Universo da obra
Universo da obra
Un magnifique vestibule dans le palais de la Fée Bérylune.
Colonnes de marbre clair à chapiteaux d'or et d'argent,
escaliers, portiques, balustrades, etc.
[Entrent au fond, à droite, somptueusement habillés, la
Chatte, le Sucre et le Feu. Ils sortent d'un appartement
d'où émanent des rayons de lumière; c'est la garde-robe de
la Fée. La Chatte a jeté une gaze légère sur son maillot de
soie noire, le Sucre a revêtu une robe de soie, mi-partie de
blanc et de bleu tendre, et le Feu, coiffé d'aigrettes
multicolores, un long manteau cramoisi doublé d'or. Ils
traversent toute la salle et descendent au premier plan, à
droite, où la Chatte les réunit sous un portique.]
Par ici. Je connais tous les détours de ce palais.... La Fée
Bérylune l'a hérité de Barbe-Bleue.... Pendant que les enfants
et la Lumière rendent visite à la petite fille de la Fée,
profitons de notre dernière minute de liberté.... Je vous ai fait
venir ici, afin de vous entretenir de la situation qui nous est
faite.... Sommes-nous tous présents?...
Voici le Chien qui sort de la garde-robe de la Fée....
Comment diable s'est-il habillé?...
Il a pris la livrée d'un des laquais du carrosse de
Cendrillon.... C'est bien ce qu'il lui fallait.... Il a une âme
de valet.... Mais dissimulons-nous derrière la balustrade.... Je
m'en méfie étrangement.... Il vaudrait mieux qu'il n'entende pas
ce que j'ai à vous dire....
C'est inutile.... Il nous a éventés.... Tiens, voilà l'Eau qui
sort en même temps de la garde-robe.... Dieu! qu'elle est
belle!...
[Le Chien et l'Eau rejoignent le premier groupe.]
LE CHIEN, gambadant.
Voilà! voilà!... Sommes-nous beaux! Regardez donc ces dentelles,
et puis ces broderies!... C'est de l'or et du vrai!...
LA CHATTE, [à l'Eau.]
C'est la robe «couleur-du-temps» de Peau-d'Âne?... Il me semble
que je la connais....
Oui, c'est encore ce qui m'allait le mieux....
LE FEU, [entre les dents.]
Elle n'a pas son parapluie....
Vous dites?...
Rien, rien....
Je croyais que vous parliez d'un gros nez rouge que j'ai vu
l'autre jour....
Voyons, ne nous querellons pas, nous avons mieux à faire.... Nous
n'attendons plus que le Pain: où est-il?...
Il n'en finissait pas de faire de l'embarras pour choisir son
costume....
C'est bien la peine, quand on a l'air idiot et qu'on porte un
gros ventre....
Finalement, il s'est décidé pour une robe turque, ornée de
pierreries, un cimeterre et un turban....
Le voilà!... Il a mis la plus belle robe de Barbe-Bleue....
[Entre le Pain, dans le costume qu'on vient de décrire. La
robe de soie est péniblement croisée sur son énorme ventre.
Il tient d'une main la garde du cimeterre passé dans sa
ceinture et de l'autre la cage destinée à l'Oiseau-Bleu.]
LE PAIN, [se dandidant vaniteusement.]
Eh bien?... Comment me trouvez-vous?...
LE CHIEN, [gambadant autour du Pain.]
Qu'il est beau! qu'il est bête! qu'il est beau! qu'il est
beau!...
LA CHATTE, [au Pain.]
Les enfants sont-ils habillés?...
Oui, Monsieur Tyltyl a pris la veste rouge, les bas blancs et la
culotte bleue du Petit-Poucet; quant à Mademoiselle Mytyl, elle a
la robe de Grethel et les pantoufles de Cendrillon.... Mais la
grande affaire, ç'a été d'habiller la Lumière!...
Pourquoi?...
La Fée la trouvait si belle qu'elle ne voulait pas l'habiller du
tout!... Alors j'ai protesté au nom de notre dignité d'éléments
essentiels et éminemment respectables; et j'ai fini par déclarer
que, dans ces conditions, je refusais de sortir avec elle....
Il fallait lui acheter un abat-jour!...
Et la Fée, qu'a-t-elle répondu?...
