Universo da obra
Universo da obra
Les salles immenses du Palais d'Azur, où attendent les enfants
qui vont naître.--Infinies perspectives de colonnes de saphir
soutenant des voûtes de turquoise. Tout ici, depuis la lumière et
les dalles de lapis-lazuli jusqu'aux pulvérulences du fond où se
perdent les derniers arceaux, jusqu'aux moindres objets, est d'un
bleu irréel, intense, féerique. Seuls les chapiteaux et les
socles des colonnes, les clefs de voûte, quelques sièges quelques
bancs circulaires sont de marbre blanc ou d'albâtre.--A droite,
entre les colonnes, de grandes portes opalines. Ces portes, dont
le Temps, vers la fin de la scène, écartera les battants,
s'ouvrent sur la Vie actuelle et les quais de l'Aurore. Partout,
peuplant harmonieusement la salle, une foule d'enfants vêtus de
longues robes azurées.--Les uns jouent, d'autres se promènent,
d'autres causent ou songent; beaucoup sont endormis, beaucoup
aussi travaillent, entre les colonnades, aux inventions futures;
et leurs outils, leurs instruments, les appareils qu'ils
construisent, les plantes, les fleurs et les fruits qu'ils
cultivent ou qu'ils cueillent sont du même bleu surnaturel et
lumineux que l'atmosphère générale du Palais.--Parmi les enfants,
revêtues d'un azur plus pâle et plus diaphane, passent et
repassent quelques figures de haute taille, d'une beauté
souveraine et silencieuse, qui paraissent être des anges.
[Entrent à gauche, comme à la dérobée, en se glissant parmi
les colonnes du premier plan, Tyltyl, Mytyl et la Lumière.
Leur arrivée provoque un certain mouvement parmi les
Enfants-Bleus qui bientôt accourent de toutes parts et se
groupent autour des insolites visiteurs qu'ils contemplent
avec curiosité.]
Où est le Sucre, la Chatte et le bon Pain?...
Ils ne peuvent pas entrer ici; ils connaîtraient l'Avenir et
n'obéiraient plus....
Et le Chien?...
Il n'est pas bon, non plus, qu'il sache ce qui l'attend dans la
suite des siècles.... Je les ai emprisonnés dans les souterrains
de l'église....
Où sommes-nous?...
Nous sommes dans le Royaume de l'Avenir, au milieu des enfants
qui ne sont pas encore nés. Puisque le Diamant nous permet de
voir clair en cette région que les Hommes n'aperçoivent pas, nous
y trouverons fort probablement l'Oiseau-Bleu....
Bien sûr que l'Oiseau sera bleu, puisque tout y est bleu....
[Regardant tout autour de soi.] Dieu que c'est beau tout ça!...
Regarde les enfants qui accourent....
Est-ce qu'ils sont fâchés?...
Pas du tout.... Tu vois bien, ils sourient, mais ils sont
étonnés....
LES ENFANTS-BLEUS, [accourant de plus en plus nombreux.]
Des petits Vivants.... Venez voir les petits Vivants!...
Pourquoi qu'ils nous appellent «les petits Vivants»?...
Parce qu'eux, ils ne vivent pas encore....
Qu'est-ce qu'ils font alors?...
Ils attendent l'heure de leur naissance....
L'heure de leur naissance?...
Oui; c'est d'ici que viennent tous les enfants qui naissent sur
notre Terre. Chacun attend son jour.... Quand les Pères et les
Mères désirent des enfants, on ouvre les grandes portes que tu
vois là, à droite; et les petits descendent....
Y en a-t-il! Y en a-t-il!...
Il y en a bien davantage.... On ne les voit pas tous.... Pense
donc, il en faut de quoi peupler la fin des temps.... Personne ne
saurait les compter....
Et ces grandes personnes bleues, qu'est-ce que c'est?...
On ne sait plus au juste.... On croit que ce sont des
gardiennes.... On dit qu'elles viendront sur Terre après les
Hommes.... Mais il n'est pas permis de les interroger....
Pourquoi?
Parce que c'est le secret de la Terre....
Et les autres, les petits, on peut leur parler?...
Bien sûr, il faut faire connaissance.... Tiens, en voilà un plus
curieux que les autres.... Approche-toi, parle-lui....
Qu'est-ce qu'il faut lui dire?...
Ce que tu voudras, comme à un petit camarade....
Est-ce qu'on peut lui donner la main?
Évidemment, il ne te fera pas de mal.... Mais voyons, n'aie donc
pas l'air si emprunté.... Je vais vous laisser seuls, vous serez
plus à l'aise entre vous.... J'ai d'ailleurs à causer avec la
Grande-personne Bleue....
TYLTYL, [s'approchant de l'Enfant-Bleu et lui tendant la main.]
Bonjour!... [Touchant du doigt la robe bleue de l'Enfant.]
Qu'est-ce que c'est que ça?
L'ENFANT, [touchant gravement du doigt le chapeau de Tyltyl.]
Et ça?...
Ça?... C'est mon chapeau.... Tu n'as pas de chapeau?...
Non; pourquoi c'est faire?...
C'est pour dire bonjour.... Et puis, pour quand fait froid....
Qu'est-ce que c'est faire froid?...
Quand on tremble comme ça: brrr! brrr!... qu'on souffle dans ses
mains et qu'on fait aller les bras comme ceci....
[Il se brasse vigoureusement.]
Il fait froid sur la Terre?...
Mais oui, des fois, l'hiver, quand on n'a pas de feu....
Pourquoi qu'on n'en a pas?...
Parce que ça coûte cher et qu'il faut de l'argent pour acheter du
bois....
Quoi que c'est de l'argent?
C'est avec quoi l'on paie....
Ah!...
Il y en a qui en ont, d'autres qui n'en ont point....
Pourquoi?...
C'est qu'ils ne sont pas riches.... Est-ce que tu es riche?...
Quel âge as-tu?...
Je vais naître bientôt.... Je naîtrai dans douze ans.... Est-ce
que c'est bon, naître?...
Oh oui!... C'est amusant!...
Comment que tu as fait?...
Je ne me rappelle plus.... Il y a si longtemps!...
On dit que c'est si beau, la Terre et les Vivants!...
Mais oui, ce n'est pas mal.... Il y a des oiseaux, des gâteaux,
des jouets.... Quelques-uns les ont tous; mais ceux qui n'en ont
pas peuvent regarder les autres....
On nous dit que les mères attendent à la porte.... Elles sont
bonnes, est-ce vrai?...
Oh oui!... Elles sont meilleures que tout ce qu'il y a!... Les
bonnes-mamans aussi; mais elles meurent trop vite....
Elles meurent?... Qu'est-ce que c'est ça?...
