ACTE PREMIER L'oiseau bleu · Capítulo 2 de 6
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ACTE PREMIER

ACTE PREMIER

PREMIER TABLEAU

LA CABANE DU BÛCHERON

Le théâtre représente l'intérieur d'une cabane de bûcheron,

simple, rustique, mais non point misérable.--Cheminée à manteau

où s'assoupit un feu de bûches.--Ustensiles de cuisine, armoire,

huche, horloge à poids, rouet, fontaine, etc.--Sur une table, une

lampe allumée.--Au pied de l'armoire, de chaque côté de

celle-ci, endormis, pelotonnés, le nez sous la queue, un Chien et

une Chatte.--Entre eux deux, un grand pain de sucre blanc et

bleu.--Accrochée au mur, une cage ronde renfermant une

tourterelle.--Au fond, deux fenêtres dont les volets intérieurs

sont fermés.--Sous l'une des fenêtres, un escabeau.--A gauche, la

porte d'entrée de la maison, munie d'un gros loquet.--A droite,

une autre porte.--Échelle menant à un grenier.--Également à

droite, deux petits lits d'enfant, au chevet desquels, sur deux

chaises, des vêtements se trouvent soigneusement pliés.

* * * * *

[Au lever du rideau, Tyltyl et Mytyl sont profondément

endormis dans leurs petits lits. La Mère Tyl les borde une

dernière fois, se penche sur eux, contemple un moment leur

sommeil, et appelle de la main le père Tyl qui passe la tête

dans l'entrebâillement de la porte. La Mère Tyl met un doigt

sur les lèvres pour lui commander le silence, puis sort à

droite sur la pointe des pieds, après avoir éteint la lampe.

La scène reste obscure un instant, puis une lumière dont

l'intensité augmente peu à peu filtre par les lames des

volets. La lampe sur la table se rallume d'elle-même. Les

deux enfants semblent s'éveiller et se mettent sur leur

séant.]

TYLTYL

Mytyl?

MYTYL

Tyltyl?

TYLTYL

Tu dors?

MYTYL

Et toi?...

TYLTYL

Mais non, je dors pas puisque je te parle....

MYTYL:

C'est Noël, dis?...

TYLTYL

Pas encore; c'est demain. Mais le petit Noël n'apportera rien

cette année....

MYTYL

Pourquoi?...

TYLTYL

J'ai entendu maman qui disait qu'elle n'avait pu aller à la ville

pour le prévenir.... Mais il viendra l'année prochaine....

MYTYL

C'est long, l'année prochaine?...

TYLTYL

Ce n'est pas trop court.... Mais il vient cette nuit chez les

enfants riches....

MYTYL

Ah?...

TYLTYL

Tiens!... Maman a oublié la lampe!... J'ai une idée?...

MYTYL

?...

TYLTYL

Nous allons nous lever....

MYTYL

C'est défendu....

TYLTYL

Puisqu'il n'y a personne.... Tu vois les volets?...

MYTYL

Oh! qu'ils sont clairs!...

TYLTYL

C'est les lumières de la fête.

MYTYL

Quelle fête?

TYLTYL

En face, chez les petits riches. C'est l'arbre de Noël. Nous

allons les ouvrir....

MYTYL

Est-ce qu'on peut?

TYLTYL

Bien sûr, puisqu'on est seuls.... Tu entends la musique?...

Levons-nous....

Les deux enfants se lèvent, courent à l'une des fenêtres,

montent sur l'escabeau et poussent les volets. Une vive

clarté pénètre dans la pièce. Les enfants regardent

avidement au dehors.

TYLTYL

On voit tout!...

MYTYL, [qui ne trouve qu'une place précaire sur l'escabeau.]

Je vois pas....

TYLTYL

Il neige!... Voilà deux voitures à six chevaux!...

MYTYL Il en sort douze petits garçons!...

TYLTYL

T'es bête!... C'est des petites filles....

MYTYL

Ils ont des pantalons....

TYLTYL

Tu t'y connais.... Ne me pousse pas ainsi!...

MYTYL

Je t'ai pas touché.

TYLTYL, [qui occupe à lui seul tout l'escabeau.]

Tu prends toute la place....