Elle m'a donné quelques coups de bâton sur la tête et le
ventre....
Et alors?...
Je fus promptement convaincu, mais au dernier moment, la Lumière
s'est décidée pour la robe «couleur-de-lune» qui se trouvait au
fond du coffre aux trésors de Peau-d'Ane....
Voyons, c'est assez bavardé, le temps presse.... Il s'agit de
notre avenir.... Vous l'avez entendu, la Fée vient de le dire, la
fin de ce voyage marquera en même temps la fin de notre vie....
Il s'agit donc de le prolonger autant que possible et par tous
les moyens possibles.... Mais il y a encore autre chose; il faut
que nous pensions au sort de notre race et à la destinée de nos
enfants....
Bravo! bravo!... La Chatte a raison!...
Écoutez-moi.... Nous tous ici présents, animaux, choses et
éléments, nous possédons une âme que l'homme ne connaît pas
encore. C'est pourquoi nous gardons un reste d'indépendance;
mais, s'il trouve l'Oiseau-Bleu, il saura tout, il verra tout, et
nous serons complètement à sa merci.... C'est ce que vient de
m'apprendre ma vieille amie la Nuit, qui est en même temps la
gardienne des mystères de la Vie.... Il est donc de notre intérêt
d'empêcher à tout prix qu'on ne trouve cet oiseau, fallût-il
aller jusqu'à mettre en péril la vie même des enfants....
LE CHIEN, indigné.
Que dit-elle, celle-là?... Répète un peu que j'entende bien ce
que c'est?
Silence!... Vous n'avez pas la parole!... Je préside
l'assemblée....
Qui vous a nommé président?...
L'EAU, [au Feu.]
Silence!... De quoi vous mêlez-vous?...
Je me mêle de ce qu'il faut.... Je n'ai pas d'observations à
recevoir de vous....
LE SUCRE, [conciliant.]
Permettez.... Ne nous querellons point.... L'heure est grave....
Il s'agit avant tout de s'entendre sur les mesures à prendre....
Je partage entièrement l'avis du Sucre et de la Chatte....
C'est idiot!... Il y a l'Homme, voilà tout!... Il faut lui obéir
et faire tout ce qu'il veut!... Il n'y a que ça de vrai.... Je ne
connais que lui!... Vive l'Homme!... A la vie, à la mort, tout
pour l'Homme!... l'Homme est dieu!...
Je partage entièrement l'avis du Chien.
LA CHATTE, [au Chien.]
Mais on donne ses raisons....
Il n'y a pas de raisons!... J'aime l'Homme, ça suffit!... Si vous
faites quelque chose contre lui, je vous étranglerai d'abord et
j'irai tout lui révéler....
LE SUCRE, [intervenant avec douceur.]
Permettez.... N'aigrissons pas la discussion.... D'un certain
point de vue, vous avez raison, l'un et l'autre.... Il y a le
pour et le contre....
Je partage entièrement l'avis du Sucre!...
Est-ce que tous ici, l'Eau, le Feu, et vous-mêmes le Pain et le
Chien, nous ne sommes pas victimes d'une tyrannie sans nom?...
Rappelez-vous le temps où, avant la venue du despote, nous
errions librement sur la face de la Terre.... l'Eau et le Feu
étaient les seuls maîtres du monde; et voyez ce qu'ils sont
devenus!... Quant à nous, les chétifs descendants des grands
fauves.... Attention!... N'ayons l'air de rien.... Je vois
s'avancer la Fée et la Lumière.... La Lumière s'est mise du parti
de l'Homme; c'est notre pire ennemie.... Les voici....
[Entrent à droite, la Fée et la Lumière, suivies de Tyltyl
et de Mytyl.]
Eh bien?... qu'est-ce que c'est?... Que faites-vous dans ce
coin?... Vous avez l'air de conspirer.... Il est temps de se
mettre en route.... Je viens de décider que la Lumière sera votre
chef.... Vous lui obéirez tous comme à moi-même et je lui confie
ma baguète.... Les enfants visiteront ce soir leurs grand-parents
qui sont morts.... Vous ne les accompagnerez pas, par discrétion....
Ils passeront la soirée au sein de leur famille décédée....
Pendant ce temps, vous préparerez tout ce qu'il faut pour l'étape
de demain, qui sera longue.... Allons, debout, en route et chacun
à son poste!...
