l'armoire, poussant
simultanément un grand cri, disparaissent dans une trappe,
et à leur place surgissent deux personnages, dont l'un porte
un masque de bouledogue, et l'autre une tête de chatte.
Aussitôt, le petit homme au masque de bouledogue--que nous
appellerons dorénavant le Chien--se précipite sur Tyltyl
qu'il embrasse violemment et accable île bruyantes et
impétueuses caresses, cependant que la petite femme au
masque de chatte--que nous appellerons plus simplement la
Chatte--se donne un coup de peigne, se lave les mains et se
lisse la moustache, avant de s'approcher de Mytyl.]
LE CHIEN, [hurlant, sautant, bousculant tout, insupportable.]
Mon petit dieu!... Bonjour! bonjour, mon petit dieu!... Enfin,
enfin, on peut parler! J'avais tant de choses à te dire!...
J'avais beau aboyer et remuer la queue!... Tu ne comprenais
pas!... Mais maintenant!... Bonjour! bonjour!... Je t'aime!... Je
t'aime!... Veux-tu que je fasse quelque chose d'étonnant?...
Veux-tu que je fasse le beau?... Veux-tu que je marche sur les
mains ou que je danse à la corde?...
TYLTYL, à la Fée.
Qu'est-ce que c'est que ce monsieur à tête de chien?...
Mais tu ne vois donc pas?... C'est l'âme de Tylô que tu as
délivrée....
LA CHATTE, [s'approchant de Mytyl et lui tendant la main,
cérémonieusement, avec circonspection.]
Bonjour, Mademoiselle.... Que vous êtes jolie ce matin!...
Bonjour, Madame.... [A la Fée.] Qui est-ce?...
C'est facile à voir; c'est l'âme de Tylette qui te tend la
main.... Embrasse-la....
LE CHIEN, [bousculant la Chatte.]
Moi aussi!... J'embrasse le petit dieu!... J'embrasse la petite
fille!... J'embrasse tout le monde!... Chic!... On va
s'amuser!... Je vais faire peur à Tylette!... Hou! hou! hou!...
Monsieur, je ne vous connais pas....
LA FÉE, [menaçant le Chien de sa baguette.]
Toi, tu vas te tenir bien tranquille; sinon tu rentreras dans le
silence, jusqu'à la fin des temps....
[Cependant, la féerie a poursuivi son cours: le Rouet s'est
mis à tourner vertigineusement dans son coin en filant de
splendides rayons de lumière; la Fontaine, dans l'autre
angle, se prend à chanter d'une voix sur-aiguë et, se
transformant en fontaine lumineuse, inonde l'évier de nappes
de perles et d'émeraudes, à travers lesquelles s'élance
l'âme de l'Eau, pareille à une jeune fille ruisselante,
échevelée, pleurarde, qui va incontinent se battre avec le
feu.]
Et la dame mouillée?...
N'aie pas peur, c'est l'Eau qui sort du robinet....
[Le Pot-au-lait se renverse, tombe de la table, se brise sur
le sol; et du lait répandu s'élève une grande forme blanche
et pudibonde qui semble avoir peur de tout.]
Et la dame en chemise qui a peur?...
C'est le Lait qui a cassé son pot....
[Le Pain-de-sucre posé au pied de l'armoire grandit,
s'élargit et crève son enveloppe de papier d'où émerge un
être doucereux: et papelard, vêtu d'une souquenille
mi-partie de blanc et de bleu, qui, souriant béatement,
s'avance vers Mytyl.]
MYTYL, [avec inquiétude.]
Que veut-il?...
Mais c'est l'âme du Sucre!...
MYTYL, [rassurée.]
Est-ce qu'il a des sucres d'orge?...
Mais il n'a que ça dans ses poches, et chacun de ses doigts en
est un....
[La Lampe tombe de la table, et aussitôt tombée, sa flamme
se redresse et se transforme en une lumineuse vierge d'une
incomparable beauté. Elle est vêtue de longs voiles
transparents et éblouissants, et se tient immobile en une
sorte d'extase.]
C'est la Reine!
C'est la Sainte Vierge!...
Non, mes enfants, c'est la Lumière....
[Cependant, les casseroles, sur les rayons, tournent comme
des toupies hollandaises, l'armoire à linge claque ses
battants et commence un magnifique déroulement d'étoffes
couleur de lune et de soleil, auquel se mêlent, non moins
splendides, des chiffons et des guenilles qui descendent
l'échelle du grenier. Mais voici que trois coups assez rudes
sont frappés à la porte de droite.]
TYLTYL, [effrayé.]
C'est papa!... Il nous a entendus!...
Tourne le Diamant!... De gauche à droite!...