MYTYL

Mais j'ai pas du tout de place!...

TYLTYL

Tais-toi donc, on voit l'arbre!...

MYTYL

Quel arbre?...

TYLTYL

Mais l'arbre de Noël!... Tu regardes le mur!...

MYTYL

Je regarde le mur parce qu'y a pas de place....

TYLTYL, [lui cédant une petite place avare sur l'escabeau.]

Là!... En as-tu assez?... C'est-y pas la meilleure?... Il y en a

des lumières! Il y en a!...

MYTYL

Qu'est-ce qu'ils font donc ceux qui font tant de bruit?...

TYLTYL

Ils font de la musique.

MYTYL

Est-ce qu'ils sont fâchés?...

TYLTYL

Non, mais c'est fatigant.

MYTYL

Encore une voiture attelée de chevaux blancs!...

TYLTYL

Tais-toi!... Regarde donc!...

MYTYL

Qu'est-ce qui pend là, en or, après les branches?...

TYLTYL

Mais les jouets, pardi!... Des sabres, des fusils, des soldats,

des canons....

MYTYL

Et des poupées, dis, est-ce qu'on en a mis?...

TYLTYL

Des poupées?... C'est trop bête; ça ne les amuse pas....

MYTYL

Et autour de la table, qu'est-ce que c'est tout ça?...

TYLTYL

C'est des gâteaux, des fruits, des tartes à la crème....

MYTYL

J'en ai mangé une fois, lorsque j'étais petite....

TYLTYL

Moi aussi; c'est meilleur que le pain, mais on en a trop peu....

MYTYL

Ils n'en ont pas trop peu.... Il y en a plein la table.... Est-ce

qu'ils vont les manger?...

TYLTYL

Bien sûr; qu'en feraient-ils?...

MYTYL

Pourquoi qu'ils ne les mangent pas tout de suite?...

TYLTYL

Parce qu'ils n'ont pas faim....

MYTYL, stupéfaite.

Ils n'ont pas faim?... Pourquoi?...

TYLTYL

C'est qu'ils mangent quand ils veulent....

MYTYL, incrédule.

Tous les jours?...

TYLTYL

On le dit....

MYTYL

Est-ce qu'ils mangeront tout?... Est-ce qu'ils en donneront?...

TYLTYL

A qui?...

MYTYL

A nous....

TYLTYL

Ils ne nous connaissent pas....

MYTYL

Si on leur demandait?...

TYLTYL

Cela ne se fait pas.

MYTYL

Pourquoi?...

TYLTYL

Parce que c'est défendu.

MYTYL, battant des mains.

Oh! qu'ils sont donc jolis!...

TYLTYL, enthousiasmé.

Et ils rient et ils rient!...

MYTYL

Et les petits qui dansent!...

TYLTYL

Oui, oui, dansons aussi!...

Ils trépignent de joie sur l'escabeau.

MYTYL

Oh! que c'est amusant!...

TYLTYL

On leur donne les gâteaux!... Ils peuvent y toucher!... Ils

mangent! ils mangent! ils mangent!...

MYTYL

Les plus petits aussi!... Ils en ont deux, trois, quatre!...

TYLTYL, [ivre de joie.]

Oh! c'est bon!... Que c'est bon! que c'est bon!...

MYTYL, [comptant des gâteaux imaginaires.]

Moi, j'en ai reçu douze!...

TYLTYL

Et moi quatre fois douze!... Mais je t'en donnerai....

On frappe à la porte de la cabane.

TYLTYL, [subitement calmé et effrayé.]

Qu'est-ce que c'est?...

MYTYL, [épouvantée.]

C'est papa!...

Comme ils tardent à ouvrir, on voit le gros loquet se

soulever de lui-même, en grinçant; la porte s'entrebâille

pour livrer passage à une petite vieille habillée de vert et

coiffée d'un chaperon rouge. Elle est bossue, boiteuse,

borgne; le nez et le menton se rencontrent, et elle marche

courbée sur un bâton. Il n'est pas douteux que ce ne soit

une fée.

LA FÉE

Avez-vous ici l'herbe qui chante ou l'oiseau qui est bleu?...