Elles s'en vont un soir, et ne reviennent plus....
Pourquoi?...
Est-ce qu'on sait?... Peut-être qu'elles sont tristes....
Elle est partie, la tienne?...
Ma bonne-maman?...
Ta maman ou ta bonne-maman, est-ce que je sais, moi?...
Ah! mais, ça n'est pas la même chose!... Les bonnes-mamans s'en
vont d'abord; c'est déjà assez triste.... La mienne était très
bonne....
Qu'est-ce qu'ils ont, tes yeux?... Est-ce qu'ils font des
perles?...
Mais non; c'est pas des perles....
L'ENFANT Qu'est-ce que c'est alors?...
C'est rien, c'est tout ce bleu qui m'éblouit un peu....
Comment que ça s'appelle?...
Quoi?...
Là, ce qui tombe?...
C'est rien, c'est un peu d'eau....
Est-ce qu'elle sort des yeux?...
Oui, des fois, quand on pleure....
Qu'est-ce que c'est pleurer?
Moi, je n'ai pas pleuré; c'est la faute à ce bleu.... Mais si
j'avais pleuré ce serait la même chose....
Est-ce qu'on pleure souvent?...
Pas les petits garçons, mais les petites filles.... On ne pleure
pas ici?...
Mais non, je ne sais pas....
Eh bien, tu apprendras.... Avec quoi que tu joues, ces grandes
ailes bleues?...
Ça?... C'est pour l'invention que je ferai sur Terre....
Quelle invention?... Tu as donc inventé quelque chose?...
Mais oui, tu ne sais pas?... Quand je serai sur Terre, il faudra
que j'invente la Chose qui rend Heureux....
Est-elle bonne à manger?... Est-ce qu'elle fait du bruit?...
Mais non, on n'entend rien....
C'est dommage....
J'y travaille chaque jour.... Elle est presque achevée....
Veux-tu voir?...
Bien sûr.... Où donc est-elle?...
Là, on la voit d'ici, entre ces deux colonnes...?
UN AUTRE ENFANT-BLEU, [s'approchant de Tyltyl et le tirant par la
manche.]
Veux-tu voir la mienne, dis?...
Mais quoi, qu'est-ce que c'est?...
Les trente-trois remèdes pour prolonger la vie.... Là, dans ces
flacons bleus....
TROISIÈME ENFANT, [sortant de la foule.]
Moi, j'apporte une lumière que personne ne connaît!... [Il
s'illumine tout entier d'une flamme extraordinaire.] C'est assez
curieux, pas?...
QUATRIÈME ENFANT, [tirant Tyltyl par le bras.]
Viens donc voir ma machine qui vole dans les airs comme un oiseau
sans ailes!...
Non, non; d'abord la mienne qui trouve les trésors qui se cachent
dans la lune!...
[Les Enfants-Bleus s'empressent autour de Tyltyl et de Mytyl
en criant tous ensemble: «Non, non, viens voir la mienne!...
Non, la mienne est plus belle!... La mienne est
étonnante!... La mienne est tout en sucre!... La sienne
n'est pas curieuse.... il m'en a pris l'idée!..., etc.».
Parmi ces exclamations désordonnées, on entraîne les petits
Vivants du côté des ateliers bleus; et là, chacun des
inventeurs met en mouvement sa machine idéale. C'est un
tournoiement céruléen de roues, de disques, de volants,
d'engrenages, de poulies, de courroies, d'objets étranges
et encore innommés qu'enveloppent les bleuâtres vapeurs de
l'irréel. Une foule d'appareils bizarres et mystérieux
s'élancent et planent sous les voûtes, ou rampent au pied
des colonnes, taudis que des enfants déroulent des cartes et
des plans, ouvrent des livres, découvrent des statues
azurées, apportent d'énormes fleurs, de gigantesques fruits
qui semblent formés de saphirs et de turquoises.]
UN PETIT ENFANT-BLEU, [courbé sous le poids de colossales
pâquerettes d'azur.]
Regardez donc mes fleurs!...3
Qu'est-ce que c'est?... Je ne les connais pas....
Ce sont des pâquerettes!...
Pas possible!... Elles sont grandes comme des roues....
Et ce qu'elles sentent bon!...
TYLTYL, [les humant.]
Prodigieux!...
Elles seront comme ça quand je serai sur Terre....
Quand donc?...
Dans cinquante-trois ans, quatre mois et neuf jours....
[Arrivent deux Enfants-Bleus qui portent comme un lustre,
pendue à une perche, une invraisemblable grappe de raisins
dont les baies sont plus grosses que des poires.]
Que dis-tu de mes fruits?...
Une grappe de poires!...
Mais non, c'est des raisins!... Ils seront tous ainsi, lorsque
j'aurai trente ans.... J'ai trouvé le moyen....
UN AUTRE ENFANT, [écrasé sous une corbeille de pommes bleues
grosses comme des melons.]
Et moi!... Voyez mes pommes!...
Mais ce sont des melons!...
Mais non!... Ce sont mes pommes, et les moins belles encore!...
Toutes seront de même quand je serai vivant.... J'ai trouvé le
système!...
UN AUTRE ENFANT, [apportant sur une brouette bleue des melons
bleus plus gros que des citrouilles.]
Et mes petits melons?...
Mais ce sont des citrouilles!...
Quand je viendrai sur terre, les melons seront fiers!... Je
serai le jardinier du Roi des neuf Planètes....
Le Roi des neuf Planètes?... Où est-il?...
LE ROI DES NEUF PLANÈTES, [s'avançant fièrement. Il semble avoir
quatre ans et peut à grand'peine se tenir debout sur ses petites
jambes torses.]
Le voici!
Eh bien! tu n'es pas grand....
LE ROI DES NEUF PLANÈTES, [grave et sentencieux.]
Ce que je ferai sera grand.
Qu'est-ce que tu feras?
Je fonderai la Confédération générale des Planètes solaires.
TYLTYL, [interloqué.]
Ah, vraiment?
Toutes en feront partie, excepté Saturne, Uranus et Neptune qui
sont à des distances exagérées et incommensurables.
[Il se retire avec dignité.]
Il est intéressant....
Et vois-tu celui-là?
Lequel?
Là, le petit qui dort au pied de la colonne....
Eh bien?
Il apportera la joie pure sur le Globe..
Comment?...
Par des idées qu'on n'a pas encore eues....
Et l'autre, le petit gros qui a les doigts dans le nez, qu'est-ce
qu'il fera, lui?...
Il doit trouver le feu pour réchauffer la Terre quand le Soleil
sera plus pâle....
Et les deux qui se tiennent par la main et s'embrassent tout le
temps: est-ce qu'ils sont frère et sœur?...
