Universo da obra
Universo da obra
[Entrent Tyltyl, Mytyl, la Lumière, le Chien, le Chat, le
Pain, le Feu, le Sucre, l'Eau et le Lait.]
J'ai reçu un petit mot de la Fée Bérylune qui m'apprend que
l'Oiseau-Bleu se trouve probablement ici....
Où ça?...
Ici, dans le cimetière qui est derrière ce mur.... Il paraît
qu'un des morts de ce cimetière le cache dans la tombe.... Reste
à savoir lequel.... Il faudra qu'on les passe en revue....
En revue?... Comment qu'on fera?...
C'est bien simple: à minuit, pour ne pas trop les déranger, tu
tourneras le Diamant. On les verra sortir de terre; ou bien on
apercevra au fond de leurs tombes ceux qui ne sortent pas....
Ils ne seront pas fâchés?...
Nullement, ils ne s'en douteront même pas.... Ils n'aiment pas
qu'on les dérange; mais comme de toutes façons ils ont coutume de
sortir à minuit, cela ne les gênera pas....
Pourquoi que le Pain, le Sucre et le Lait sont si pâles et
pourquoi qu'ils ne disent rien?...
LE LAIT, [chancelant.]
Je sens que je vais tourner....
LA LUMIÈRE, [bas, à Tyltyl.]
Ne fais pas attention.... Ils ont peur des morts..
LE FEU, [gambadant.]
Moi, je n'en ai pas peur!... J'ai l'habitude de les brûler....
Dans les temps, je les brûlais tous; c'était bien plus amusant
qu'aujourd'hui....
Et pourquoi Tylô tremble-t-il?... Est-ce qu'il a peur aussi?
LE CHIEN, [claquant des dents.]
Moi?... Je ne tremble pas!... Moi, je n'ai jamais peur; mais si
tu t'en allais, je m'en irais aussi....
Et la Chatte ne dit rien?...
LA CHATTE, [mystérieuse.]
Je sais ce que c'est....
TYLTYL, [à la Lumière.]
Tu viendras avec nous?...
Non, il est préférable que je reste à la porte du cimetière avec
les Choses et les Animaux.... L'heure n'est pas venue.... La
Lumière ne peut pas encore pénétrer chez les morts.... Je vais te
laisser seul avec Mytyl....
Et Tylô ne peut pas rester avec-nous?...
Si, si, je reste, je reste ici.... Je veux rester près de mon
petit dieu!...
C'est impossible.... L'ordre de la Fée est formel; du reste, il
n'y a rien à craindre....
Bien, bien, tant pis.... S'ils sont méchants, mon petit dieu, tu
n'as qu'à faire comme ça [il siffle.] et tu verras.... Ce sera
comme dans la forêt: Wa! Wa! Wa!...
Allons, adieu, mes chers petits.... Je ne serai pas loin....
[Elle embrasse les enfants.] Ceux qui m'aiment et que j'aime me
retrouvent toujours.... [Aux Choses et aux Animaux.] Vous
autres.... par ici.
[Elle sort avec les Choses et les Animaux. Les enfants
restent seuls au milieu de la scène. Le rideau s'ouvre pour
découvrir le septième tableau.]
Il fait nuit. Clair de lune. Un cimetière de campagne.
Nombreuses tombes, tertres de gazon, croix de bois,
dalles funéraires, etc.
[Tyltyl et Mytyl sont debout près d'un cippe.]
J'ai peur.
TYLTYL, [assez peu rassuré.]
Moi, je n'ai jamais peur....
C'est méchant, les morts, dis?..
Mais non, puisqu'ils ne vivent pas....
Tu en as déjà vu?...
Oui, une fois, dans le temps, lorsque j'étais très jeune....
Comment c'est fait, dis?...
C'est tout blanc, très tranquille et très froid, et ça ne parle
pas....
Nous allons les voir, dis?...
Bien sûr, puisque la Lumière l'a promis....
Où c'est qu'ils sont, les morts?...
Ici, sous le gazon ou sous ces grosses pierres.
Ils sont là toute l'année?...
Oui.
MYTYL, [montrant les dalles.]
C'est les portes de leurs maisons?...
Oui.
Est-ce qu'ils sortent quand il fait beau?...
Ils ne peuvent sortir qu'à la nuit....
Pourquoi?...
Parce qu'ils sont en chemise....
Est-ce qu'ils sortent aussi quand il pleut?.
Quand il pleut, ils restent chez eux....
C'est beau chez eux, dis?...
On dit que c'est fort étroit....
Est-ce qu'ils ont des petits enfants?...
Bien sûr; ils ont tous ceux qui meurent....
Et de quoi vivent-ils?...
Ils mangent des racines....
Est-ce que nous les verrons?...
Bien sûr, puisqu'on voit tout quand le Diamant est tourné.
Et qu'est-ce qu'ils diront?...
Ils ne diront rien, puisqu'ils ne parlent pas....
Pourquoi qu'ils ne parlent pas?...
Parce qu'ils n'ont rien à dire....
Pourquoi qu'ils n'ont rien à dire?...
Tu m'embêtes....
[Un silence.]
Quand tourneras-tu le Diamant?...
Tu sais bien que la Lumière a dit d'attendre à minuit, parce
qu'alors on les dérange moins....
Pourquoi qu'on les dérange moins?...