TYLTYL

Nous avons de l'herbe, mais elle ne chante pas....

MYTYL

Tyltyl a un oiseau.

TYLTYL

Mais je ne peux pas le donner....

LA FÉE

Pourquoi?...

TYLTYL

Parce qu'il est à moi.

LA FÉE

C'est une raison, bien sûr. Où est-il, cet oiseau?...

TYLTYL, [montrant la cage.]

Dans la cage....

LA FÉE, [mettant ses besicles pour examiner l'oiseau.]

Je n'en veux pas; il n'est pas assez bleu. Il faudra que vous

m'alliez chercher celui dont j'ai besoin.

TYLTYL

Mais je ne sais pas où il est....

LA FÉE

Moi non plus. C'est pourquoi il faut le chercher. Je puis à la

rigueur me passer de l'herbe qui chante; mais il me faut

absolument l'Oiseau Bleu. C'est pour ma petite fille qui est très

malade.

TYLTYL

Qu'est-ce qu'elle a?...

LA FÉE

On ne sait pas au juste; elle voudrait être heureuse....

TYLTYL

Ah?...

LA FÉE

Savez-vous qui je suis?...

TYLTYL

Vous ressemblez un peu à notre voisine, Madame Berlingot....

LA FÉE, se fâchant subitement.

En aucune façon.... Il n'y a aucun rapport.... C'est

abominable!... Je suis la Fée Bérylune....

TYLTYL

Ah! très bien....

LA FÉE

Il faudra partir tout de suite.

TYLTYL

Vous viendrez avec nous?...

LA FÉE

C'est absolument impossible à cause du pot-au-feu que j'ai mis ce

matin et qui s'empresse de déborder chaque fois que je m'absente

plus d'une heure.... [Montrant successivement le plafond, la

cheminée et la fenêtre.] Voulez-vous sortir par ici, par là ou

par là?...

TYLTYL, [montrant timidement la porte.]

J'aimerais mieux sortir par là....

LA FÉE, [se fâchant encore subitement.]

C'est absolument impossible, et c'est une habitude révoltante!...

[Indiquant la fenêtre.] Nous sortirons par là.... Eh bien!...

Qu'attendez-vous?... Habillez-vous tout de suite.... [Les enfants

obéissent et s'habillent rapidement.] Je vais aider Mytyl....

TYLTYL

Nous n'avons pas de souliers....

LA FÉE

Ça n'a pas d'importance. Je vais vous donner un petit chapeau

merveilleux. Où sont donc vos parents?...

TYLTYL, [montrant la porte à droite.]

Ils sont là; ils dorment....

LA FÉE

Et votre bon-papa et votre bonne-maman?...

TYLTYL

Ils sont morts....

LA FÉE

Et vos petits frères et vos petites sœurs.... Vous en

avez?...

TYLTYL

Oui, oui; trois petits frères....

MYTYL

Et quatre petites sœurs....

LA FÉE

Où sont-ils?...

TYLTYL

Ils sont morts aussi....

LA FÉE

Voulez-vous les revoir?...

TYLTYL

Oh oui!... Tout de suite!... Montrez-les!...

LA FÉE

Je ne les ai pas dans ma poche.... Mais ça tombe à merveille;

vous les reverrez en passant par le pays du Souvenir. C'est sur

la route de l'Oiseau-Bleu. Tout de suite à gauche, après le

troisième carrefour.--Que faisiez-vous quand j'ai frappé?...

TYLTYL

Nous jouions à manger des gâteaux.

LA FÉE

Vous avez des gâteaux?... Où sont-ils?

TYLTYL

Dans le palais des enfants riches.... Venez voir, c'est si

beau!...

[Il entraîne la Fée vers la fenêtre.]

LA FÉE, à la fenêtre.

Mais ce sont les autres qui les mangent!...

TYLTYL

Oui; mais puisqu'on voit tout....

LA FÉE

Tu ne leur en veux pas?...

TYLTYL

Pourquoi?...

LA FÉE

Parce qu'ils mangent tout. Je trouve qu'ils ont grand tort de ne

pas t'en donner....

TYLTYL

Mais non, puisqu'ils sont riches.... Hein? que c'est beau chez

eux!...