LA CHATTE, [hypocritement.]
C'est tout juste ce que je leur disais, Madame la Fée.... Je les
exhortais à remplir consciencieusement et courageusement tout
leur devoir; malheureusement, le Chien qui ne cessait de
m'interrompre....
Que dit-elle?... Attends un peu!...
[Il va bondir sur la chatte, mais Tyltyl, qui a prévenu son
mouvement, l'arrête d'un geste menaçant.]
A bas, Tylô!... Prends garde; et s'il t'arrive encore une seul
fois de....
Mon petit dieu, tu ne sais pas, c'est elle qui....
TYLTYL, [le menaçant.]
Tais-toi!...
Voyons, finissons-en.... Que le Pain, ce soir, remette la cage à
Tyltyl.... Il est possible que l'Oiseau-Bleu se cache dans le
Passé, chez les grands-parents.... En tout cas, c'est une chance
qu'il convient de ne point négliger.... Eh bien, le Pain, cette
cage?...
LE PAIN, [solennel.]
Un instant, s'il vous plaît, Madame le Fée.... [Comme un orateur
qui prend la parole.] Vous tous, soyez temoins que cette cage
d'argent qui me fut confiée par....
LA FÉE, [l'interrompant].
Assez!... Pas de phrases.... Nous sortirons par là, tandis que
les enfants sortiront par ici....
TYLTYL, [avec inquiet.]
Nous sortirons tout seuls?...
J'ai faim!...
Moi aussi!...
LA FÉE, [au Pain.]
Ouvre ta robe turque et donne leur une tranche de ton bon ventre.
[Le Pain ouvre sa robe, tire son cimeterre et coupe, à même
son gros ventre, deux tartines qu'il offre aux enfants.]
LE SUCRE, [s'approchant des enfants.]
Permettez-moi de vous offrir en même temps quelques sucres
d'orge....
[Il casse un à un les cinq doigts de sa main gauche et les
leur présente.]
Qu'est-ce qu'il fait?... Il casse tous ses doigts....
LE SUCRE, [engageant.]
Goûtez-les, ils sont excellents.... C'est de vrais sucres
d'orge....
MYTYL, [suçant un des doigts.]
Dieu qu'il est bon!... Est-ce que tu en as beaucoup?...
LE SUCRE, [modeste.]
Mais qui, tant que je veux....
Est-ce que ça te fait mal quand tu les casses ainsi?...
Pas du tout.... Au contraire; c'est très avantageux, ils
repoussent tout de suite, et de cette façon, j'ai toujours des
doigts propres et neufs....
Voyons, mes enfants, ne mangez pas trop de sucre. N'oubliez pas
que vous souperez tout à l'heure chez vos grands-parents....
Ils sont ici?...
Vous allez les voir à l'instant....
Comment les verrons-nous, puisqu'ils sont morts?...
Comment seraient-ils morts puisqu'ils vivent dans votre
souvenir?... Les hommes ne savent pas ce secret parce qu'ils
savent bien peu de chose; au lieu que toi, grâce au Diamant, tu
vas voir que les morts dont on se souvient aussi heureux que
s'ils n'étaient point morts....
La Luminière vient avec nous?...
Non, il est plus convenable que cela se passe en famille....
J'attendrai ici près pour ne point paraître indiscrète.... Ils ne
m'ont pas invitée.
Par où faut-il aller?...
Par là.... Vous êtes au seuil du «Pays du Souvenir». Dès que tu
auras tourné le Diamant, tu verras un gros arbre muni d'un
écriteau, qui te montrera que tu es arrivé.... Mais n'oubliez pas
que vous devez être rentré tous les deux à neuf heures moins le
quart.... C'est extrêmement important.... Surtout soyez exacts,
car tout serait perdu si vous vous mettiez en retard.... A
bientôt.... [Appelant la Chatte, le Chien, la Lumière, etc.] Par
ici.... Et les petits par là....
Elle sort à droite avec la Lumière, les animaux, etc., tandis que
les enfants sortent à gauche.
Un épais brouillard d'où émerge, à droite, au tout premier plan,
le tronc d'un gros chêne muni d'un écriteau. Clarté laiteuse,
diffuse, impénétrable.
[Tyltyl et Mytyl se trouvent au pied du chêne.]