Parce que c'est l'heure où ils sortent prendre l'air.
Il n'est pas minuit?...
Vois-tu le cadran de l'église?...
Oui, je vois même la petite aiguille....
Et bien! minuit va sonner.... Là!... Tout juste....
Entends-tu?...
On entend sonner les douze coups de minuit.
Je veux m'en aller!...
Ce n'est pas le moment.... Je vais tourner le Diamant....
Non, non!... Ne le fais pas!... Je veux m'en aller!... J'ai si
peur, petit frère!... J'ai terriblement peur!...
Mais il n'y a pas de danger....
Je ne veux pas voir les morts!... Je ne veux pas les voir!...
C'est bon, tu ne les verras pas, tu fermeras les yeux....
MYTYL, [s'accrochant aux vêtements de Tyltyl.]
Tyltyl, je ne peux pas!... Non, ce n'est pas possible!... Ils
vont sortir de terre!...
Ne tremble pas ainsi.... Ils ne sortiront qu'un moment....
Mais tu trembles aussi, toi!... Ils seront effrayants!...
Il est temps, l'heure passe....
[Tyltyl tourne le Diamant. Une terrifiante minute de silence
et d'immobilité; après quoi, lentement, les croix
chancellent, les tertres s'entr'ouvrent, les dalles se
soulèvent.]
MYTYL, [se blottissant contre Tyltyl.]
Ils sortent!... Ils sont là!...
[Alors, de toutes les tombes béantes monte graduellement une
floraison d'abord grêle et timide comme une vapeur d'eau,
puis blanche et virginale et de plus en plus touffue, de
plus en plus haute, surabondante et merveilleuse, qui peu à
peu, irrésistiblement, envahissant toutes choses, transforme
le cimetière en une sorte de jardin féerique et nuptial, sur
lequel ne tardent pas à se lever les premiers rayons de
l'aube. La rosée scintille, les fleurs s'épanouissent, le
vent murmure dans les feuilles, les abeilles bourdonnent,
les oiseaux s'éveillent et inondent l'espace des premières
ivresses de leurs hymnes au soleil et à la vie. Stupéfaits,
éblouis, Tyltyl et Mytyl, se tenant par la main, font
quelques pas parmi les fleurs en cherchant la trace des
tombes.]
MYTYL, [cherchant dans le gazon.]
Où sont-ils, les morts?...
TYLTYL, [cherchant de même.]
Il n'y a pas de morts....
Entrent: Tyltyl, Mytyl, la Lumière, le Chien, la Chatte, le
Pain, le Feu, le Sucre, l'Eau et le Lait.
Je crois que cette fois nous tenons L'Oiseau-Bleu. J'aurais dû y
penser dès la première étape.... Ce n'est que ce matin, en
reprenant mes forces dans l'aurore, que l'idée m'est venue comme
un rayon du ciel.... Nous sommes à l'entrée des jardins enchantés
où se trouvent réunis sous la garde du Destin, toutes les Joies,
tous les Bonheurs des Hommes....
Il y en a beaucoup? Est-ce qu'on en aura? Est-ce qu'ils sont
petits?...
Il en est de petits et de grands, de gros et de délicats, de très
beaux et d'autres qui sont moins agréables.... Mais les plus
vilains furent, il y a quelque temps, expulsés des jardins et
cherchèrent refuge chez les Malheurs. Car il faut remarquer que
les Malheurs habitent un autre contigu, qui communique avec le
jardin des Bonheurs et n'en est séparé que par une sorte de
vapeur ou de rideau subtil que le vent qui souffle des hauteurs
de la Justice ou du fond de l'Éternité soulève à chaque
instant.... Maintenant, il s'agit de s'organiser et de prendre
certaines précautions. En général, les Bonheurs sont fort bons,
pourtant il en est quelques-uns qui sont plus dangereux et plus
perfides que les plus grands Malheurs....
J'ai une idée! S'ils sont dangereux et perfides, ne serait-il
pas préférable que nous attendissions tous à la porte, afin
d'être à même de prêter main-forte aux enfants s'ils étaient
obligés de fuir?...
Pas du tout! pas du tout!... Je veux aller partout avec mes
petits dieux!... Que tous ceux qui ont peur restent donc à la
porte!... Nous n'avons pas besoin [Regardant le Pain]. de
poltrons, [Regardant la Chatte] ni de traîtres....
Moi, j'y vais!... Il paraît que c'est amusant!... On y danse tout
le temps....
Est-ce qu'on y mange aussi?...
L'EAU, [gémissant.]
Je n'ai jamais connu le plus petit Bonheur!... Je veux en voir
enfin!...
Taisez-vous! Personne ne demande vos avis.... Voici ce que j'ai
décidé: le Chien, le Pain et le Sucre accompagneront les enfants.
L'Eau n'entrera pas, parce qu'elle est trop froide, ni le Feu qui
est trop turbulent. J'engage vivement le Lait à rester à la
porte, parce qu'il est trop impressionnable; quant à la Chatte,
elle fera comme elle voudra....
Elle a peur!...
J'irai saluer en passant quelques Malheurs qui sont de vieux amis
et habitent à côté des Bonheurs....
Et toi, la Lumière, est-ce que tu ne viens pas?...