LA FÉE

Ce n'est pas plus beau que chez toi.

TYLTYL

Heu!... Chez nous c'est plus noir, plus petit, sans gâteaux....

LA FÉE

C'est absolument la même chose; c'est que tu n'y vois pas....

TYLTYL

Mais si, j'y vois très bien, et j'ai de très bons yeux. Je lis

l'heure au cadran de l'église que papa ne voit pas....

LA FÉE, [se fâchant subitement.]

Je te dis que tu n'y vois pas!... Comment donc me vois-tu?...

Comment donc suis-je faite?... [Silence gêné de Tyltyl.] Eh bien,

répondras-tu? que je sache si tu vois?... Suis-je belle ou bien

laide?... [Silence de plus en plus embarrassé.] Tu ne veux pas

répondre?... Suis-je jeune ou bien veille?... Suis-je rose ou

bien jaune?... j'ai peut-être une bosse?...

TYLTYL, [conciliant.]

Non, non, elle n'est pas grande....

LA FÉE

Mais si, à voir ton air, on la croirait énorme.... Ai-je le nez

crochu et l'œil gauche crevé?...

TYLTYL

Non, non, je ne dis pas.... Qui est-ce qui l'a crevé?...

LA FÉE, de plus en plus irritée.

Mais il n'est pas crevé!... Insolent! misérable!... Il est plus

beau que l'autre; il est plus grand, plus clair, il est bleu

comme le ciel.... Et mes cheveux, vois-tu?... Ils sont blonds

comme les blés.... on dirait de l'or vierge!... Et j'en ai tant

et tant que la tête me pèse.... Ils s'échappent de partout....

Les vois-tu sur mes mains?...

[Elle étale deux maigres mèches de cheveux gris.]

TYLTYL

Oui, j'en vois quelques-uns....

LA FÉE, [indignée.]

Quelques-uns!... Des gerbes! des brassées! des touffes! des flots

d'or!... Je sais bien que des gens disent qu'ils n'en voient

point; mais tu n'es pas de ces méchantes gens aveugles, je

suppose?...

TYLTYL

Non, non, je vois très bien ceux qui ne se cachent point....

LA FÉE

Mais il faut voir les autres avec la même audace!... C'est bien

curieux, les hommes.... Depuis la mort des fées, ils n'y voient

plus du tout et ne s'en doutent point.... Heureusement que j'ai

toujours sur moi tout ce qu'il faut pour rallumer les yeux

éteints.... Qu'est-ce que je tire de mon sac?...

TYLTYL

Oh! le joli petit chapeau vert!... Qu'est-ce qui brille ainsi sur

la cocarde?...

LA FÉE

C'est le gros Diamant qui fait voir....

TYLTYL

Ah!...

LA FÉE

Oui; quand on a le chapeau sur la tête, on tourne un peu le

Diamant: de droite à gauche, par exemple, tiens, comme ceci,

vois-tu?... Il appuie alors sur une bosse de la tête que personne

ne connaît, et qui ouvre les yeux....

TYLTYL

Ça ne fait pas de mal?...

LA FÉE

Au contraire, il est fée.... On voit à l'instant même ce qu'il y

a dans les choses; l'âme du pain, du vin, du poivre, par

exemple....

MYTYL

Est-ce qu'on voit aussi l'âme du sucre?...

LA FÉE, [subitement fâchée.]

Cela va sans dire!... Je n'aime pas les questions inutiles....

L'âme du sucre n'est pas plus intéressante que celle du

poivre.... Voilà, je vous donne ce que j'ai pour vous aider dans

la recherche de l'Oiseau-Bleu.... Je sais bien que

l'Anneau-qui-rend-invisible ou le Tapis-Volant vous seraient plus

utiles.... Mais j'ai perdu la clef de l'armoire où je les ai

serrés.... Ah! j'allais oublier.... [Montrant le Diamant.] Quand

on le tient ainsi, tu vois.... un petit tour de plus, on revoit

le Passé.... Encore un petit tour, et l'on voit l'Avenir....

C'est curieux et pratique et ça ne fait pas de bruit....

TYLTYL

Papa me le prendra....