[Tyltyl tourne vivement le diamant.] Pas si vite!... Mon Dieu! Il
est trop tard!... Tu l'as tourné trop brusquement. Ils n'auront
pas le temps de reprendre leur place, et nous aurons bien des
ennuis.... [La Fée redevient vieille femme, les murs de la cabane
éteignent leurs splendeurs, les Heures rentrent dans l'horloge,
le Rouet s'arrête, etc. Mais dans la hâte et le désarroi général,
tandis que le Feu court follement autour de la pièce, à la
recherche de la cheminée, un des Pains-de-quatre-livres, qui n'a
pu retrouver place dans la huche, éclate en sanglots tout en
poussant des rugissements d'épouvante.] Qu'y a-t-il?...
LE PAIN, [tout en larmes.]
Il n'y a plus de place dans la huche!...
LA FÉE, [se penchant sur la huche.]
Mais si, mais si.... [Poussant les autres pains qui ont repris
leur place primitive.] Voyons, vite, rangez-vous....
[On heurte encore la porte.]
LE PAIN, [éperdu, s'efforçant vainement d'entrer dans la huche.]
Il n'y a pas moyen!... Il me mangera le premier!...
LE CHIEN, [gambadant autour de Tyltyl.]
Mon petit dieu!... Je suis encore ici!... Je puis encore parler!
Je puis encore t'embrasser!... Encore! encore! encore!...
Comment, toi aussi?... Tu es encore là?...
J'ai de la veine.... Je n'ai pas pu rentrer dan le silence; la
trappe s'est refermée trop vite..
La mienne aussi.... Que va-t-il arriver?... Est-ce que c'est
dangereux?
Mon Dieu, je dois vous dire la vérité: tous ceux qui
accompagneront les deux enfants, mourront à la fin du voyage....
Et ceux qui ne les accompagneront pas?...
Ils survivront quelques minutes....
LA CHATTE, [au Chien.]
Viens, rentrons dans la trappe....
Non, non!... Je ne veux pas!... Je veux accompagner le petit
dieu!... Je veux lui parler tout le temps!...
Imbécile!...
[On heurte encore à la porte.]
LE PAIN, [pleurant à chaudes larmes.]
Je ne veux pas mourir à la fin du voyage!... Je veux rentrer tout
de suite dans ma huche!...
LE FEU, [qui n'a cessé de parcourir vertigineusement la pièce en
poussant des sifflements d'angoisse.]
Je ne trouve plus ma cheminée!...
L'EAU, [qui tente vainement de rentrer dans le robinet.]
Je ne peux plus rentrer dans le robinet!...
LE SUCRE, [qui s'agite autour de son enveloppe de papier.]
J'ai crevé mon papier d'emballage!...
LE LAIT, [lymphatique et pudibond.]
On a cassé mon petit pot!...
Sont-ils bêtes, mon Dieu!... Sont-ils bêtes et poltrons!... Vous
aimeriez donc mieux continuer de vivre dans vos vilaines boîtes,
dans vos trappes et dans vos robinets que d'accompagner les
enfants qui vont chercher l'Oiseau?...
TOUS, [à l'exception du Chien et de la Lumière.]
Oui! oui! Tout de suite!... Mon robinet!... Ma huche!... Ma
cheminée!... Ma trappe!...
LA FÉE, [à la Lumière qui regarde rêveusement les débris de sa
lampe.]
Et toi, la Lumière, qu'en dis-tu?...
J'accompagnerai les enfants....
LE CHIEN, [hurlant de joie.]
Moi aussi! moi aussi!...
Voilà qui est des mieux. Du reste, il est trop tard pour reculer;
vous n'avez plus le choix, vous sortirez tous avec nous.... Mais
toi, le Feu, ne t'approche de personne, toi, le Chien, ne taquine
pas la Chatte, et toi, l'eau, tiens-toi droite et tâche de ne pas
couler partout....
[Des coups violents sont encore frappés à la porte de droite.]
TYLTYL, [écoutant.]
C'est encore papa!... Cette fois, il se lève, je l'entends
marcher....
Sortons par la fenêtre.... Vous viendrez tous chez moi, où
j'habillerai convenablement les animaux et les phénomènes.... [Au
Pain.] Toi, le Pain, prends la cage dans laquelle on mettra
l'Oiseau-Bleu.... Tu en auras la garde.... Vite, vite, ne perdons
pas de temps....
[La fenêtre s'allonge brusquement, comme une porte. Ils
sortent tous, après quoi la fenêtre reprend sa forme
primitive et se referme innocemment. La chambre est
redevenue obscure, et les deux petits lits sont plongés dans
l'ombre. La porte à droite s'entr'ouvre, et dans
l'entrebâillement paraissent les têtes du père et de la mère
Tyl.]
Ce n'était rien.... C'est le grillon qui chante....
Tu les vois?...
Bien sûr.... Ils dorment tranquillement....
Je les entends respirer....
[La porte se referme.]
Texto original em FR preservado no Literunico para leitura comparada com a edição/tradução da Copa Literunico. Fonte-base: https://www.gutenberg.org/ebooks/38849
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