Je ne peux pas entrer ainsi chez les Bonheurs; la plupart ne me
supportent pas.... Mais j'ai ici le voile épais dont je me
couvre quand je visite les gens heureux.... [Elle déplie un long
voile dont elle s'enveloppe soigneusement.] Il ne faut pas qu'un
rayon de mon âme les effraye, car il est beaucoup de Bonheurs qui
ont peur et ne sont pas heureux.... Voilà, de cette façon, les
moins jolis et les plus gros eux-mêmes n'auront plus rien à
redouter....
[Le rideau s'ouvre pour découvrir le neuvième tableau.]
Quand s'ouvre le rideau, on découvre, prise sur les premiers
plans des jardins, une sorte de salle formée de hautes colonnes
de marbre entre lesquelles, masquant tout le fond, sont tendues
de lourdes draperies de pourpre que soutiennent des cordages
d'or. Architecture rappelant les moments les plus sensuels et les
plus somptueux de la Renaissance (vénitienne ou flamande Véronèse
et Rubens). Guirlandes, cornes d'abondance, torsades, vases,
statues, dorures prodigués de toutes parts.--Au milieu, massive
et féerique table de jaspe et de vermeil, encombrée de flambeaux,
de cristaux, de vaisselle d'or et d'argent et surchargée de mets
fabuleux.--Autour de la table, mangent, boivent, hurlent,
chantent, s'agitent, se vautrent ou s'endorment parmi les
venaisons, les fruits miraculeux, les aiguières et les amphores
renversées, les plus gros Bonheurs de la terre. Ils sont énormes,
invraisemblablement obèses et rubiconds, couverts de velours et
de brocarts, couronnés d'or, de perles et de pierreries. De
belles esclaves apportent, sans cesse des plats empanachés et des
breuvages écumiants.--Musique vulgaire, hilare et brutale où
dominent les cuivres.--Une lumière lourde et rouge baigne la
scène.
[Tyltyl, Mytyl, le Chien, le Pain et le Sucre, d'abord assez
intimidés, se pressent, à droite, au premier plan, autour de
la Lumière. La Chatte, sans rien dire, se dirige vers le
fond, également à droite, soulève un rideau sombre et
disparaît.]
Qu'est-ce que ces gros messieurs qui s'amusent et mangent tant de
bonnes choses?
Ce sont les plus gros Bonheurs de la Terre, ceux qu'on peut voir
à l'œil nu. Il est possible, bien qu'assez peu probable, que
l'Oiseau-Bleu se soit un instant égaré parmi eux. C'est pourquoi
ne tourne pas encore le Diamant. Nous allons, pour la forme,
explorer tout 'd'abord cette partie de la salle.
Est-ce qu'on peut s'approcher?
Certainement. Ils ne sont pas méchants, bien que vulgaires et,
d'habitude, assez mal élevés.
Qu'ils ont de beaux gâteaux!...
Et du gibier! et des saucisses! et des gigots d'agneau et du foie
de veau!... [Proclamant.] Rien au monde n'est meilleur, rien
n'est plus beau et rien ne vaut le foie de veau!...
Excepté les Pains-de-quatre-livres pétris de fine fleur de
froment! Ils en ont d'admirables!... Qu'ils sont beaux! qu'ils
sont beaux!... Ils sont plus gros que moi!...
Pardon, pardon, mille pardons.... Permettez, permettez.... Je ne
voudrais froisser personne; mais n'oubliez-vous pas les Sucreries
qui sont la gloire de cette table et dont l'éclat et la
magnificence surpassent, si j'ose m'exprimer ainsi, tout ce qu'il
y a dans cette salle et peut-être en tout autre lieu....
Qu'ils ont l'air contents et heureux!... Et ils crient! et ils
rient! et ils chantent!... Je crois qu'ils nous ont vus....
[En effet, une douzaine des plus Gros Bonheurs se sont levés
de table et s'avancent péniblement, en soutenant leur
ventre, vers le groupe des enfants.]
Ne crains rien, ils sont très accueillants.... Ils vont
probablement t'inviter à dîner.... N'accepte pas, n'accepte rien,
de peur d'oublier ta mission....
Quoi? Pas même un petit gâteau? Ils ont l'air si bons, si frais,
si bien glacés de sucre, ornés de fruits confits et débordants de
crème!...
Ils sont dangereux et briseraient ta volonté. Il faut savoir
sacrifier quelque chose au devoir qu'on remplit. Refuse poliment
mais avec fermeté. Les voici....
LE PLUS GROS DES BONHEURS, [tendant la main à Tyltyl.]
Bonjour, Tyltyl!...
TYLTYL, [étonné.]
Vous me connaissez donc?... Qui êtes-vous?...
Je suis le plus gros des Bonheurs, le Bonheur-d'être-riche, et je
viens, au nom de mes frères, vous prier, vous et votre famille,
d'honorer de votre présence notre repas sans fin. Vous vous
trouverez au milieu de tout ce qu'il y a de mieux parmi les vrais
et gros Bonheurs de de cette Terre. Permettez que je vous
présente les principaux d'entre eux. Voici mon gendre, le
Bonheur-d'être-propriétaire, qui a le ventre en poire. Voici le
Bonheur-de-la-vanité-satisfaite, dont le visage est si
gracieusement bouffi. [Le Bonheur-de-la-vanité-satisfaite salue
d'un air protecteur.] Voici le
Bonheur-de-boire-quand-on-n'a-plus-soif et le
Bonheur-de-manger-quand-on-n'a-plus-faim, qui sont jumeaux et
ont les jambes en macaroni. [Ils saluent en chancelant.] Voici le
Bonheur-de-ne-rien-savoir, qui est sourd comme une limande, et le
Bonheur-de-ne-rien-comprendre, qui est aveugle comme une taupe.