Voici l'arbre!...
Il y a l'écriteau!...
Je ne peux pas lire.... Attends, je vais monter sur cette
racine.... C'est bien ça.... C'est écrit: «Pays du Souvenir».
C'est ici qu'il commence?...
Qui, il y a une flèche....
Eh bien, ou qu'ils sont, bon-papa et bonne-maman?
Derrière le brouillard.... Nous allons voir....
Je ne vois rien du tout!... Je ne vois plus mes pieds ni mes
mains .. [Pleurnichant.] J'ai froid!... Je ne veux plus
voyager.... Je veux rentrer à la maison....
Voyons, ne pleure pas tout le temps, comme l'Eau.... T'es pas
honteuse? .. Une grande petite fille!... Regarde, le brouillard se
lève déjà.... Nous allons voir ce qu'il y a dedans....
[En effet, la brume s'est mise en mouvement; elle s'allège,
s'éclaire, se disperse, s'évapore. Bientôt, dans une lumière
de plus en plus transparente, on découvre, sous une voûte de
verdure, une riante maisonette de paysan, couverte de
plantes grimpantes. Les fenêtres et la porte sont ouvertes.
On voit des ruches d'abeilles sous un auvent, des pots de
fleurs sur l'appui des croisées, une cage ou dort un merle,
etc. Près de la porte un banc, sur lequel sont assis,
profondément endormis, un vieux paysan et sa femme,
c'est-à-dire le grand-père et la grand'mère de Tyltyl.]
TYLTYL, [les reconnaissant tout à coup.]
C'est bon-papa et bonne-maman!...
MYTYL, [battant des mains.]
Qui! Qui!... C'est eux!... C'est eux!...
TYLTYL, [encore un peu méfiant.]
Attention!... On ne sait pas encore s'ils remuent.... Restons
derrière l'arbre....
[Grand'maman Tyl ouvre les yeux, lève la tête, s'étire,
pousse un soupir, regarde grand-papa Tyl qui lui aussi sort
lentement de son sommeil.]
J'ai idée que nos petits-enfants qui sont encore en vie nous
venir voir aujourd'hui....
Bien sûr, ils pensent à nous; car je me sens tout chose et j'ai
des fourmis dans les jambes....
Je crois qu'ils sont tout proches, car des larmes de joie dansent
avant mes yeux....
Non, non; ils sont fort loin... Je me sens encore faible....
Je te dis qu'ils sont là; j'ai déjà toute ma force....
TYLTYL et MYTYL, se précipitant de derrière le chêne.
Nous voilà!... Nous voilà!... Bon-papa, bonne-maman!... C'est
nous!... C'est nous!...
Là!... Tu vois!... Qu'est-ce que je disais! J'étais sûr qu'ils
viendraient aujourd'hui....
Tyltyl! Mytyl!... C'est toi!... C'est elle!... C'est eux!...
[S'efforçant de courir au-devant d'eux.] Je ne peux pas
courir!... J'ai toujours mes rhumatismes!
GRAND-PAPA TYL, [accourant de même en clopinant.]
Moi non plus.... Rapport à ma jambe de bois qui remplace toujours
celle que j'ai cassée en tombant du gros chêne....
[Les grands-parents et les enfants s'embrassent follement.]
Que tu es grandi et forci, mon Tyltyl!...
GRAND-PAPA TYL, [caressant les cheveux de Mytyl.]
Et Mytyl!... Regarde donc!... Les beaux cheveux, les beaux
yeux!... Et puis, ce qu'elle sent bon!...
Embrassons-nous encore!... Venez sur mes genoux....
Et moi, je n'aurai rien?...
Non, non.... A moi d'abord.... Comment vont Papa et Maman Tyl?...
Fort bien, bonne-maman.... Ils dormaient quand nous sommes
sortis....
GRAND'MAMAN TYL, [les contemplant et les accablant de caresses.]
Mon Dieu, qu'ils sont jolis et bien débarbouillés!... C'est maman
qui t'a débarbouillé?... Et tes bas ne sont pas troués!... C'est
moi qui les reprisais autrefois. Pourquoi ne venez-vous pas nous
voir plus souvent?... Cela nous fait tant de plaisir!... Voilà
des mois et des mois que vous nous oubliez et que nous ne voyons
plus personne....