Mais non, ils sont très drôles.... Ce sont les Amoureux....
Qu'est-ce que c'est?...
Je ne sais pas.... C'est le Temps qui les appelle ainsi pour s'en
moquer.... Ils se regardent tout le jour dans les yeux, ils
s'embrassent et se disent adieu....
Pourquoi?
Il paraît qu'ils ne pourront pas partir ensemble....
Et le petit tout rose, qui semble si sérieux et qui suce son
pouce, qu'est-ce que c'est?...
Il paraît qu'il doit effacer l'Injustice sur la Terre....
Ah?...
On dit que c'est un travail effrayant....
Et le petit rousseau qui marche comme s'il n'y voyait pas. Est-ce
qu'il est aveugle?...
Pas encore; mais il le deviendra.... Regarde-le bien; il paraît
qu'il doit vaincre la Mort....
Qu'est-ce que ça veut dire?...
Je ne sais pas au juste; mais on dit que c'est grand....
TYLTYL, [montrant une foule d'enfants endormis au pied des
colonnes, sur les marches, les bancs, etc.]
Et tous ceux-là qui dorment,--comme il y en a qui
dorment!--est-ce qu'ils ne font rien?...
Ils pensent à quelque chose....
A quoi?...
Ils ne le savent pas encore; mais ils doivent apporter quelque
chose sur la Terre; il est défendu de sortir les mains vides....
Qui est-ce qui le défend?...
C'est le Temps qui se tient à la porte.... Tu verras quand il
ouvrira.... Il est bien embêtant....
UN ENFANT, [accourant du fond de la salle, en fendant la foule.]
Bonjour, Tyltyl!...
Tiens!... Comment sait-il mon nom?...
L'ENFANT, [qui vient d'accourir et qui embrasse Tyltyl et Mytyl
avec effusion.]
Bonjour!... Ça va bien?...--Voyons, embrasse-moi, et toi aussi,
Mytyl.... Ce n'est pas étonnant que je sache ton nom, puisque je
serai ton frère.... On vient seulement de me dire que tu es
là.... J'étais tout au bout de la salle, en train d'emballer mes
idées....--Dis à maman que je suis prêt....
Comment?... Tu comptes venir chez nous?
Bien sûr, l'année prochaine, le dimanche des Rameaux.... Ne me
tourmente pas trop quand je serai petit.... Je suis bien content
de vous avoir embrassés d'avance....--Dis à Papa qu'il répare le
berceau....--Est-ce qu'on est bien chez nous?...
Mais on n'y est pas mal.... Et Maman est si bonne!...
Et la nourriture?...
Ça dépend.... Il y a même des jours où l'on a des gâteaux,
n'est-il pas vrai, Mytyl?...
Au Nouvel An et le Quatorze Juillet.... C'est maman qui les
fait....
Qu'as-tu là, dans ce sac?... Tu nous apportes quelque chose?...
L'ENFANT, [très fièrement.]
J'apporte trois maladies: la fièvre scarlatine, la coqueluche et
la rougeole....
Eh bien, si c'est tout ça!... Et après, que feras-tu?...
Après?... Je m'en irai....
Ce sera bien la peine de venir!...
Est-ce qu'on a le choix?...
[A ce moment, on entend s'élever et se répandre une sorte de
vibration prolongée, puissante et cristalline qui semble
émaner des colonnes et des portes d'opale que touche une
lumière plus vive.]
Qu'est-ce que c'est?...
C'est le Temps!... Il va ouvrir les portes!...
[Aussitôt, un vaste remous se propage dans la foule des
Enfants-Bleus. La plupart quittent leurs machines et leurs
travaux, de nombreux dormeurs s'éveillent, et les uns comme
les autres tournent les yeux vers les portes d'opale et se
rapprochent de celles-ci.]
LA LUMIÈRE [rejoignant Tyltyl.]
Tâchons de nous dissimuler derrière les colonnes.... Il ne faut
pas que le Temps nous découvre....
D'où vient ce bruit?...
C'est l'Aurore qui se lève.... C'est l'heure où les enfants qui
naîtront aujourd'hui vont descendre sur Terre....
Comment qu'ils descendront?... Il y a des échelles?...
Tu vas voir.... Le Temps tire les verrous....
Qu'est-ce que c'est le Temps?...
C'est un vieil homme qui vient appeler ceux qui partent....
Est-ce qu'il est méchant?...
Non, mais il n'entend rien.... On a beau supplier, quand ce n'est
pas leur tour, il repousse tous ceux qui voudraient s'en
aller....
Est-ce qu'ils sont heureux de partir?
On n'est pas content quand on reste; mais on est triste quand on
s'en va.... Là! Là!... Voilà qu'il ouvre!...
[Les grandes portes opalines roulent lentement sur leurs
gonds. On entend, comme une musique lointaine, les rumeurs
de la Terre. Une clarté rouge et verte pénètre dans la
salle: et le Temps, haut vieillard à la barbe flottante,
armé de sa faux et de son sablier, paraît sur le seuil,
tandis qu'on aperçoit l'extrémité des voiles blanches et
dorées d'une galère amarrée à une sorte de quai que forment
les vapeurs roses de l'Aurore.]
LE TEMPS, [sur le seuil.]
Ceux dont l'heure est sonnée sont-ils prêts?...
DES ENFANTS-BLEUS, [fendant la roule et accourant de toutes
parts.]
Nous voici!... Nous voici!... Nous voici!...
LE TEMPS, [d'une voix bourrue, aux enfants qui défilent devant
lui pour sortir.]
Un à un!... Il s'en présente encore beaucoup plus qu'il n'en
faut!... C'est toujours la même chose!... On ne me trompe pas!...
[Repoussant un enfant.] Ce n'est pas ton tour!... Rentre, c'est
pour demain.... Toi non plus, rentre donc et reviens dans dix
ans.... Un treizième berger?... Il n'en fallait que douze; on
n'en a plus besoin, nous ne sommes plus au temps de Théocrite ou
de Virgile.... Encore des médecins?... Il y en a déjà trop; on
s'en plaint sur la Terre.... Et les ingénieurs, où sont-ils?...
On veut un honnête homme, un seul, comme phénomène.... Où donc
est l'honnête homme?... C'est toi?... [L'enfant fait signe que
oui.] Tu m'as l'air bien chétif.... tu ne vivras pas
longtemps!... Holà, vous autres, là, pas si vite!... Et toi,
qu'apportes-tu?... Rien du tout? les mains vides?... Alors on ne
passe pas.... Prépare quelque chose, un grand crime, si tu veux,
ou une maladie, moi, cela m'est égal.... mais il faut quelque
chose.... [Avisant un petit que d'autres poussent en avant et qui
résiste de toutes ses forces.] Eh bien, toi, qu'as-tu donc?... Tu
sais bien que c'est l'heure.... On demande un héros qui combatte
l'Injustice; c'est toi, il faut partir....