Voici le Bonheur-de-ne-rien-faire et le
Bonheur-de-dormir-plus-qu'il-n'est-nécessaire, qui ont les mains
en mie de pain et les yeux en gelée de pêche. Voici enfin le
Rire-Épais qui est fendu jusqu'aux oreilles et auquel rien ne
peut résister....
[Le Rire-Épais salue en se tordant.]
TYLTYL, [montrant du doigt un Gros Bonheur qui se tient un peu à
l'écart.]
Et celui-là, qui n'ose pas approcher et nous tourne le dos?...
N'insistez pas, il est un peu gêné et n'est pas présentable à des
enfants.... [Saisissant les mains de Tyltyl.] Mais venez donc! On
recommence le festin.... C'est la douzième fois depuis l'aurore.
On n'attend plus que vous.... Entendez-vous tous les convives qui
vous réclament à grands cris?... Je ne puis vous les présenter
tous, ils sont extrêmement nombreux.... [Offrant le bras aux deux
enfants.] Permettez que je vous conduise aux deux places
d'honneur....
Je vous remercie bien, monsieur le Gros Bonheur.... Je regrette
vivement.... Je ne peux pas pour le moment.... Nous sommes très
pressés, nous cherchons l'Oiseau-Bleu. Vous ne sauriez pas, par
hasard, où il se cache?
L'Oiseau-Bleu?... Attendez donc.... Oui, oui, je me rappelle....
On m'en a parlé dans le temps.... C'est, je crois, un oiseau qui
n'est pas comestible.... En tout cas, il n'a jamais paru sur
notre table.... C'est vous dire qu'on le tient en médiocre
estime.... Mais ne vous mettez pas en peine; nous avons tant
d'autres choses bien meilleures.... Vous allez vous mêler à notre
vie, vous verrez tout ce que nous faisons....
Que faites-vous?
Mais nous nous occupons sans cesse à ne rien faire.... Nous
n'avons pas une minute de repos.... Il faut boire, il faut
manger, il faut dormir. C'est extrêmement absorbant....
Est-ce que c'est amusant?
Mais oui.... Il le faut bien, il n'y a pas autre chose sur cette
Terre....
Croyez-vous?...
LE GROS BONHEUR, [indiquant du doigt la Lumière, bas, à Tyltyl.]
Quelle est cette jeune personne mal élevée?...
[Durant toute la conversation précédente, une foule de Gros
Bonheurs de second ordre s'est occupée du Chien, du Sucre et
du Pain, et les a entraînés vers l'orgie. Tyltyl aperçoit
soudain ces derniers qui, attablés fraternellement avec
leurs hôtes, mangent, boivent et se trémoussent follement.]
Voyez donc, la Lumière!... Ils sont à table!...
Rappelle-les! sinon cela finira mal!...
Tylô!...Tylô! ici!... Veux-tu venir ici, tout de suite,
entends-tu!... Et vous, là-bas, le Sucre et le Pain, qui donc
vous a permis de me quitter?... Qu'est-ce que vous faites là,
sans autorisation?...
LE PAIN, [la bouche pleine.]
Est-ce que tu ne pourrais pas nous parler plus poliment?...
Quoi? C'est le Pain qui se permet de me tutoyer?... Mais
qu'est-ce qui te prend?... Et toi, Tylô!... Est-ce ainsi qu'on
obéit? Allons, viens ici, à genoux, à genoux!... Et plus vite que
ça!...
LE CHIEN, [à mi-voix et du bout de la table.]
Moi, quand je mange, je n'y suis pour personne et je n'entends
plus rien....
LE SUCRE, [mielleusement.]
Excusez-nous, nous ne saurions quitter ainsi, sans les froisser,
d'aussi aimables hôtes....
Vous voyez!... Ils vous donnent l'exemple.... Venez, on vous
attend.... Nous n'admettons pas de refus.... On vous fera une
douce violence.... Allons, les Gros Bonheurs, aidez-moi!...
Poussons-les de force vers la table, pour qu'ils soient heureux
malgré eux!...
[Tous les Gros Bonheurs, avec des cris de joie et gambadant
de leur mieux, entraînent les enfants qui se débattent,
tandis que le Rire-Épais saisit vigoureusement la Lumière
par la taille.]
Tourne le Diamant, il est temps!...