Nous ne pouvions pas, bonne-maman; et c'est grâce à la Fée
qu'aujourd'hui....
Nous sommes toujours là, à attendre une petite visite de ceux qui
vivent.... Ils viennent si rarement!... La dernière fois que vous
êtes venus, voyons, c'était quand donc?... C'était à la
Toussaint, quand la cloche de l'église a tinté....
A la Toussaint?... Nous ne sommes pas sortis ce jour-là, car nous
étions fort enrhumés....
Non, mais vous avez pensé à nous....
Oui....
Eh bien, chaque fois que vous pensez à nous, nous nous réveillons
et nous vous revoyons....
Comment, il suffit que....
Mais voyons, tu sais bien....
Mais non, je ne sais pas....
GRAND'MAMAN TYL, [à Grand-Papa Tyl.]
C'est étonnant, là-haut.... Ils ne savent pas encore.... Ils
n'apprennent donc rien?....
C'est comme de notre temps.... Les Vivants sont si bêtes quand
ils parlent des Autres....
Vous dormez tout le temps?...
Oui, nous dormons pas mal, en attendant qu'une pensée des Vivants
nous réveille.... Ah! c'est bien bon de dormir, quand la vie est
finie.... Mais il est agréable aussi de s'éveiller de temps en
temps....
Alors, vous n'êtes pas morts pour de vrai?...
GRAND-PAPA TYL, [sursautant.]
Que dis-tu?... Qu'est-ce qu'il dit?... Voilà qu'il emploie des
mots que nous ne comprenons plus.... Est-ce que c'est un mot
nouveau, une invention nouvelle?...
Le mot «mort»?...
Oui; c'était ce mot-là.... Qu'est-ce que ça veut dire?...
Mais ça veut dire qu'on ne vit plus....
Sont-ils bêtes, là-haut!...
Est-ce qu'on est bien ici?...
Mais oui; pas mal, pas mal; et même si l'on priait encore....
Papa m'a dit qu'il ne faut plus prier....
Mais si, mais si.... Prier c'est se souvenir....
Oui, oui, tout irait bien, si seulement vous veniez nous voir
plus souvent.... Te rappelles-tu, Tyltyl?... La dernière fois,
j'avais fait une belle tarte aux pommes.... Tu en as mangé tant
et tant que tu t'es fait du mal....
Mais je n'ai pas mangé de tarte aux pommes depuis l'année
dernière.... Il n'y a pas eu de pommes cette année....
Ne dis pas de bêtises.... Ici il y en a toujours....
Ce n'est pas la même chose....
Comment? Ce n'est pas la même chose?... Mais tout est la même
chose puisqu'on peut s'embrasser....
TYLTYL, [regardant tour à tour son grand-père et sa grand'mère.]
Tu n'as pas changé, bon-papa, pas du tout, pas du tout.... Et
bonne-maman non plus n'a pas changé du tout.... Mais vous êtes
plus beaux....
Eh! ça ne va pas mal.... Nous ne vieillissons plus.... Mais vous,
grandissez-vous!... Ah! oui, vous poussez ferme!... Tenez, là,
sur la porte, on voit encore la marque de la dernière fois....
C'était à la Toussaint.... Voyons, tiens-toi bien droit....
[Tyltyl se dresse contre la porte.] Quatre doigts!... C'est
énorme!... [Mytyl se dresse également contre la porte.] Et Mytyl,
quatre et demi!... Ah, ah! la mauvaise graine!... Ce que ça
pousse, ce que ça pousse!...
TYLTYL, [regardant autour de soi avec ravissement.]
Comme tout est bien de même, comme tout est à sa place!... Mais
comme tout est plus beau!... Voilà l'horloge avec la grande
aiguille dont j'ai cassé la pointe....
Et voici la soupière que tu as écornée....
Et voilà le trou que j'ai fait à la porte, le jour que j'ai
trouvé le vilebrequin....
Ah oui, tu en as fait des dégâts!... Et voici le prunier où tu
aimais tant grimper quand je n'étais pas là.... Il a toujours ses
belles prunes rouges....
Mais elles sont bien plus belles!...
Et voici le vieux merle!... Est-ce qu'il chante encore?...
Le merle se réveille et se met à chanter à tue-tète.
Tu vois bien.... Dès que l'on pense à lui....