Il ne veut pas, monsieur....
Comment?... Il ne veut pas?... Où donc se croit-il, ce petit
avorton?... Pas de réclamations, nous n'avons pas le temps....
LE PETIT, [que l'on pousse.]
Non, non!... Je ne veux pas!... J'aime mieux ne pas naître!...
J'aime mieux rester ici!...
Il ne s'agit pas de ça.... Quand c'est l'heure, c'est l'heure!...
Allons, vite, en avant!...
UN ENFANT, [s'avançant.]
Oh! laissez-moi passer!... J'irai prendre sa place!... On dit que
mes parents sont vieux et m'attendent depuis si longtemps!...
Pas de ça.... L'heure est l'heure et le temps est le temps....
On n'en finirait pas si l'on vous écoutait.... L'un veut, l'autre
refuse, c'est trop tôt, c'est trop tard.... [Écartant des enfants
qui ont envahi le seuil.] Pas si près, les petits.... Arrière les
curieux.... Ceux qui ne partent pas n'ont rien à voir dehors....
Maintenant vous avez hâte; puis, votre tour venu, vous aurez peur
et vous reculerez.... Tenez, en voilà quatre qui tremblent comme
des feuilles.... [A un enfant qui, sur le point de franchir le
seuil, rentre brusquement.] Eh bien, quoi?... Qu'as-tu donc?...
J'ai oublié la boîte qui contient les deux crimes que je devrai
commettre....
Et moi le petit pot qui renferme l'idée pour éclairer les
foules....
J'ai oublié la greffe de ma plus belle poire!...
Courez vite les chercher!... Il ne nous reste plus que six cent
douze secondes.... La galère de l'Aurore bat déjà des voiles pour
montrer qu'elle attend.... Vous arriverez trop tard et vous ne
naîtrez plus.... Allons, vite, embarquons!... [Saisissant un
enfant qui veut lui passer entre les jambes pour gagner le quai.]
Ah! toi, non, par exemple!... C'est la troisième fois que tu
essayes de naître avant ton tour.... Que je ne t'y prenne plus,
sinon ce sera l'attente éternelle près de ma sœur l'Éternité;
et tu sais qu'on ne s'y amuse pas.... Mais voyons, sommes-nous
prêts?... Tout le monde est à son poste?... [Parcourant du regard
les enfants réunis sur le quai ou déjà assis dans la galère.] Il
en manque encore un.... Il a beau se cacher, je le vois dans la
foule.... On ne me trompe pas.... Allons, toi, le petit qu'on
appelle l'Amoureux, dis adieu à ta belle....
[Les deux petits qu'on appelle «les Amoureux», tendrement
enlacés et le visage livide de désespoir, s'avancent vers le
Temps et s'agenouillent à ses pieds.]
Monsieur le Temps, laissez-moi partir avec lui!...
Monsieur le Temps, laissez-moi rester avec elle!...
Impossible!... Il ne nous reste plus que trois cent
quatre-vingt-quatorze secondes..
J'aime mieux ne pas naître!...
On n'a pas le choix....
DEUXIÈME ENFANT, [suppliant.]
Monsieur le Temps, j'arriverai trop tard!...
Je ne serai plus là quand elle descendra!...
Je ne le verrai plus!...
Nous serons seuls au monde!...
Tout ça ne me regarde pas.... Réclamez auprès de la Vie.... Moi,
j'unis, je sépare, selon ce qu'on m'a dit.... [Saisissant l'un
des enfants.] Viens!...
PREMIER ENFANT, se débattant.
Non, non, non!... Elle aussi!...
DEUXIÈME ENFANT, [s'accrochant aux vêtements du premier.]
Laissez-le!.... Laissez-le!...
Mais voyons, ce n'est pas pour mourir, c'est pour vivre!...
[Entraînant le premier enfant.] Viens!...
DEUXIÈME ENFANT, [tendant éperdument les bras vers l'enfant qu'on
enlève.]
Un signe!... Un seul signe!... Dis-moi, comment te retrouver!...
Je t'aimerai toujours!...
Je serai la plus triste!... Tu me reconnaîtras!...
[Elle tombe et reste étendue sur le sol.]
Vous feriez beaucoup mieux d'espérer.... Et maintenant, c'est
tout.... [Consultant son sablier.] Il ne nous reste plus que
soixante-trois secondes....
[Derniers et violents remous parmi les enfants qui partent
et qui demeurent.--On échange des adieux précipités: «Adieu,
Pierre!... Adieu Jean....--As-tu tout ce qu'il faut?...
Annonce ma pensée!...--N'as-tu rien oublié?...--Tâche de me
reconnaître!...--Je te retrouverai!...--Ne perds pas tes
idées?...--Ne te penche pas trop sur l'Espace!...--Donne-moi
de tes nouvelles!...--On dit qu'on ne peut pas!...--Si,
si!... essaie toujours!...--Tâche de dire si c'est beau!...
--J'irai à ta rencontre!...--Je naîtrai sur un trône!...»,
etc., etc.]
LE TEMPS, [agitant ses clefs et sa faux.]
Assez! assez!... L'ancre est levée!...
Les voiles de la galère passent et disparaissent. Ou entend
s'éloigner les cris des enfants dans la galère: «Terre!...
terre!... Je la vois!... Elle est belle!... Elle est claire!...
Elle est grande!...». Puis, comme sortant du fond de l'abîme, un
chant extrêmement lointain d'allégresse et d'attente.
TYLTYL, [à la Lumière.]
Qu'est-ce?... Ce n'est pas eux qui chantent.... On dirait
d'autres voix....
Oui, c'est le chant des Mères qui viennent à leur rencontre...
[Cependant, le Temps referme les portes opalines. Il se
retourne pour jeter un dernier regard dans la salle, et
soudain aperçoit Tyltyl, Mytyl et la Lumière.]
LE TEMPS, [stupéfait et furieux.]
Qu'est-ce que c'est?... Que faites-vous ici?... Qui êtes-vous?...
Pourquoi n'êtes-vous pas bleus?... Par où êtes-vous entrés?...
[Il s'avance en les menaçant de sa faux.]
LA LUMIÈRE, [à Tyltyl.]
Ne réponds pas!... J'ai l'Oiseau-Bleu.... Il est caché sous ma
mante.... Sauvons-nous.... Tourne le Diamant, il perdra notre
trace....
[Ils s'esquivent à gauche, entre les colonnes du premier
plan.]
