Universo da obra
Universo da obra
Le soir d'un jour de marche
Dans les premiers jours du mois d'octobre 1815, une heure environ avant
le coucher du soleil, un homme qui voyageait à pied entrait dans la
petite ville de Digne. Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment
à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce
voyageur avec une sorte d'inquiétude. Il était difficile de rencontrer
un passant d'un aspect plus misérable. C'était un homme de moyenne
taille, trapu et robuste, dans la force de l'âge. Il pouvait avoir
quarante-six ou quarante-huit ans. Une casquette à visière de cuir
rabattue cachait en partie son visage, brûlé par le soleil et le hâle,
et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattachée au
col par une petite ancre d'argent, laissait voir sa poitrine velue; il
avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu, usé et
râpé, blanc à un genou, troué à l'autre, une vieille blouse grise en
haillons, rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu
avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien bouclé
et tout neuf, à la main un énorme bâton noueux, les pieds sans bas dans
des souliers ferrés, la tête tondue et la barbe longue.
La sueur, la chaleur, le voyage à pied, la poussière, ajoutaient je ne
sais quoi de sordide à cet ensemble délabré.
Les cheveux étaient ras, et pourtant hérissés; car ils commençaient à
pousser un peu, et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque
temps.
Personne ne le connaissait. Ce n'était évidemment qu'un passant. D'où
venait-il? Du midi. Des bords de la mer peut-être. Car il faisait son
entrée dans Digne par la même rue qui, sept mois auparavant, avait vu
passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris. Cet homme avait dû
marcher tout le jour. Il paraissait très fatigué. Des femmes de l'ancien
bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres
du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la
promenade. Il fallait qu'il eût bien soif, car des enfants qui le
suivaient le virent encore s'arrêter, et boire, deux cents pas plus
loin, à la fontaine de la place du marché.
Arrivé au coin de la rue Poichevert, il tourna à gauche et se dirigea
vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d'heure après. Un
gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le
général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des
habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L'homme ôta sa
casquette et salua humblement le gendarme.
Le gendarme, sans répondre à son salut, le regarda avec attention, le
suivit quelque temps des yeux, puis entra dans la maison de ville.
Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de _la
Croix-de-Colbas_. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin
Labarre, homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre
Labarre, qui tenait à Grenoble l'auberge des _Trois-Dauphins_ et qui
avait servi dans les guides. Lors du débarquement de l'empereur,
beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des
_Trois-Dauphins_. On contait que le général Bertrand, déguisé en
charretier, y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier, et
qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des
poignées de napoléons à des bourgeois. La réalité est que l'empereur,
entré dans Grenoble, avait refusé de s'installer à l'hôtel de la
préfecture; il avait remercié le maire en disant: _Je vais chez un brave
homme que je connais_, et il était allé aux _Trois-Dauphins_. Cette
gloire du Labarre des _Trois-Dauphins_ se reflétait à vingt-cinq lieues
de distance jusque sur le Labarre de la _Croix-de-Colbas_. On disait de
lui dans la ville: _C'est le cousin de celui de Grenoble_.
L'homme se dirigea vers cette auberge, qui était la meilleure du pays.
Il entra dans la cuisine, laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue.
Tous les fourneaux étaient allumés; un grand feu flambait gaîment dans
la cheminée. L'hôte, qui était en même temps le chef, allait de l'âtre
aux casseroles, fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à
des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle
voisine. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère
que les rouliers. Une marmotte grasse, flanquée de perdrix blanches et
de coqs de bruyère, tournait sur une longue broche devant le feu; sur
les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une
truite du lac d'Alloz.
L'hôte, entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu, dit sans
lever les yeux de ses fourneaux:
--Que veut monsieur?
--Manger et coucher, dit l'homme.
--Rien de plus facile, reprit l'hôte.
En ce moment il tourna la tête, embrassa d'un coup d'oeil tout
l'ensemble du voyageur, et ajouta:
--... en payant.
L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et
répondit:
--J'ai de l'argent.
--En ce cas on est à vous, dit l'hôte.
L'homme remit sa bourse en poche, se déchargea de son sac, le posa à
terre près de la porte, garda son bâton à la main, et alla s'asseoir sur
une escabelle basse près du feu. Digne est dans la montagne. Les soirées
d'octobre y sont froides.