TYLTYL, [remarquant avec stupéfaction que le merle est
parfaitement bleu.]
Mais il est bleu!... Mais c'est lui, l'Oiseau-Bleu que je dois
rapporter à la Fée!... Et vous ne disiez pas que vous l'aviez
ici! Oh! qu'il est bleu, bleu, bleu, comme une bille de verre
bleu!... [Suppliant.] Bon-papa, bonne-maman, voulez-vous me le
donner?...
Bien oui, peut-être bien.... Qu'en penses-tu, maman Tyl?...
Bien sûr, bien sûr.... A quoi qu'il sert ici.... Il ne fait que
dormir.... On ne l'entend jamais....
Je vais le mettre dans ma cage.... Tiens, où est-elle, ma
cage?... Ah! c'est vrai, je l'ai oubliée derrière le gros
arbre.... [Il court à l'arbre, rapporte la cage et y enferme le
merle.] Alors, vrai, vous me le donnez pour de vrai?... C'est la
Fée qui sera contente!... Et la Lumière donc!...
Tu sais, je n'en réponds pas, de l'oiseau.... Je crains bien
qu'il ne puisse plus s'habituer à la vie agitée de là-haut, et
qu'il ne revienne ici par le premier bon vent.... Enfin, on verra
bien.... Laisse-le là, pour l'instant, et viens donc voir la
vache....
TYLTYL, [remarquant les ruches.]
Et les abeilles, dis, comment vont-elles?...
Mais elles ne vont pas mal.... Elles ne vivent plus non plus,
comme vous dites là-bas; mais elles travaillent ferme....
TYLTYL, [s'approchant des ruches.]
Oh oui!... Ça sent le miel!... Les ruches doivent être
lourdes!... Toutes les fleurs sont si belles!... Et mes petites
sœurs qui sont mortes, sont-elles ici aussi?...
Et mes trois petits frères qu'on avait enterrés, où sont-ils?...
[A ces mots, sept petits enfants de tailles inégales, en
flûte de Pan, sortent un à un de la maison.]
Les voici, les voici!... Aussitôt qu'on y pense, aussitôt qu'on
en parle, ils sont là, les gaillards!...
[Tyltyl et Mytyl courent au-devant des enfants. On se
bouscule, on s'embrasse, on danse, on tourbillonne, on
pousse des cris de joie.]
Tiens, Pierrot!... [Ils se prennent aux cheveux.] Ah! nous allons
nous battre encore comme dans le temps.... Et Robert!... Bonjour,
Jean!... Tu n'as plus ta toupie?... Madeleine et Pierrette,
Pauline et puis Riquette....
Oh! Riquette, Riquette!... Elle marche encore à quatre
pattes!...
Oui, elle ne grandit plus....
TYLTYL, [remarquant le petit Chien qui jappe autour d'eux.]
Voilà Kiki dont j'ai coupé la queue avec les ciseaux de
Pauline.... Il n'a pas changé non plus....
GRAND PAPA TYL, [sentencieux.]
Non, rien ne change ici....
Et Pauline a toujours son bouton sur le nez!...
Oui, il ne s'en va pas; il n'y a rien à faire....
Oh! qu'ils ont bonne mine, qu'ils sont gras et luisants!...
Qu'ils ont de belles joues!... Ils ont l'air bien nourris....
Ils se portent bien mieux depuis qu'ils ne vivent plus.... Il
n'y a plus rien à craindre, on n'est jamais malade, on n'a plus
d'inquiétudes....
[Dans la maison, l'horloge sonne huit heures.]
GRAND'MAMAN TYL, [stupéfaite.]
Qu'est-ce que c'est?...
Ma foi, je ne sais pas.... Ce doit être l'horloge....
Ce n'est pas possible.... Elle ne sonne jamais....
Parce que nous ne pensons plus à l'heure.... Quelqu'un a-t-il
pensé à l'heure?...
Oui, c'est moi.... Quelle heure est-il?...
Ma foi, je ne sais plus.... J'ai perdu l'habitude.... Elle a
sonné huit coups, ce doit être ce que? là-haut, ils appellent
huit heures.
La Lumière m'attend à neuf heures moins le quart.... C'est à
cause de la Fée.... C'est extrêmement important.... Je me
sauve....