[Tyltyl fait ce qu'ordonne la Lumière. Aussitôt la scène
s'illumine d'une clarté ineffablement pure, divinement
rosée, harmonieuse et légère. Les lourds ornements du
premier plan, les épaisses tentures rouges se détachent et
disparaissent, dévoilant un fabuleux et doux jardin de paix
légère et de sérénité, une sorte de palais de verdure aux
perspectives harmonieuses, où la magnificence des
feuillages, puissants et lumineux, exubérants et néanmoins
disciplinés, où l'ivresse virginale des fleurs et la fraîche
allégresse des eaux qui coulent, ruissellent et jaillissent
de toutes parts semblent entraîner jusqu'aux confins de
l'horizon l'idée même de la félicité. La table de l'orgie
s'effondre sans laisser de traces; les velours, les
brocarts, les couronnes des Gros Bonheurs, au souffle
lumineux qui envahit la scène, se soulèvent, se déchirent et
tombent, en même temps que les masques hilares, aux pieds
des convives abasourdis. Ceux-ci se dégonflent à vue
d'œil, comme des vessies crevées, s'entre-regardent,
clignotent sous les rayons inconnus qui les blessent, et, se
voyant enfin tels qu'ils sont en vérité, c'est-à-dire nus,
hideux, flasques et lamentables, se mettent à pousser des
hurlements de honte et d'épouvante, parmi lesquels on
distingue très nettement ceux du Rire-Épais qui dominent
tous les autres. Seul le Bonheur-de-ne-rien-comprendre
demeure parfaitement calme, tandis que ses collègues
s'agitent éperdument, cherchent à fuir, à se cacher dans les
coins qu'ils espèrent plus sombres. Mais il n'y a plus
d'ombre dans le jardin éblouissant. Aussi la plupart se
décident-ils à franchir, en désespoir de cause, le rideau
menaçant qui, sur là droite, dans un angle, ferme la voûte
de la caverne des Malheurs. A chaque fois que l'un d'eux,
dans la panique, soulève un pan de ce rideau, on entend
s'élever du creux de l'antre une tempête d'injures,
d'imprécations et de malédictions. Quant au Chien, au Pain
et au Sucre, l'oreille basse, ils rejoignent le groupe des
enfants, et, très penauds, se dissimulent derrière eux.]
TYLTYL, [regardant fuir les Gros Bonheurs.]
Dieu qu'ils sont laids!... Où vont-ils?...
Ma foi, je crois qu'ils ont perdu la tête.... Ils vont se
réfugier chez les Malheurs où je crains fort qu'on ne les
retienne définitivement....
TYLTYL, [regardant autour de soi, émerveillé.]
Oh! le beau jardin, le beau jardin!... Où sommes-nous?...
Nous n'avons pas changé de place; ce sont tes yeux qui ont changé
de sphère.... Nous voyons à présent la vérité des choses; et nous
allons apercevoir l'âme des Bonheurs qui supportent la clarté du
Diamant.
Que c'est beau!... Qu'il fait beau!... On se croirait en plein
été.... Tiens! on dirait qu'on s'approche et qu'on va s'occuper
de nous....
[En effet, les jardins commencent à se peupler de formes
angéliques qui semblent sortir d'un long sommeil et glissent
harmonieusement entre les arbres. Elles sont vêtues de robes
lumineuses, aux subtiles et suaves nuances: réveil de rose,
sourire d'eau, azur d'aurore, rosée d'ambre, etc.... ]
Voici que s'avancent quelques Bonheurs aimables et curieux qui
vont nous renseigner....
Tu les connais?...
Oui, je les connais tous; je viens souvent chez eux, sans qu'ils
sachent qui je suis....
Il y en a, il y en a!... Ils sortent de tous côtés!...
Il y en avait beaucoup plus dans le temps. Les Gros Bonheurs leur
ont fait bien du tort.
C'est égal, il en reste pas mal....
Tu en verras bien d'autres, à mesure que l'influence du Diamant
se répandra parmi les jardins.... On trouve sur la Terre beaucoup
plus de Bonheurs qu'on ne croit; mais la plupart des Hommes ne
les découvrent point....
En voici de petits qui s'avancent, courons à leur rencontre....
C'est inutile; ceux qui nous intéressent passeront par ici. Nous
n'avons pas le temps de faire la connaissance de tous les
autres....
[Une bande de Petits Bonheurs, gambadant et riant aux éclats,
accourt du fond des verdures et danse une ronde autour des
enfants.]
Qu'ils sont jolis, jolis!... D'où viennent-ils, qui sont-ils?...
Ce sont les Bonheurs des enfants....
Est-ce qu'on peut leur parler?...
C'est inutile. Ils chantent, ils dansent, ils rient, mais ils ne
parlent pas encore....
TYLTYL, frétillant.
Bonjour! Bonjour!... Oh! le gros, là, qui rit!... Qu'ils ont de
belles joues, qu'ils ont de belles robes!... Ils sont tous riches
ici?...
Mais non, ici comme partout, il y a bien plus de pauvres que de
riches....
Où sont les pauvres?...
On ne peut pas les distinguer.... Le Bonheur d'un enfant est
toujours revêtu de ce qu'il y a de plus beau sur terre et dans
les cieux.
TYLTYL, [ne tenant plus en place.]
Je voudrais danser avec eux....
C'est absolument impossible, nous n'avons pas le temps.... Je
vois qu'ils n'ont pas l'Oiseau-Bleu.... Du reste, ils sont
pressés, tu vois, ils sont déjà passés.... Eux non plus n'ont pas
de temps à perdre, car l'enfance est très brève....
[Une autre bande de Bonheurs, un peu plus grands que les
précédents, se précipite dans le jardin, et chantant à
tue-tête: «Les voilà! les voilà! Ils nous voient! Ils nous
voient!...» danse autour des enfants une joyeuse farandole,
à la fin de laquelle, celui qui paraît être le chef de la
petite troupe s'avance vers Tyltyl en lui tendant la main.]
Bonjour, Tyltyl!...
Encore un qui me connaît!... [A la Lumière.] On commence à me
connaître un peu partout.... Qui es-tu?...