Cependant, tout en allant et venant, l'homme considérait le voyageur.
--Dîne-t-on bientôt? dit l'homme.
--Tout à l'heure, dit l'hôte.
Pendant que le nouveau venu se chauffait, le dos tourné, le digne
aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche, puis il déchira
le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la
fenêtre. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux, plia sans
cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui
servir tout à la fois de marmiton et de laquais. L'aubergiste dit un mot
à l'oreille du marmiton, et l'enfant partit en courant dans la direction
de la mairie.
Le voyageur n'avait rien vu de tout cela.
Il demanda encore une fois:
--Dîne-t-on bientôt?
--Tout à l'heure, dit l'hôte.
L'enfant revint. Il rapportait le papier. L'hôte le déplia avec
empressement, comme quelqu'un qui attend une réponse. Il parut lire
attentivement, puis hocha la tête, et resta un moment pensif. Enfin il
fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu
sereines.
--Monsieur, dit-il, je ne puis vous recevoir.
L'homme se dressa à demi sur son séant.
--Comment! Avez-vous peur que je ne paye pas? Voulez-vous que je paye
d'avance? J'ai de l'argent, vous dis-je.
--Ce n'est pas cela.
--Quoi donc?
--Vous avez de l'argent....
--Oui, dit l'homme.
--Et moi, dit l'hôte, je n'ai pas de chambre.
L'homme reprit tranquillement:
--Mettez-moi à l'écurie.
--Je ne puis.
--Pourquoi?
--Les chevaux prennent toute la place.
--Eh bien, repartit l'homme, un coin dans le grenier. Une botte de
paille. Nous verrons cela après dîner.
--Je ne puis vous donner à dîner.
Cette déclaration, faite d'un ton mesuré, mais ferme, parut grave à
l'étranger. Il se leva.
--Ah bah! mais je meurs de faim, moi. J'ai marché dès le soleil levé.
J'ai fait douze lieues. Je paye. Je veux manger.
--Je n'ai rien, dit l'hôte.
L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux.
--Rien! et tout cela?
--Tout cela m'est retenu.
--Par qui?
--Par ces messieurs les rouliers.
--Combien sont-ils?
--Douze.
--Il y a là à manger pour vingt.
--Ils ont tout retenu et tout payé d'avance.
L'homme se rassit et dit sans hausser la voix:
--Je suis à l'auberge, j'ai faim, et je reste.
L'hôte alors se pencha à son oreille, et lui dit d'un accent qui le fit
tressaillir:
--Allez-vous en.
Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises
dans le feu avec le bout ferré de son bâton, il se retourna vivement,
et, comme il ouvrait la bouche pour répliquer, l'hôte le regarda
fixement et ajouta toujours à voix basse:
--Tenez, assez de paroles comme cela. Voulez-vous que je vous dise votre
nom? Vous vous appelez Jean Valjean. Maintenant voulez-vous que je vous
dise qui vous êtes? En vous voyant entrer, je me suis douté de quelque
chose, j'ai envoyé à la mairie, et voici ce qu'on m'a répondu.
Savez-vous lire?
En parlant ainsi il tendait à l'étranger, tout déplié, le papier qui
venait de voyager de l'auberge à la mairie, et de la mairie à l'auberge.
L'homme y jeta un regard. L'aubergiste reprit après un silence:
--J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. Allez-vous-en.
L'homme baissa la tête, ramassa le sac qu'il avait déposé à terre, et
s'en alla. Il prit la grande rue. Il marchait devant lui au hasard,
rasant de près les maisons, comme un homme humilié et triste. Il ne se
retourna pas une seule fois. S'il s'était retourné, il aurait vu
l'aubergiste de la _Croix-de-Colbas_ sur le seuil de sa porte, entouré
de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue,
parlant vivement et le désignant du doigt, et, aux regards de défiance
et d'effroi du groupe, il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait
l'événement de toute la ville.
Il ne vit rien de tout cela. Les gens accablés ne regardent pas derrière
eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit.