Vous n'allez pas nous quitter ainsi au moment du souper!... Vite,
vite, dressons la table devant la porte.... J'ai justement une
excellente soupe aux choux et une belle tarte aux prunes....
[On sort la table, on la dresse devant la porte, on apporte
les plats, les assiettes, etc.... Tous y aident.]
Ma foi, puisque j'ai l'Oiseau-Bleu.... Et puis la soupe aux
choux, il y a si longtemps!... Depuis que je voyage.... On n'a
pas ça dans les hôtels....
Voilà!... C'est déjà fait.... A table, les enfants.... Si vous
êtes pressés, ne perdons pas de temps....
[On a allumé la lampe et servi la soupe. Les grands-parents
et les enfants s'assoient autour du repas du soir, parmi des
bousculades, des bourrades, des cris et des rires de joie.]
TYLTYL, [mangeant gloutonnement.]
Qu'elle est bonne!... Mon Dieu, qu'elle est donc bonne!... J'en
veux encore! encore!
[Il brandit sa cuiller de bois et en frappe bruyamment son
assiette.]
Voyons, voyons, un peu de calme.... Tu es toujours aussi mal
élevé; et tu vas casser ton assiette....
TYLTYL, [se dressant à demi sur son escabelle.]
J'en veux encore, encore!...
[Il atteint et attire à soi la soupière qui se renverse et
se répand sur la table, et de là sur les genoux des
convives. Cris et hurlements d'échaudés.]
Tu vois!... Je te l'avais bien dit....
GRAND-PAPA TYL, [donnant à Tyltyl une gifle retentissante.]
Voilà pour toi!...
TYLTYL, [un instant déconcerté, mettant ensuite la main sur la
joue, avec ravissement.]
Oh! oui, c'était comme ça, les claques que tu donnais quand tu
étais vivant.... Bon-papa, qu'elle est bonne et que ça fait du
bien!... Il faut que je t'embrasse!...
Bon, bon; il y en a encore si ça te fait plaisir....
[La demie de huit heures sonne à l'horloge.]
TYLTYL, [sursautant.]
Huit heures et demie!... [il jette sa cuiller.] Mytyl, nous
n'avons que le temps!...
Voyons!... Encore quelques minutes!... Le feu n'est pas à la
maison.... On se voit si rarement....
Non, ce n'est pas possible.... La Lumière est si bonne.... Et je
lui ai promis.... Allons, Mytyl, allons!...
Dieu, que les Vivants sont donc contrariants avec toutes leurs
affaires et leurs agitations!...
TYLTYL, [prenant sa cage et embrassant tout le monde en hâte et à
la ronde.]
Adieu, Bon-papa.... Adieu, Bonne-maman.... Adieu, frères,
sœurs, Pierrot, Robert, Pauline, Madeleine, Riquette, et toi
aussi, Kiki! Je sens bien que nous ne pouvons plus rester ici....
Ne pleure pas, Bonne-maman, nous reviendrons souvent....
Revenez tous les jours!...
Oui, oui! nous reviendrons le plus souvent possible....
C'est notre seule joie, et c'est une telle fête quand votre
pensée nous visite!...
Nous n'avons pas d'autres distractions....
Vite, vite!... Ma cage!... Mon oiseau!...
GRAND-PAPA TYL, lui passant la cage.
Les voici!... Tu sais, je ne garantis rien; et s'il n'est pas bon
teint!...
Adieu! adieu!...
Adieu, Tyltyl!... Adieu, Mytyl!... Pensez au sucre d'orge!...
Adieu!... Revenez!... Revenez!...
[Tous agitent des mouchoirs tandis que Tyltyl et Mytyl
s'éloignent lentement. Mais déjà, durant les dernières
répliques, le brouillard du début s'est graduellement
reformé, et le son des voix s'est affaibli, de manière qu'à
la fin de la scène, tout a disparu dans la brume et qu'au
moment où le rideau baisse, Tyltyl et Mytyl se retrouvent
seuls visibles sous le gros chêne.]
C'est par ici, Mytyl....
Où est la Lumière?...
Je ne sais pas.... [Regardant l'oiseau dans la cage.] Tiens!
l'oiseau n'est plus bleu!... Il est devenu noir!...
Donne-moi la main, petit frère.... J'ai bien peur et bien
froid....
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