Tu ne me reconnais pas?... Je parie que tu ne reconnais aucun de
ceux qui sont ici?...
TYLTYL, [assez embarrassé.]
Mais non.... Je ne sais pas.... Je ne me rappelle pas vous avoir
vus....
Vous entendez?... J'en étais sûr!... Il ne nous a jamais vus!...
[Tous les autres Bonheurs de la bande éclatent de rire.] Mais,
mon petit Tyltyl, tu ne connais que nous!... Nous sommes toujours
autour de toi!... Nous mangeons, nous buvons, nous nous
éveillons, nous respirons, nous vivons avec toi!...
Oui, oui, parfaitement, je sais, je me rappelle.... Mais je
voudrais savoir comment on vous appelle....
Je vois bien que tu ne sais rien.... Je suis le chef des
Bonheurs-de-ta-maison; et tous ceux-ci sont les autres Bonheurs
qui l'habitent....
Il y a donc des Bonheurs à la maison?...
[Tous les Bonheurs éclatent de rire.]
Vous l'avez entendu!... S'il y a des Bonheurs dans ta maison!...
Mais, petit malheureux, elle en est pleine à faire sauter les
portes et les fenêtres!... Nous rions, nous chantons, nous créons
de la joie à refouler les murs, à soulever les toits; mais nous
avons beau faire, tu ne vois rien, tu n'entends rien.... J'espère
qu'à l'avenir tu seras un peu plus raisonnable.... En attendant,
tu vas serrer la main aux plus notables.... Une fois rentré chez
toi, tu les reconnaîtras ainsi plus facilement.... Et puis, à la
fin d'un beau jour, tu sauras les encourager d'un sourire, les
remercier d'un mot aimable, car ils font vraiment tout ce qu'ils
peuvent pour te rendre la vie légère et délicieuse.... Moi
d'abord, ton serviteur, le Bonheur-de-se-bien-porter.... Je ne
suis pas le plus joli, mais le plus sérieux. Tu me
reconnaîtras?... Voici le Bonheur-de-l'air-pur, qui est à peu
près transparent.... Voici le Bonheur-d'aimer-ses-parents, qui
est vêtu de gris et toujours un peu triste, parce qu'on ne le
regarde jamais.... Voici le Bonheur-du-ciel-bleu, qui est
naturellement vêtu de bleu; et le Bonheur-de-la-forêt qui, non
moins naturellement, est habillé de vert, et que tu reverras
chaque fois que tu te mettras à la fenêtre.... Voici encore le
bon Bonheur-des-heures-de soleil qui est couleur de diamant, et
celui du-Printemps qui est d'émeraude folle....
Et vous êtes aussi beaux tous les jours?...
Mais oui, c'est tous les jours dimanche, dans toutes les maisons,
quand on ouvre les yeux.... Et puis, quand vient le soir, voici
le Bonheur-des-couchers-de-soleil, qui est plus beau que tous les
rois du monde; et que suit le
Bonheur-devoir-se-lever-les-étoiles, doré comme un dieu
d'autrefois.... Puis, quand il fait mauvais, voici le
Bonheur-de-la-pluie qui est couvert de perles, et le
Bonheur-du-feu-d'hiver qui ouvre aux mains gelées son beau
manteau de pourpre.... Et je ne parle pas du meilleur de tous,
parce qu'il est presque frère des grandes Joies limpides que vous
verrez bientôt, et qui est le Bonheur-des-pensées-innocentes, le
plus clair d'entre nous.... Et puis, voici encore.... Mais
vraiment, ils sont trop!... Nous n'en finirions pas, et je dois
prévenir d'abord les Grandes-Joies qui sont là-haut, au fond,
près des portes du ciel, et ne savent pas encore que vous êtes
arrivés.... Je vais leur dépêcher le
Bonheur-de-courir-nu-pieds-dans-la-rosée, qui est le plus
agile.... [Au Bonheur qu'il vient de nommer et qui s'avance en
faisant des cabrioles.] Va!...
[A ce moment, une sorte de diablotin en maillot noir,
bousculant tout le monde en poussant des cris inarticulés,
s'approche de Tyltyl, et gambade follement en l'accablant de
nasardes, taloches et coups de pied insaisissables.]
TYLTYL, [ahuri et profondément indigné.]
Qu'est-ce que c'est que ce sauvage?
Bon! c'est encore le Plaisir-d'être-insupportable qui s'est
échappé de la caverne des Malheurs. On ne sait où l'enfermer. Il
s'évade de partout, et les Malheurs eux-mêmes ne veulent plus le
garder.
[Le diablotin continue de lutiner Tyltyl qui essaye
vainement de se défendre, puis, soudain, riant aux éclats,
disparaît sans raison, comme il était venu.]
Qu'est-ce qu'il a? Il est un peu fou?
Je ne sais. Il paraît que c'est ainsi que tu es toi-même lorsque
tu n'es pas sage. Mais en attendant, il faudrait s'informer de
l'Oiseau-Bleu. Il se peut que le chef des Bonheurs-de-ta-maison
n'ignore pas où il se trouve....
Où est-il?...
Il ne sait pas où se trouve l'Oiseau-Bleu!...
[Tous les Bonheurs-de-la-maison éclatent de rire.]
TYLTYL, [vexé.]
Mais non, je ne sais pas.... Il n'y a pas de quoi rire....