Il chemina ainsi quelque temps, marchant toujours, allant à l'aventure
par des rues qu'il ne connaissait pas, oubliant la fatigue, comme cela
arrive dans la tristesse. Tout à coup il sentit vivement la faim. La
nuit approchait. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait
pas quelque gîte.
La belle hôtellerie s'était fermée pour lui; il cherchait quelque
cabaret bien humble, quelque bouge bien pauvre.
Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue; une branche de
pin, pendue à une potence en fer, se dessinait sur le ciel blanc du
crépuscule. Il y alla.
C'était en effet un cabaret. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut.
Le voyageur s'arrêta un moment, et regarda par la vitre l'intérieur de
la salle basse du cabaret, éclairée par une petite lampe sur une table
et par un grand feu dans la cheminée. Quelques hommes y buvaient. L'hôte
se chauffait. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la
crémaillère.
On entre dans ce cabaret, qui est aussi une espèce d'auberge, par deux
portes. L'une donne sur la rue, l'autre s'ouvre sur une petite cour
pleine de fumier.
Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. Il se glissa dans
la cour, s'arrêta encore, puis leva timidement le loquet et poussa la
porte.
--Qui va là? dit le maître.
--Quelqu'un qui voudrait souper et coucher.
--C'est bon. Ici on soupe et on couche.
Il entra. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. La lampe
l'éclairait d'un côté, le feu de l'autre. On l'examina quelque temps
pendant qu'il défaisait son sac.
L'hôte lui dit:
--Voilà du feu. Le souper cuit dans la marmite. Venez vous chauffer,
camarade.
Il alla s'asseoir près de l'âtre. Il allongea devant le feu ses pieds
meurtris par la fatigue; une bonne odeur sortait de la marmite. Tout ce
qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit
une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant
que donne l'habitude de la souffrance.
C'était d'ailleurs un profil ferme, énergique et triste. Cette
physionomie était étrangement composée; elle commençait par paraître
humble et finissait par sembler sévère. L'oeil luisait sous les sourcils
comme un feu sous une broussaille.
Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui, avant
d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut, était allé mettre son cheval
à l'écurie chez Labarre. Le hasard faisait que le matin même il avait
rencontré cet étranger de mauvaise mine, cheminant entre Bras d'Asse
et... j'ai oublié le nom. (Je crois que c'est Escoublon). Or, en le
rencontrant, l'homme, qui paraissait déjà très fatigué, lui avait
demandé de le prendre en croupe; à quoi le poissonnier n'avait répondu
qu'en doublant le pas. Ce poissonnier faisait partie, une demi-heure
auparavant, du groupe qui entourait Jacquin Labarre, et lui-même avait
raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de _la
Croix-de-Colbas_. Il fit de sa place au cabaretier un signe
imperceptible. Le cabaretier vint à lui. Ils échangèrent quelques
paroles à voix basse. L'homme était retombé dans ses réflexions.
Le cabaretier revint à la cheminée, posa brusquement sa main sur
l'épaule de l'homme, et lui dit:
--Tu vas t'en aller d'ici.
L'étranger se retourna et répondit avec douceur.
--Ah! vous savez?
--Oui.
--On m'a renvoyé de l'autre auberge.
--Et l'on te chasse de celle-ci.
--Où voulez-vous que j'aille?
--Ailleurs.
L'homme prit son bâton et son sac, et s'en alla.
Comme il sortait, quelques enfants, qui l'avaient suivi depuis _la
Croix-de-Colbas_ et qui semblaient l'attendre, lui jetèrent des pierres.
Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton; les
enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux.
Il passa devant la prison. À la porte pendait une chaîne de fer attachée
à une cloche. Il sonna.
Un guichet s'ouvrit.
--Monsieur le guichetier, dit-il en ôtant respectueusement sa casquette,
voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit?
Une voix répondit:
--Une prison n'est pas une auberge. Faites-vous arrêter. On vous
ouvrira.
Le guichet se referma.
Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns
ne sont enclos que de haies, ce qui égaye la rue. Parmi ces jardins et
ces haies, il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre
était éclairée. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le
cabaret. C'était une grande chambre blanchie à la chaux, avec un lit
drapé d'indienne imprimée, et un berceau dans un coin, quelques chaises
de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. Une table était servie
au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de
grosse toile blanche, le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de
vin et la soupière brune qui fumait. À cette table était assis un homme
d'une quarantaine d'années, à la figure joyeuse et ouverte, qui faisait
sauter un petit enfant sur ses genoux. Près de lui, une femme toute
jeune allaitait un autre enfant. Le père riait, l'enfant riait, la mère
souriait.
L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant.
Que se passait-il en lui? Lui seul eût pu le dire. Il est probable qu'il
pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière, et que là où il
voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié.
Il frappa au carreau un petit coup très faible.
On n'entendit pas.
Il frappa un second coup.
Il entendit la femme qui disait:
--Mon homme, il me semble qu'on frappe.
--Non, répondit le mari.
Il frappa un troisième coup.
Le mari se leva, prit la lampe, et alla à la porte qu'il ouvrit.
C'était un homme de haute taille, demi-paysan, demi-artisan. Il portait
un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche, et dans
lequel faisaient ventre un marteau, un mouchoir rouge, une poire à
poudre, toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une
poche. Il renversait la tête en arrière; sa chemise largement ouverte et
rabattue montrait son cou de taureau, blanc et nu. Il avait d'épais
sourcils, d'énormes favoris noirs, les yeux à fleur de tête, le bas du
visage en museau, et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une
chose inexprimable.
--Monsieur, dit le voyageur, pardon. En payant, pourriez-vous me donner
une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là
dans ce jardin? Dites, pourriez-vous? En payant?
--Qui êtes-vous? demanda le maître du logis.
L'homme répondit:
--J'arrive de Puy-Moisson. J'ai marché toute la journée. J'ai fait douze
lieues. Pourriez-vous? En payant?
--Je ne refuserais pas, dit le paysan, de loger quelqu'un de bien qui
payerait. Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge.
--Il n'y a pas de place.
--Bah! pas possible. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. Êtes-vous
allé chez Labarre?
--Oui.
--Eh bien?
Le voyageur répondit avec embarras:
--Je ne sais pas, il ne m'a pas reçu.
--Êtes-vous allé chez chose, de la rue de Chaffaut?
L'embarras de l'étranger croissait. Il balbutia:
--Il ne m'a pas reçu non plus.
Le visage du paysan prit une expression de défiance, il regarda le
nouveau venu de la tête aux pieds, et tout à coup il s'écria avec une
sorte de frémissement:
--Est-ce que vous seriez l'homme?...
Il jeta un nouveau coup d'oeil sur l'étranger, fit trois pas en arrière,
posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur.
Cependant aux paroles du paysan: _Est-ce que vous seriez l'homme?..._ la
femme s'était levée, avait pris ses deux enfants dans ses bras et
s'était réfugiée précipitamment derrière son mari, regardant l'étranger
avec épouvante, la gorge nue, les yeux effarés, en murmurant tout bas:_
Tso-maraude_.
Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer.
Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une
vipère, le maître du logis revint à la porte et dit:
--Va-t'en.
--Par grâce, reprit l'homme, un verre d'eau.
--Un coup de fusil! dit le paysan.
Puis il referma la porte violemment, et l'homme l'entendit tirer deux
gros verrous. Un moment après, la fenêtre se ferma au volet, et un bruit
de barre de fer qu'on posait parvint au dehors.
La nuit continuait de tomber. Le vent froid des Alpes soufflait. À la
lueur du jour expirant, l'étranger aperçut dans un des jardins qui
bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de
gazon. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le
jardin. Il s'approcha de la hutte; elle avait pour porte une étroite
ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les
cantonniers se bâtissent au bord des routes. Il pensa sans doute que
c'était en effet le logis d'un cantonnier; il souffrait du froid et de
la faim; il s'était résigné à la faim, mais c'était du moins là un abri
contre le froid. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés
la nuit. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. Il y
faisait chaud, et il y trouva un assez bon lit de paille. Il resta un
moment étendu sur ce lit, sans pouvoir faire un mouvement tant il était
fatigué. Puis, comme son sac sur son dos le gênait et que c'était
d'ailleurs un oreiller tout trouvé, il se mit à déboucler une des
courroies. En ce moment un grondement farouche se fit entendre. Il leva
les yeux. La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à
l'ouverture de la hutte.