La scène représente un mur percé d'une petite porte. C'est la
pointe du jour.
[Entrent: Tyltyl, Mytyl, la Lumière, le Pain, le Sucre, le
Feu et le Lait.]
Tu ne devinerais jamais où nous sommes....
Bien sûr que non, la Lumière, puisque je ne sais pas....
Tu ne reconnais pas ce mur et cette petite porte?...
C'est un mur rouge et une petite porte verte....
Et ça ne te rappelle rien?...
Ça me rappelle que le Temps nous a mis à la porte....
Qu'on est bizarre quand on rêve.... On ne reconnaît pas sa propre
main....
Qui est-ce qui rêve?... Est-ce moi?...
C'est peut-être moi.... Qu'en sait-on?... En attendant, ce mur
entoure une maison que tu as vue plus d'une fois depuis ta
naissance....
Une maison que j'ai vue plus d'une fois?
Mais oui, petit endormi!... C'est la maison que nous avons
quittée un soir, il y a tout juste, jour pour jour, une année....
Il y a tout juste une année?... Mais alors?...
N'ouvre pas des yeux comme des grottes de saphir.... C'est elle,
c'est la bonne maison des parents....
TYLTYL, [s'approchant de la porte.]
Mais je crois.... En effet.... Il me semble.... Cette petite
porte.... Je reconnais la chevillette.... Ils sont là?... Nous
sommes près de Maman?... Je veux entrer tout de suite.... Je veux
l'embrasser tout de suite!...
Un instant.... Ils dorment profondément; il ne faut pas les
réveiller en sursaut.... Du reste, la porte ne s'ouvrira que
lorsque l'heure sonnera....
Quelle heure?... Il y a longtemps à attendre?...
Hélas, non!... quelques pauvres minutes....
Tu n'es pas heureuse de rentrer?... Qu'as-tu donc, la Lumière?...
Tu es pâle, on dirait que tu es malade..
Ce n'est rien, mon enfant.... Je me sens un peu triste, parce que
je vais vous quitter....
Nous quitter?...
Il le faut.... Je n'ai plus rien à faire ici; l'année est
révolue, la Fée va revenir et te demander l'Oiseau-Bleu....
Mais c'est que je ne l'ai pas, l'Oiseau-Bleu!... Celui du
Souvenir est devenu tout noir, celui de l'Avenir est devenu tout
rouge, ceux de la Nuit sont morts et je n'ai pas pu prendre celui
de la Forêt.... Est-ce ma faute à moi s'ils changent de couleur,
s'ils meurent ou s'ils s'échappent?... Est-ce que la Fée sera
fâchée, et qu'est-ce qu'elle dira?...
Nous avons fait ce que nous avons pu.... Il faut croire qu'il
n'existe pas, l'Oiseau-Bleu; ou qu'il change de couleur lorsqu'on
le met en cage....
Où est-elle, la cage?...
Ici, maître.... Elle fut confiée à mes soins diligents durant ce
long et périlleux voyage; aujourd'hui que ma mission prend fin,
je vous la restitue, intacte et bien fermée, telle que je la
reçus.... [Comme un orateur qui prend la parole.] Maintenant, au
nom de tous, qu'il me soit permis d'ajouter quelques mots....
Il n'a pas la parole!...
Silence!...
Les interruptions malveillantes d'un ennemi méprisable, d'un
rival envieux.... [Élevant la voix.] ne m'empêcheront pas
d'accomplir mon devoir jusqu'au bout.... C'est donc au nom de
tous....
Pas au mien.... J'ai une langue!...
C'est donc au nom de tous, et avec une émotion contenue mais
sincère et profonde, que je prends congé de deux enfants
prédestinés, dont la haute mission se termine aujourd'hui. En
leur disant adieu avec toute l'affliction et toute la tendresse
qu'une mutuelle estime..
Comment?... Tu dis adieu?... Tu nous quittes donc aussi?...
Hélas! il le faut bien.... Je vous quitte, il est vrai; mais la
séparation ne sera qu'apparente, vous ne m'entendrez plus
parler....
Ce ne sera pas malheureux!...
Silence!...
LE PAIN, [très digne.]
Cela ne m'atteint point.... Je disais donc: vous ne m'entendrez
plus, vous ne me verrez plus sous ma forme animée.... Vos yeux
vont se fermer à la vie invisible des choses; mais je serai
toujours là, dans la huche, sur la planche, sur la table, à côté
de la soupe, moi qui suis, j'ose le dire, le plus fidèle
commensal et le plus vieil ami de l'Homme....
Eh bien, et moi?...
Voyons, les minutes passent, l'heure est près de sonner qui va
nous faire rentrer dans le silence.... Hâtez-vous d'embrasser les
enfants....
LE FEU, [se précipitant.]
Moi d'abord, d'abord moi!... [Il embrasse violemment les
enfants.] Adieu, Tyltyl et Mytyl!... Adieu, mes chers petits....
Souvenez-vous de moi si jamais vous avez besoin de quelqu'un pour
mettre le Feu quelque part....
Aïe! aïe!... Il me brûle!...
Aïe! aïe! Il me roussit le nez!.....
Voyons, le Feu, modérez un peu vos transports.... Vous n'avez pas
affaire à votre cheminée....
Quel idiot!...
Est-il mal élevé!...
L'EAU, [s'approchant des enfants.]
Je vous embrasserai sans vous faire de mal, tendrement, mes
enfants....
Prenez garde, ça mouille!...
Je suis aimante et douce; je suis bonne aux humains....
Et les noyés?...
Aimez bien les Fontaines, écoutez les Ruisseaux.... Je serai
toujours là....
Elle a tout inondé!...
Quand vous vous assiérez, le soir, au bord des Sources,--il y en
a plus d'une ici, dans la forêt,--essayez de comprendre ce
qu'elles essaient de dire.... Je ne peux plus.... Les larmes me
suffoquent et m'empêchent de parler....
Il n'y paraît point!...
Souvenez-vous de moi lorsque vous verrez la carafe.... Vous me
trouverez également dans le broc, dans l'arrosoir, dans la
citerne et dans le robinet....
LE SUCRE, [naturellement papelard et doucereux.]
S'il reste une petite place, dans votre souvenir, rappelez-vous
que parfois ma présence vous fut douce.... Je ne puis vous en
dire davantage.... Les larmes sont contraires à mon tempérament,
et me font bien du mal quand elles tombent sur mes pieds....
Jésuite!...
LE FEU, [glapissant.]
Sucre d'orge! berlingots! caramels!...
Mais où donc sont passés Tylette et Tylô?... Que font-ils?...
[Au même moment, on entend des cris aigus poussés par la
Chatte.]
MYTYL, [alarmée.]
