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Les misérables Tome I: Fantine

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Les misérables Tome I: Fantine

Capítulo 64 · Les misérables Tome I: Fantine

Chapitre VIII

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Chapitre VIII

Entrée de faveur

Sans qu'il s'en doutât, le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de
célébrité. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout
le bas Boulonnais, elle avait fini par franchir les limites d'un petit
pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins.
Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y
restaurant l'industrie des verroteries noires, il n'était pas une des
cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer
qui ne lui dût quelque bienfait. Il avait su même au besoin aider et
féconder les industries des autres arrondissements. C'est ainsi qu'il
avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique
de tulle de Boulogne, la filature de lin à la mécanique de Frévent et la
manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Partout on
prononçait avec vénération le nom de M. Madeleine. Arras et Douai
enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuil-sur-mer.

Le conseiller à la cour royale de Douai, qui présidait cette session des
assises à Arras, connaissait comme tout le monde ce nom si profondément
et si universellement honoré. Quand l'huissier, ouvrant discrètement la
porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience, se pencha
derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite
la ligne qu'on vient de lire, en ajoutant: _Ce monsieur désire assister
à l'audience_, le président fit un vif mouvement de déférence, saisit
une plume, écrivit quelques mots au bas du papier, et le rendit à
l'huissier en lui disant: Faites entrer.

L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la
porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier
l'avait quitté. Il entendit, à travers sa rêverie, quelqu'un qui lui
disait: Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre? C'était
ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et
qui maintenant le saluait jusqu'à terre. L'huissier en même temps lui
remit le papier. Il le déplia, et, comme il se rencontrait qu'il était
près de la lampe, il put lire:

«Le président de la cour d'assises présente son respect à M. Madeleine.»

Il froissa le papier entre ses mains, comme si ces quelques mots eussent
eu pour lui un arrière-goût étrange et amer.

Il suivit l'huissier.

Quelques minutes après, il se trouvait seul dans une espèce de cabinet
lambrissé, d'un aspect sévère, éclairé par deux bougies posées sur une
table à tapis vert. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles
de l'huissier qui venait de le quitter--«Monsieur, vous voici dans la
chambre du conseil; vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de
cette porte, et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil
de monsieur le président.»--Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un
souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de
parcourir.

L'huissier l'avait laissé seul. Le moment suprême était arrivé. Il
cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. C'est surtout aux
heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités
poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le
cerveau. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et
condamnent. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre
paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées, où son
nom allait retentir tout à l'heure, et que sa destinée traversait en ce
moment. Il regardait la muraille, puis il se regardait lui-même,
s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui.

Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures, il était brisé
par les cahots de la carriole, mais il ne le sentait pas; il lui
semblait qu'il ne sentait rien.

Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait
sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache, maire de
Paris et ministre, datée, sans doute par erreur, du _9 juin an II_, et
dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des
députés tenus en arrestation chez eux. Un témoin qui l'eût pu voir et
qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et
Cosette.

Tout en rêvant, il se retourna, et ses yeux rencontrèrent le bouton de
cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. Il avait
presque oublié cette porte. Son regard, d'abord calme, s'y arrêta, resta
attaché à ce bouton de cuivre, puis devint effaré et fixe, et
s'empreignit peu à peu d'épouvante. Des gouttes de sueur lui sortaient
d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes.

À un certain moment, il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion
ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien: _Pardieu! qui
est-ce qui m'y force?_ Puis il se tourna vivement, vit devant lui la
porte par laquelle il était entré, y alla, l'ouvrit, et sortit. Il
n'était plus dans cette chambre, il était dehors, dans un corridor, un
corridor long, étroit, coupé de degrés et de guichets, faisant toutes
sortes d'angles, éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses
de malades, le corridor par où il était venu. Il respira, il écouta;
aucun bruit derrière lui, aucun bruit devant lui; il se mit à fuir comme
si on le poursuivait.

Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir, il écouta
encore. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui.
Il était essoufflé, il chancelait, il s'appuya au mur. La pierre était
froide, sa sueur était glacée sur son front, il se redressa en
frissonnant.

Alors, là, seul, debout dans cette obscurité, tremblant de froid et
d'autre chose peut-être, il songea.

Il avait songé toute la nuit, il avait songé toute la journée; il
n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait: hélas!

Un quart d'heure s'écoula ainsi. Enfin, il pencha la tête, soupira avec
angoisse, laissa pendre ses bras, et revint sur ses pas. Il marchait
lentement et comme accablé. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans
sa fuite et le ramenât.

Il rentra dans la chambre du conseil. La première chose qu'il aperçut,
ce fut la gâchette de la porte. Cette gâchette, ronde et en cuivre poli,
resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. Il la regardait
comme une brebis regarderait l'oeil d'un tigre.

Ses yeux ne pouvaient s'en détacher.

De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte.

S'il eût écouté, il eût entendu, comme une sorte de murmure confus, le
bruit de la salle voisine; mais il n'écoutait pas, et il n'entendait
pas.

Tout à coup, sans qu'il sût lui-même comment, il se trouva près de la
porte. Il saisit convulsivement le bouton; la porte s'ouvrit.

Il était dans la salle d'audience.

Les misérables Tome I: Fantine

Sinopse

Texto original em FR preservado no Literunico para leitura comparada com a edição/tradução da Copa Literunico. Fonte-base: https://www.gutenberg.org/ebooks/17489

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