C'était la niche d'un chien.
Il était lui-même vigoureux et redoutable; il s'arma de son bâton, il se
fit de son sac un bouclier, et sortit de la niche comme il put, non sans
élargir les déchirures de ses haillons.
Il sortit également du jardin, mais à reculons, obligé, pour tenir le
dogue en respect, d'avoir recours à cette manoeuvre du bâton que les
maîtres en ce genre d'escrime appellent _la rose couverte_.
Quand il eut, non sans peine, repassé la barrière et qu'il se retrouva
dans la rue, seul, sans gîte, sans toit, sans abri, chassé même de ce
lit de paille et de cette niche misérable, il se laissa tomber plutôt
qu'il ne s'assit sur une pierre, et il paraît qu'un passant qui
traversait l'entendit s'écrier:
--Je ne suis pas même un chien!
Bientôt il se releva et se remit à marcher. Il sortit de la ville,
espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs, et s'y
abriter.
Il chemina ainsi quelque temps, la tête toujours baissée. Quand il se
sentit loin de toute habitation humaine, il leva les yeux et chercha
autour de lui. Il était dans un champ; il avait devant lui une de ces
collines basses couvertes de chaume coupé ras, qui après la moisson
ressemblent à des têtes tondues.
L'horizon était tout noir; ce n'était pas seulement le sombre de la
nuit; c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la
colline même et qui montaient, emplissant tout le ciel. Cependant, comme
la lune allait se lever et qu'il flottait encore au zénith un reste de
clarté crépusculaire, ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de
voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur.
La terre était donc plus éclairée que le ciel, ce qui est un effet
particulièrement sinistre, et la colline, d'un pauvre et chétif contour,
se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. Tout cet
ensemble était hideux, petit, lugubre et borné. Rien dans le champ ni
sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à
quelques pas du voyageur.
Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes
d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects
mystérieux des choses; cependant il y avait dans ce ciel, dans cette
colline, dans cette plaine et dans cet arbre, quelque chose de si
profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie, il
rebroussa chemin brusquement. Il y a des instants où la nature semble
hostile.
Il revint sur ses pas. Les portes de Digne étaient fermées. Digne, qui a
soutenu des sièges dans les guerres de religion, était encore entourée
en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a
démolies depuis. Il passa par une brèche et rentra dans la ville.
Il pouvait être huit heures du soir. Comme il ne connaissait pas les
rues, il recommença sa promenade à l'aventure.
Il parvint ainsi à la préfecture, puis au séminaire. En passant sur la
place de la cathédrale, il montra le poing à l'église.
Il y a au coin de cette place une imprimerie. C'est là que furent
imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la
garde impériale à l'armée, apportées de l'île d'Elbe et dictées par
Napoléon lui-même.
Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien, il se coucha sur le banc de
pierre qui est à la porte de cette imprimerie.
Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. Elle vit cet homme
étendu dans l'ombre.
--Que faites-vous là, mon ami? dit-elle.
Il répondit durement et avec colère:
--Vous le voyez, bonne femme, je me couche.
La bonne femme, bien digne de ce nom en effet, était madame la marquise
de R.
--Sur ce banc? reprit-elle.
--J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, dit l'homme, j'ai
aujourd'hui un matelas de pierre.
--Vous avez été soldat?
--Oui, bonne femme. Soldat.
--Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge?
--Parce que je n'ai pas d'argent.
--Hélas, dit madame de R., je n'ai dans ma bourse que quatre sous.
--Donnez toujours.
L'homme prit les quatre sous. Madame de R. continua:
--Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. Avez-vous
essayé pourtant? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous
avez sans doute froid et faim. On aurait pu vous loger par charité.
--J'ai frappé à toutes les portes.
--Eh bien?
--Partout on m'a chassé.
La «bonne femme» toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté
de la place une petite maison basse à côté de l'évêché.
--Vous avez, reprit-elle, frappé à toutes les portes?
--Oui.
--Avez-vous frappé à celle-là?
--Non.
--Frappez-y.
Texto original em FR preservado no Literunico para leitura comparada com a edição/tradução da Copa Literunico. Fonte-base: https://www.gutenberg.org/ebooks/17489
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