LA FÉE

Il ne le verra pas; personne ne peut le voir tant qu'il est sur

ta tête.... Veux-tu l'essayer?... [Elle coiffe Tyltyl du petit

chapeau vert.] A présent, tourne le Diamant.... Un tour et puis

après....

[A peine Tyltyl a-t-il tourné le Diamant, qu'un changement

soudain et prodigieux s'opère en toutes choses. La vieille

fée est tout à coup une belle princesse merveilleuse; les

cailloux dont sont bâtis les murs de la cabane s'illuminent,

bleuissent comme des saphirs, deviennent transparents,

scintillent, éblouissent à l'égal des pierres les plus

précieuses. Le pauvre mobilier s'anime et resplendit; la

table de bois blanc s'affirme aussi grave, aussi noble

qu'une table de marbre, le cadran de l'horloge cligne de

l'œil et sourit avec aménité, tandis que la porte

derrière quoi va et vient le balancier s'entr'ouvre et

laisse s'échapper les Heures, qui, se tenant les mains et

riant aux éclats, se mettent à danser aux sons d'une musique

délicieuse. Effarement légitime de Tyltyl qui s'écrie en

montrant les Heures.]

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est que toutes ces belles dames?...

LA FÉE

N'aie pas peur; ce sont les heures de ta vie qui sont heureuses

d'être libres et visibles un instant....

TYLTYL

Et pourquoi que les murs sont si clairs?... Est-ce qu'ils sont en

sucre ou en pierres précieuses?...

LA FÉE

Toutes les pierres sont pareilles, toutes les pierres sont

précieuses: mais l'homme n'en voit que quelques-unes....

[Pendant qu'ils parlent ainsi, la féerie continue et se

complète. Les âmes des Pains-de-quatre-livres, sous la forme

de bonshommes en maillots couleur croûte-de-pain, ahuris et

poudrés de farine, se dépêtrent de la huche et gambadent

autour de la table où ils sont rejoints par le Feu, qui,

sorti de l'âtre en maillot soufre et vermillon, les poursuit

en se tordant de rire.]

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est que ces vilains bonshommes?...

LA FÉE

Rien de grave; ce sont les âmes des Pains-de-quatre-livres qui

profitent du règne de la vérité pour sortir de la huche où elles

se trouvaient à l'étroit....

TYLTYL

Et le grand diable rouge qui sent mauvais?...

LA FÉE

Chut!... Ne parle pas trop haut, c'est le Feu.... Il a mauvais

caractère.

[Ce dialogue n'a pas interrompu la féerie. Le Chien et la

Chatte, couchés en rond au pied de l'armoire, poussant

simultanément un grand cri, disparaissent dans une trappe,

et à leur place surgissent deux personnages, dont l'un porte

un masque de bouledogue, et l'autre une tête de chatte.

Aussitôt, le petit homme au masque de bouledogue--que nous

appellerons dorénavant le Chien--se précipite sur Tyltyl

qu'il embrasse violemment et accable île bruyantes et

impétueuses caresses, cependant que la petite femme au

masque de chatte--que nous appellerons plus simplement la

Chatte--se donne un coup de peigne, se lave les mains et se

lisse la moustache, avant de s'approcher de Mytyl.]

LE CHIEN, [hurlant, sautant, bousculant tout, insupportable.]

Mon petit dieu!... Bonjour! bonjour, mon petit dieu!... Enfin,

enfin, on peut parler! J'avais tant de choses à te dire!...

J'avais beau aboyer et remuer la queue!... Tu ne comprenais

pas!... Mais maintenant!... Bonjour! bonjour!... Je t'aime!... Je

t'aime!... Veux-tu que je fasse quelque chose d'étonnant?...

Veux-tu que je fasse le beau?... Veux-tu que je marche sur les

mains ou que je danse à la corde?...

TYLTYL, à la Fée.

Qu'est-ce que c'est que ce monsieur à tête de chien?...

LA FÉE

Mais tu ne vois donc pas?... C'est l'âme de Tylô que tu as

délivrée....

LA CHATTE, [s'approchant de Mytyl et lui tendant la main,

cérémonieusement, avec circonspection.]

Bonjour, Mademoiselle.... Que vous êtes jolie ce matin!...