C'est Tylette qui pleure!... On lui fait du mal!...
[Entre en courant la Chatte, hérissée, dépeignée, les
vêtements déchirés, et tenant son mouchoir sur la joue,
comme si elle avait mal aux dents. Elle pousse des
gémissements courroucés et est serrée de très près par le
Chien qui l'accable de coups de tête, de coups de poing et
de coups de pied.]
LE CHIEN, [battant la Chatte.]
Là!... En as-tu assez?... En veux-tu encore?... Là! là! là!...
LA LUMIÈRE, TYLTYL et MYTYL, [se précipitant pour les séparer.]
Tylô!... Es-tu fou?... Par exemple!... A bas!... Veux-tu
finir!... A-t-on jamais vu!... Attends! attends!...
[On les sépare énergiquement.]
Qu'est-ce que c'est?... Que s'est-il passé?...
LA CHATTE, [pleurnichant et s'essuyant les yeux.]
C'est lui, madame la Lumière.... Il m'a dit des injures, il a mis
des clous dans ma soupe, il m'a tiré la queue, il m'a roué de
coups, et je n'avais rien fait, rien du tout, rien du tout!...
LE CHIEN, [l'imitant.]
Rien du tout, rien du tout!... [A mi-voix, lui faisant la nique.]
C'est égal, t'en as eu, t'en as eu, et du bon, et t'en auras
encore!...
MYTYL, [serrant la Chatte dans ses bras.]
Ma pauvre Tylette, dis-moi donc où c'est que t'as mal.... Je vais
pleurer aussi!...
LA LUMIÈRE, [au Chien, sévèrement.]
Votre conduite est d'autant plus indigne que vous choisissez pour
nous donner ce triste spectacle le moment, déjà assez pénible par
lui-même, où nous allons nous séparer de ces pauvres enfants....
LE CHIEN, [subitement dégrisé.]
Nous séparer de ces pauvres enfants?...
Oui, l'heure que vous savez va sonner.... Nous allons rentrer
dans le Silence.... Nous ne pourrons plus leur parler....
LE CHIEN, [poussant tout à coup de véritables hurlements de
désespoir et se jetant sur les enfants qu'il accable de caresses
violentes et tumultueuses.]
Non, non!... Je ne veux pas!... Je ne veux pas!... Je parlerai
toujours!... Tu me comprendras maintenant, n'est-ce pas, mon
petit dieu?... Oui, oui, oui!.... Et l'on se dira tout, tout,
tout!... Et je serai Lien sage.... Et j'apprendrai à lire, à
écrire et à jouer aux dominos!... Et je serai toujours très
propre.... Et je ne volerai plus rien dans la cuisine.... Veux-tu
que je fasse quelque chose d'étonnant?... Veux-tu que j'embrasse
la Chatte?...
MYTYL, [à la Chatte.]
Et toi, Tylette?... Tu n'as rien à nous dire.
LA CHATTE, [pincée, énigmatique.]
Je vous aime tous deux, autant que vous le méritez....
Maintenant, qu'à mon tour, mes enfants, je vous donne le dernier
baiser....
TYLTYL et MYTYL, [s'accrochant à la robe de la Lumière.]
Non, non, non, la Lumière!... Reste ici, avec nous!... Papa ne
dira rien.... Nous dirons à Maman que tu as été bonne....
Hélas! je ne peux pas.... Cette porte nous est fermée et je dois
vous quitter...
Où iras-tu toute seule?
Pas bien loin, mes enfants; là-bas, dans le pays du Silence des
choses..
Non, non; je ne veux pas.... Nous irons avec toi.... Je dirai à
Maman....
Ne pleurez pas, mes chers petits.... Je n'ai pas de voix comme
l'Eau; je n'ai que ma clarté que l'Homme n'entend point.... Mais
je veille sur lui jusqu'à la fin des jours.... Rappelez-vous bien
que c'est moi qui vous parle dans chaque rayon de lune qui
s'épanche, dans chaque étoile qui sourit, dans chaque aurore qui
se lève, dans chaque lampe qui s'allume, dans chaque pensée bonne
et claire de votre âme.... [Huit heures sonnent derrière le mur.]
Écoutez!... L'heure sonne.... Adieu!... La porte s'ouvre!...
Entrez, entrez, entrez!...
[Elle pousse les enfants dans l'ouverture de la petite porte
qui vient de s'entrebâiller et se referme sur eux.--Le Pain
essuie une larme furtive, le Sucre, l'Eau, tout en pleurs,
etc., fuient précipitamment et disparaissent à droite et à
gauche, dans la coulisse. Hurlements du Chien à la
cantonade. La scène reste vide un instant, puis le décor
figurant le mur de la petite porte s'ouvre par le milieu,
pour découvrir le dernier tableau.]
Le même intérieur qu'au premier tableau, mais tout, les murs,
l'atmosphère, y paraît incomparablement, féeriquement plus frais,
plus riant, plus heureux.--La lumière du jour filtre gaiement par
toutes les fentes des volets clos.
[A droite, au fond de la pièce, en leurs deux petits lits,
Tyltyl et Mytyl sont profondément endormis.--La Chatte, le
Chien et les Objets sont à la place qu'ils occupaient au
premier tableau, avant l'arrivée de la Fée.--Entre la Mère
Tyl.]
LA MÈRE TYL, [d'une voix allègrement grondeuse.]
Debout, voyons, debout! les petits paresseux!... Vous n'avez donc
pas honte?... Huit heures sont sonnées, le soleil est déjà plus
haut que la forêt!... Dieu! qu'ils dorment, qu'ils dorment!...
[Elle se penche et embrasse les enfants.] Ils sont tout
roses.... Tyltyl sent la lavande et Mytyl le muguet.... [Les
embrassant encore.] Que c'est bon les enfants!... Ils ne peuvent
pourtant pas dormir jusqu'à midi.... On ne peut pas en faire des
paresseux.... Et puis, je me suis laissée dire que ce n'est pas
trop bon pour la santé.... [Secouant doucement Tyltyl.] Allons,
allons, Tyltyl....
TYLTYL, [s'éveillant.]
Quoi?... La Lumière?... Où est-elle? Non, non, ne t'en vas
pas....
La Lumière?... mais bien sûr qu'elle est là.... Il y a déjà pas
mal de temps.... Il fait aussi clair qu'à midi, bien que les
volets soient fermés.... Attends un peu que je les ouvre....
[Elle pousse les volets, l'aveuglante clarté du grand jour
envahit la pièce.] Là, voilà!... Qu'est-ce que t'as?... T'as
l'air tout aveuglé...
TYLTYL, [se frottant les yeux.]
Maman, maman!... C'est toi!...