[Nouveaux éclats de rires.]
Voyons, ne te fâche pas.... et puis, soyons sérieux.... Il ne
sait pas, que voulez-vous, il n'est pas plus ridicule que la
plupart des Hommes.... Mais voici que le petit
Bonheur-de-courir-nu-pieds-dans-la-rosée a prévenu les
Grandes-Joies qui s'avancent vers nous....
[En effet, les hautes et belles figures angéliques, vêtues
de robes lumineuses, s'approchent lentement.]
Qu'elles sont belles!... Pourquoi ne rient-elles pas?... Ne
sont-elles pas heureuses?...
Ce n'est pas quand on rit qu'on est le plus heureux....
Qui sont-elles?...
Ce sont les Grandes-Joies....
Tu sais leurs noms?...
Naturellement, nous jouons souvent avec elles.... Voici d'abord:
devant les autres, la Grande-Joie-d'être-juste, qui sourit chaque
fois qu'une injustice est réparée,--je suis trop jeune, je ne
l'ai pas encore vu sourire. Derrière elle, c'est la
Joie-d'être-bonne, qui est la plus heureuse, mais la plus triste;
et qu'on a bien du mal à empêcher d'aller chez les Malheurs
qu'elle voudrait consoler. A droite, c'est la
Joie-du-travail-accompli à côté de la Joie-de-penser. Ensuite,
c'est la Joie-de-comprendre qui cherche toujours son frère, le
Bonheur-de-ne-rien-comprendre....
Mais je l'ai vu, son frère!... Il est allé chez les Malheurs avec
les Gros Bonheurs....
J'en étais sûr!... Il a mal tourné, de mauvaises fréquentations
l'ont entièrement perverti.... Mais n'en parle pas à sa sœur.
Elle voudrait aller le chercher et nous y perdrions une des plus
belles joies.... Voici encore, parmi les plus grandes, la
Joie-de-voir-ce-qui-est-beau, qui ajoute chaque jour quelques
rayons à la lumière qui règne ici....
Et là, au loin, au loin, dans les nuages d'or, celle que j'ai
peine à voir en me dressant tant que je peux sur la pointe des
pieds?...
C'est la grande Joie-d'aimer.... Mais tu auras beau faire, tu es
bien trop petit pour la voir tout entière....
Et là-bas, tout au fond, celles qui sont voilées et ne
s'approchent pas?...
Ce sont celles que les Hommes ne connaissent pas encore....
Que nous veulent les autres?... Pourquoi s'écartent-elles?...
C'est devant une Joie nouvelle qui s'avance, peut-être la plus
pure que nous ayons ici..
Qui est-ce?...
Tu ne la reconnais pas encore?... Mais regarde donc mieux, ouvre
donc tes deux yeux jusqu'au cœur de ton âme!... Elle t'a vu,
elle t'a vu!... Elle accourt en te tendant les bras!... C'est la
Joie de ta mère, c'est la Joie-sans-égale-de-l'amour-maternel!...
[Après l'avoir acclamée, les autres Joies, accourues de
toutes parts, s'écartent en silence devant la
Joie-de-l'amour-maternel.]
Tyltyl! Et puis Mytyl!... Comment, c'est vous, c'est vous que je
retrouve ici!... Je ne m'attendais pas!... J'étais bien seule à
la maison, et voici que tous deux vous montez jusqu'au ciel où
rayonnent dans la Joie l'âme de toutes les mères!... Mais d'abord
des baisers, des baisers tant qu'on peut!... Tous les deux dans
mes bras, il n'y a rien au monde qui donne plus de bonheur!...
Tyltyl, tu ne ris pas?... Ni toi non plus, Mytyl?... Vous ne
connaissez pas l'amour de votre mère?... Mais regardez-moi donc,
et n'est-ce pas mes yeux, mes lèvres et mes bras?...
Mais si, je reconnais, mais je ne savais pas.... Tu ressembles à
maman, mais tu es bien plus belle....
Évidemment, moi, je ne vieillis plus.... Et chaque jour qui passe
m'apporte de la force, de la jeunesse et du bonheur.... Chacun de
tes sourires m'allège d'une année.... A la maison, cela ne se
voit pas, mais ici l'on voit tout, et c'est la vérité....
TYLTYL, [émerveillé, la contemplant et l'embrassant tour à tour.]
Et cette belle robe, en quoi donc qu'elle est faite?... Est-ce
que c'est de la soie, de l'argent ou des perles?...
Non, ce sont des baisers, des regards, des caresses.... chaque
baiser qu'on donne y ajoute un rayon de lune ou de soleil....
C'est drôle, je n'aurais jamais cru que tu étais si riche.... Où
donc la cachais-tu?... Était-elle dans l'armoire dont papa a la
clef?...
Mais non, je l'ai toujours, mais on ne la voit pas, parce qu'on
ne voit rien quand les yeux sont fermés.... Toutes les mères sont
riches quand elles aiment leurs enfants.... Il n'en est pas de
pauvres, il n'en est pas de laides, il n'en est pas de
vieilles.... Leur amour est toujours la plus belle des Joies....
Et quand elles semblent tristes, il suffit d'un baiser qu'elles
reçoivent ou qu'elles donnent pour que toutes leurs larmes
deviennent des étoiles dans le fond de leurs yeux....
TYLTYL, [la regardant avec étonnement.]