MYTYL

Bonjour, Madame.... [A la Fée.] Qui est-ce?...

LA FÉE

C'est facile à voir; c'est l'âme de Tylette qui te tend la

main.... Embrasse-la....

LE CHIEN, [bousculant la Chatte.]

Moi aussi!... J'embrasse le petit dieu!... J'embrasse la petite

fille!... J'embrasse tout le monde!... Chic!... On va

s'amuser!... Je vais faire peur à Tylette!... Hou! hou! hou!...

LA CHATTE

Monsieur, je ne vous connais pas....

LA FÉE, [menaçant le Chien de sa baguette.]

Toi, tu vas te tenir bien tranquille; sinon tu rentreras dans le

silence, jusqu'à la fin des temps....

[Cependant, la féerie a poursuivi son cours: le Rouet s'est

mis à tourner vertigineusement dans son coin en filant de

splendides rayons de lumière; la Fontaine, dans l'autre

angle, se prend à chanter d'une voix sur-aiguë et, se

transformant en fontaine lumineuse, inonde l'évier de nappes

de perles et d'émeraudes, à travers lesquelles s'élance

l'âme de l'Eau, pareille à une jeune fille ruisselante,

échevelée, pleurarde, qui va incontinent se battre avec le

feu.]

TYLTYL

Et la dame mouillée?...

LA FÉE

N'aie pas peur, c'est l'Eau qui sort du robinet....

[Le Pot-au-lait se renverse, tombe de la table, se brise sur

le sol; et du lait répandu s'élève une grande forme blanche

et pudibonde qui semble avoir peur de tout.]

TYLTYL

Et la dame en chemise qui a peur?...

LA FÉE

C'est le Lait qui a cassé son pot....

[Le Pain-de-sucre posé au pied de l'armoire grandit,

s'élargit et crève son enveloppe de papier d'où émerge un

être doucereux: et papelard, vêtu d'une souquenille

mi-partie de blanc et de bleu, qui, souriant béatement,

s'avance vers Mytyl.]

MYTYL, [avec inquiétude.]

Que veut-il?...

LA FÉE

Mais c'est l'âme du Sucre!...

MYTYL, [rassurée.]

Est-ce qu'il a des sucres d'orge?...

LA FÉE

Mais il n'a que ça dans ses poches, et chacun de ses doigts en

est un....

[La Lampe tombe de la table, et aussitôt tombée, sa flamme

se redresse et se transforme en une lumineuse vierge d'une

incomparable beauté. Elle est vêtue de longs voiles

transparents et éblouissants, et se tient immobile en une

sorte d'extase.]

TYLTYL

C'est la Reine!

MYTYL

C'est la Sainte Vierge!...

LA FÉE

Non, mes enfants, c'est la Lumière....

[Cependant, les casseroles, sur les rayons, tournent comme

des toupies hollandaises, l'armoire à linge claque ses

battants et commence un magnifique déroulement d'étoffes

couleur de lune et de soleil, auquel se mêlent, non moins

splendides, des chiffons et des guenilles qui descendent

l'échelle du grenier. Mais voici que trois coups assez rudes

sont frappés à la porte de droite.]

TYLTYL, [effrayé.]

C'est papa!... Il nous a entendus!...

LA FÉE

Tourne le Diamant!... De gauche à droite!...

[Tyltyl tourne vivement le diamant.] Pas si vite!... Mon Dieu! Il

est trop tard!... Tu l'as tourné trop brusquement. Ils n'auront

pas le temps de reprendre leur place, et nous aurons bien des

ennuis.... [La Fée redevient vieille femme, les murs de la cabane

éteignent leurs splendeurs, les Heures rentrent dans l'horloge,

le Rouet s'arrête, etc. Mais dans la hâte et le désarroi général,

tandis que le Feu court follement autour de la pièce, à la

recherche de la cheminée, un des Pains-de-quatre-livres, qui n'a

pu retrouver place dans la huche, éclate en sanglots tout en

poussant des rugissements d'épouvante.] Qu'y a-t-il?...

LE PAIN, [tout en larmes.]

Il n'y a plus de place dans la huche!...

LA FÉE, [se penchant sur la huche.]