Mais bien sûr que c'est moi.... Qui veux-tu que ce soit?...
C'est toi.... Mais oui, c'est toi!...
Mais oui, c'est moi.... Je n'ai pas changé de visage cette
nuit.... qu'as-tu donc à me regarder comme un émerveillé?... J'ai
peut-être le nez à l'envers?...
Oh! que c'est bon de te revoir!... Il y a si longtemps, si
longtemps!... Il faut que je t'embrasse tout de suite.... Encore,
encore, encore!... Et puis, c'est bien mon lit!... Je suis dans
la maison!...
Qu'est-ce que t'as?... Tu ne t'éveilles pas?... T'es pas malade,
au moins?... Voyons, montre ta langue.... Allons, lève-toi donc,
et puis habille-toi....
Tiens! je suis en chemise!...
Bien sûr.... Passe ta culotte et ta petite veste.... Elles sont
là, sur la chaise....
Est-ce que j'ai fait ainsi tout mon voyage?...
Quel voyage?...
Mais oui, l'année dernière....
L'année dernière?...
Mais oui, donc!... A Noël, lorsque je suis parti....
Lorsque t'es parti?... T'as pas quitté la chambre.... Je j'ai
couché hier soir, et je te retrouve ce matin.... T'as donc rêvé
tout ça?...
Mais tu ne comprends pas!... C'était l'année passée, lorsque je
suis parti avec Mytyl, la Fée, la Lumière.... elle est bonne, la
Lumière! le Pain, le Sucre, l'Eau, le Feu. Ils se battaient tout
le temps.... T'es pas fâchée?... T'as pas été trop triste?... Et
Papa, qu'a-t-il dit?... Je ne pouvais pas refuser.... J'ai laissé
un billet pour expliquer....
Qu'est-ce que tu chantes là?... Bien sûr que t'es malade, ou bien
tu dors encore.... [Elle lui donne une bourrade amicale.] Voyons,
réveille-toi.... Voyons, ça va-t-il mieux?...
Mais, Maman, je t'assure.... C'est toi qui dors encore....
Comment! je dors encore?... Je suis debout depuis six heures....
J'ai fait tout le ménage et rallumé le feu....
Mais demande à Mytyl si c'est pas vrai.... Ah! noirs en avons eu
des aventures!...
Comment, Mytyl?... Quoi donc?...
Elle était avec moi.... Nous avons revu bon-papa et
bonne-maman....
LA MÈRE TYL, [de plus en plus ahurie.]
Bon-papa et bonne-maman?...
Oui, au Pays du Souvenir.... C'était sur notre route.... Ils sont
morts, mais ils se portent bien.... Bonne-maman nous a fait une
belle tarte aux prunes.... Et puis les petits frères, Robert,
Jean, sa toupie, Madeleine et Pierrette, Pauline et puis
Riquette...
Riquette, elle marche à quatre pattes!...
Et Pauline a toujours son bouton sur le nez....
Nous t'avons vue aussi hier au soir.
Hier au soir? Ce n'est pas étonnant puisque je t'ai couchée.
Non, non, aux jardins des Bonheurs, tu étais bien plus belle,
mais tu te ressemblais....
Le jardin des Bonheurs? Je ne connais pas ça....
TYLTYL, [la contemplant, puis l'embrassant.]
Oui, tu étais plus belle, mais je t'aime mieux comme ça...
MYTYL, [l'embrassant également.]
Moi aussi, moi aussi....
LA MÈRE TYL, [attendrie, mais fort inquiète.]
Mon Dieu! qu'est-ce qu'ils ont?... Je vais les perdre aussi,
comme j'ai perdu les autres!... [Subitement affolée, elle
appelle.] Papa Tyl! Papa Tyl!... Venez donc! Les petits sont
malades!...
[Entre le Père Tyl, très calme une hache à la main.]
Qu'y a-t-il?...
TYLTYL et MYTYL [accourant joyeusement pour embrasser leur père.]
Tiens, Papa!... C'est Papa!... Bonjour, Papa!... Tu as bien
travaillé cette année?...
Eh bien, quoi?... Qu'est-ce que c'est?... Ils n'ont pas l'air
malade; ils ont fort bonne mine....
LA MÈRE TYL, [larmoyante.]
Il ne faut pas s'y fier.... Ce sera comme les autres.... Ils
avaient fort bonne mine aussi, jusqu'à la fin; et puis le bon
Dieu les a pris.... Je ne sais ce qu'ils ont.... Je les avais
couchés bien tranquillement hier au soir; et ce matin, quand ils
s'éveillent, voilà que tout va mal.... Ils ne savent plus ce
qu'ils disent; ils parlent d'un voyage.... Ils ont vu la Lumière,
grand-papa, grand'maman, qui sont morts mais qui se portent
bien....
Mais bon-papa, il a toujours sa jambe de bois....
Et bonne-maman ses rhumatismes....
Tu entends?... Cours chercher le médecin!...
Mais non, mais non.... Ils ne sont pas encore morts.... Voyons,
nous allons voir.... [On frappe à la porte île la maison.]
Entrez!
[Entre la Voisine, petite vieille qui ressemble à la Fée du
premier acte, et qui marche en s'appuyant sur un bâton.]
Bien le bonjour et bonne fête à tous!
C'est la Fée Bérylune!
Je viens chercher un peu de feu pour mon pot-au-feu de la
fête.... Il fait bien frisquet ce matin.... Bonjour, les enfants,
ça va bien?...
Madame la Fée Bérylune, je n'ai pas trouvé l'Oiseau-Bleu....
Que dit-il?...
Ne m'en parlez pas, madame Berlingot.... Ils ne savent plus ce
qu'ils disent.... Ils sont comme ça depuis leur réveil.... Ils
ont dû manger quelque chose qui n'était pas bon....
Eh bien, Tyltyl, tu ne reconnais pas la mère Berlingot, ta
voisine Berlingot?...
Mais si, madame.... Vous êtes la Fée Bérylune.... Vous n'êtes pas
fâchée?...
Béry.... quoi?
Bérylune
Berlingot, tu veux dire Berlingot....
Bérylune, Berlingot, comme vous voudrez, madame.... Mais Mytyl
qui sait bien....
Voilà le pis, c'est que Mytyl aussi....
Bah, bah!... Cela se passera; je vais leur donner quelques
claques....
Laissez donc, ce n'est pas la peine.... Je connais ça; c'est rien
qu'un peu de songeries.... Ils auront dormi dans un rayon de
lune.... Ma petite fille qu'est bien malade est souvent comme
ça....
A propos, comment qu'elle va, ta petite fille?