Mais oui, c'est vrai, tes yeux, ils sont remplis d'étoiles.... Et
ce sont bien tes yeux, mais ils sont bien plus beaux.... Et c'est
ta main aussi, elle a sa petite bague.... Elle a même la brûlure
que tu t'es faite un soir en allumant la lampe.... Mais elle est
bien plus blanche et qu'elle a la peau fine!... On dirait qu'on y
voit couler de la lumière.... Elle ne travaille pas comme celle
de la maison?...
Mais si, c'est bien la même; tu n'avais donc pas vu qu'elle
devient toute blanche et s'emplit de lumière dès qu'elle te
caresse?...
C'est étonnant, maman, c'est bien ta voix aussi; mais tu parles
bien mieux que chez nous....
Chez nous on a bien trop à faire et l'on n'a pas le temps....
Mais ce qu'on ne dit pas, on l'entend tout de même.... Maintenant
que tu m'as vue, me reconnaîtras-tu, sous ma robe déchirée,
lorsque tu rentreras demain dans la chaumière?...
Je ne veux pas rentrer.... Puisque tu es ici, j'y veux rester
aussi, tant que tu y seras....
Mais c'est la même chose, c'est là-bas que je suis, c'est là-bas
que nous sommes.... Tu n'es venu ici que pour te rendre compte et
pour apprendre enfin comment il faut me voir quand tu me vois
là-bas.... Comprends-tu, mon Tyltyl?... Tu te crois dans le ciel;
mais le ciel est partout où nous nous embrassons.... Il n'y a pas
deux mères, et tu n'en as pas d'autre.... Chaque enfant n'en a
qu'une et c'est toujours la même et toujours la plus belle; mais
il faut la connaître et savoir regarder.... Mais comment as-tu
fait pour arriver ici et trouver une route que les Hommes ont
cherchée depuis qu'ils habitent la Terre?...
TYLTYL, [montrant la Lumière qui, par discrétion, s'est un peu
écartée.]
C'est elle qui m'a conduit....
Qui est-ce?...
La Lumière....
Je ne l'ai jamais vue.... On m'avait dit qu'elle vous aimait
bien et qu'elle était très bonne.... Mais pourquoi se
cache-t-elle?... Elle ne montre jamais son visage?...
Mais si, mais elle a peur que les Bonheurs aient peur s'ils y
voyaient trop clair....
Mais elle ne sait donc pas que nous n'attendons qu'elle!...
[Appelant les autres Grandes Joies.] Venez, venez, mes sœurs!
Venez, accourez toutes, c'est la Lumière qui vient enfin nous
visiter!...
[Frémissement parmi les Grandes Joies qui se rapprochent.
Cris: «La Lumière est ici!... La Lumière, la Lumière!...»]
LA JOIE-DE-COMPRENDRE, [écartant toutes les autres pour venir
embrasser la Lumière.]
Vous êtes la Lumière et nous ne savions pas!... Et voici des
années, des années, des années que nous vous attendons!... Me
reconnaissez-vous?... C'est la Joie-de-comprendre qui vous a
tant cherchée.... Nous sommes très heureuses, mais nous ne
voyons pas au delà de nous-mêmes....
LA JOIE-D'ÊTRE-JUSTE, [embrassant la Lumière à son tour.]
Me reconnaissez-vous?... C'est la Joie-d'être-juste qui vous a
tant priée.... Nous sommes très heureuses, mais nous ne voyons
pas au delà de nos ombres....
LA JOIE-DE-VOIR-CE-QUI-EST-BEAU, [l'embrassant également.]
Me reconnaissez-vous?... C'est la Joie-des-beautés qui vous a
tant aimée... Nous sommes très heureuses, mais nous ne voyons pas
au delà de nos songes....
Voyez, voyez, ma sœur, ne nous faites plus attendre.... Nous
sommes assez fortes, nous sommes assez pures.... Écartez donc ces
voiles qui nous cachent encore les dernières vérités et les
derniers bonheurs.... Voyez, toutes mes sœurs s'agenouillent à
vos pieds.... Vous êtes notre reine et notre récompense....
LA LUMIÈRE, [resserrant ses voiles.]
Mes sœurs, mes belles sœurs, j'obéis à mon Maître....
L'heure n'est pas venue, elle sonnera peut-être et je vous
reviendrai sans craintes et sans ombres.... Adieu, relevez-vous,
embrassons-nous encore comme des sœurs retrouvées, en
attendant le jour qui paraîtra bientôt....
L'AMOUR MATERNEL, [embrassant la Lumière.]
Vous avez été bonne pour mes pauvres petits....
Je serai toujours bonne autour de ceux qui s'aiment....
LA JOIE-DE-COMPRENDRE, [s'approchant de la Lumière.]
Que le dernier baiser soit posé sur mon front....
[Elles s'embrassent longuement, et, quand elles se séparent
et relèvent la tète, on voit des larmes dans leurs yeux.]
TYLTYL, [étonné.]
Pourquoi pleurez-vous?....[regardant les autres Joies]
Tiens! vous pleurez aussi.... Mais pourquoi tout le monde a-t-il
des larmes plein les yeux?...
Silence, mon enfant....
Texto original em FR preservado no Literunico para leitura comparada com a edição/tradução da Copa Literunico. Fonte-base: https://www.gutenberg.org/ebooks/38849
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