Couci-couci.... Elle ne peut se lever.... Le docteur dit que
c'est les nerfs.... Tout de même je sais bien ce qui la
guérirait.... Elle me le demandait encore ce matin, pour son
petit noël; c'est une idée qu'elle a....
Oui, je sais, c'est toujours l'oiseau de Tyltyl.... Eh bien,
Tyltyl, ne vas-tu pas le lui donner enfin, à cette pauvre
petite?...
Quoi, Maman?...
Ton oiseau.... Pour ce que tu en fais.... Tu ne le regardes même
plus.... Elle en meurt d'envie depuis si longtemps!...
Tiens, c'est vrai, mon oiseau.... Où est-il?... Ah! mais voilà la
cage!... Mytyl, vois-tu la cage?... C'est celle que portait le
Pain.... Oui, oui, c'est bien la même; mais il n'y a plus qu'un
oiseau.... Il a donc mangé l'autre?... Tiens, tiens!... Mais il
est bleu!... Mais c'est ma tourterelle!... Mais elle est bien
plus bleue que quand je suis parti!... Mais c'est là
l'Oiseau-Bleu que mous avons cherché!... Nous sommes allés si
loin et il était ici!... Ah! ça, c'est épatant!... Mytyl, vois-tu
l'oiseau?... Que dirait la Lumière?... Je vais décrocher la
Cage.... [Il monte sur une chaise et décroche la cage qu'il
apporte à la Voisine.] La voilà, madame Berlingot.... Il n'est
pas encore tout à fait bleu; ça viendra, vous verrez.... Mais
portez-le bien vite à votre petite fille....
Non?... Vrai?... Tu me le donnes, comme ça, tout de suite et pour
rien?... Dieu! qu'elle va être heureuse!... [Embrassant Tyltyl.]
Il faut que je t'embrasse!... Je me sauve!... Je me sauve!...
Oui, oui; allez vite.... Il y en a qui changent de couleur....
Je reviendrai vous dire ce qu'elle aura dit....
[Elle sort.]
TYLTYL, [après avoir longuement regardé autour de soi.]
Papa, Maman; qu'avez-vous fait à la maison?... C'est la même
chose; mais elle est bien plus belle....
Comment, elle est plus belle?...
Mais oui, tout est repeint, tout est remis à neuf, tout reluit,
tout est propre.... Ça n'était pas comme ça, l'année dernière....
L'année dernière?...
TYLTYL, [allant à la fenêtre.]
Et la forêt qu'on voit!... Est-elle grande, est-elle belle!... On
croirait qu'elle est neuve!... Qu'on est heureux ici!... [Allant
ouvrir la huche.] Où est le Pain?... Tiens, ils sont bien
tranquilles.... Et puis, voilà Tylô!... Bonjour, Tylô, Tylô!...
Ah! tu t'es bien battu!... Te rappelles-tu dans la forêt?...
Et Tylette?... Elle me reconnaît bien, mais elle ne parle
plus....
Monsieur le Pain.... [Se tâtant le front.] Tiens, je n'ai plus le
Diamant! Qui est-ce qui m'a pris mon petit chapeau vert?... Tant
pis! je n'en ai plus besoin....--Ah! le Feu!... Il est bon!... Il
pétille en riant pour faire enrager l'Eau.... [Courant à la
fontaine.]--Et l'Eau?... Bonjour, l'Eau!... Que dit-elle?... Elle
parle toujours, mais je ne la comprends plus aussi bien..
Je ne vois pas le Sucre....
Dieu que je suis heureux, heureux, heureux!...
Moi aussi, moi aussi!...
Qu'ont-ils donc à tourniller comme ça?...
Laisse donc, t'inquiète pas.... Ils jouent à être heureux....
Moi, j'aimais surtout la Lumière.... Où est sa lampe?... Est-ce
qu'on peut l'allumer?... [Regardant encore autour de soi.] Dieu!
que c'est beau tout ça et que je suis content!...
[On frappe à la porte de la maison.]
Entrez donc!...
[Entre la Voisine, tenant par la main une petite fille d'une
beauté blonde et merveilleuse qui serre dans ses bras la
tourterelle de Tyltyl.]
Vous voyez le miracle!...
Pas possible!... Elle marche?...
Elle marche!... C'est-à-dire qu'elle court, qu'elle danse,
qu'elle vole!... Quand elle a vu l'oiseau, elle a sauté, comme
ça, d'un saut, vers la fenêtre, pour voir à la lumière si c'était
bien la tourterelle de Tyltyl.... Et puis pfff!... dans la rue,
comme un ange.... C'est tout juste si je pouvais la suivre....
TYLTYL, [s'approchant, émerveillé.]
Oh! qu'elle ressemble à la Lumière!...
Elle est bien plus petite....
Sûr!... Mais elle grandira...
Que disent-ils?... Ça ne va pas encore?...
Ça va mieux, ça se passe.... Quand ils auront déjeuné, il n'y
paraîtra plus....
LA VOISINE, [poussant la petite fille dans les bras de Tyltyl.]
Allons, va, ma petite, va remercier Tyltyl....
[Tyltyl, soudainement intimidé, recule d'un pas.]
Eh bien, Tyltyl, qu'est-ce que t'as?... T'as peur de la petite
fille?... Voyons, embrasse-la.... Voyons, un gros baiser....
Mieux que ça.... Toi si effronté d'habitude!... Encore un!...
Mais qu'est-ce donc que t'as?... On dirait que tu vas pleurer....
[Tyltyl, après avoir gauchement embrassé la petite fille,
reste un moment debout devant elle, et les deux enfants se
regardent sans rien dire; puis, Tyltyl caressant la tète de
l'oiseau.]
Est-ce qu'il est assez bleu?...
Mais oui, je suis contente....
J'en ai vu de plus bleus.... Mais les tout à fait bleus, tu sais,
on a beau faire, on ne peut pas les attraper.
Ça ne fait rien, il est bien joli....
Est-ce qu'il a mangé?...
Pas encore.... Qu'est-ce qu'il mange?...
De tout, du blé, du pain, du maïs, des cigales....
Comment qu'il mange, dis?...
Par le bec, tu vas voir, je vais te montrer....
[Il va pour prendre l'oiseau des mains de la petite fille;
celle-ci résiste instinctivement, et, profitant de
l'hésitation de leur geste, la tourterelle s'échappe et s'en
vole.]
LA PETITE FILLE, [poussant un cri de désespoir.]
Maman!... Il est parti!...
[Elle éclate en sanglots.]
Ce n'est rien.... Ne pleure pas.... Je le rattraperai....
[S'avançant sur le devant de la scène et s'adressant au public.]
Si quelqu'un le retrouve, voudrait-il nous le rendre?... Nous en
avons besoin pour être heureux plus tard....
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