Mais si, mais si.... [Poussant les autres pains qui ont repris

leur place primitive.] Voyons, vite, rangez-vous....

[On heurte encore la porte.]

LE PAIN, [éperdu, s'efforçant vainement d'entrer dans la huche.]

Il n'y a pas moyen!... Il me mangera le premier!...

LE CHIEN, [gambadant autour de Tyltyl.]

Mon petit dieu!... Je suis encore ici!... Je puis encore parler!

Je puis encore t'embrasser!... Encore! encore! encore!...

LA FÉE

Comment, toi aussi?... Tu es encore là?...

LE CHIEN

J'ai de la veine.... Je n'ai pas pu rentrer dan le silence; la

trappe s'est refermée trop vite..

LA CHATTE

La mienne aussi.... Que va-t-il arriver?... Est-ce que c'est

dangereux?

LA FÉE

Mon Dieu, je dois vous dire la vérité: tous ceux qui

accompagneront les deux enfants, mourront à la fin du voyage....

LA CHATTE

Et ceux qui ne les accompagneront pas?...

LA FÉE

Ils survivront quelques minutes....

LA CHATTE, [au Chien.]

Viens, rentrons dans la trappe....

LE CHIEN

Non, non!... Je ne veux pas!... Je veux accompagner le petit

dieu!... Je veux lui parler tout le temps!...

LA CHATTE

Imbécile!...

[On heurte encore à la porte.]

LE PAIN, [pleurant à chaudes larmes.]

Je ne veux pas mourir à la fin du voyage!... Je veux rentrer tout

de suite dans ma huche!...

LE FEU, [qui n'a cessé de parcourir vertigineusement la pièce en

poussant des sifflements d'angoisse.]

Je ne trouve plus ma cheminée!...

L'EAU, [qui tente vainement de rentrer dans le robinet.]

Je ne peux plus rentrer dans le robinet!...

LE SUCRE, [qui s'agite autour de son enveloppe de papier.]

J'ai crevé mon papier d'emballage!...

LE LAIT, [lymphatique et pudibond.]

On a cassé mon petit pot!...

LA FÉE

Sont-ils bêtes, mon Dieu!... Sont-ils bêtes et poltrons!... Vous

aimeriez donc mieux continuer de vivre dans vos vilaines boîtes,

dans vos trappes et dans vos robinets que d'accompagner les

enfants qui vont chercher l'Oiseau?...

TOUS, [à l'exception du Chien et de la Lumière.]

Oui! oui! Tout de suite!... Mon robinet!... Ma huche!... Ma

cheminée!... Ma trappe!...

LA FÉE, [à la Lumière qui regarde rêveusement les débris de sa

lampe.]

Et toi, la Lumière, qu'en dis-tu?...

LA LUMIÈRE

J'accompagnerai les enfants....

LE CHIEN, [hurlant de joie.]

Moi aussi! moi aussi!...

LA FÉE

Voilà qui est des mieux. Du reste, il est trop tard pour reculer;

vous n'avez plus le choix, vous sortirez tous avec nous.... Mais

toi, le Feu, ne t'approche de personne, toi, le Chien, ne taquine

pas la Chatte, et toi, l'eau, tiens-toi droite et tâche de ne pas

couler partout....

[Des coups violents sont encore frappés à la porte de droite.]

TYLTYL, [écoutant.]

C'est encore papa!... Cette fois, il se lève, je l'entends

marcher....

LA FÉE

Sortons par la fenêtre.... Vous viendrez tous chez moi, où

j'habillerai convenablement les animaux et les phénomènes.... [Au

Pain.] Toi, le Pain, prends la cage dans laquelle on mettra

l'Oiseau-Bleu.... Tu en auras la garde.... Vite, vite, ne perdons

pas de temps....

[La fenêtre s'allonge brusquement, comme une porte. Ils

sortent tous, après quoi la fenêtre reprend sa forme

primitive et se referme innocemment. La chambre est

redevenue obscure, et les deux petits lits sont plongés dans

l'ombre. La porte à droite s'entr'ouvre, et dans

l'entrebâillement paraissent les têtes du père et de la mère

Tyl.]

LE PÈRE TYL

Ce n'était rien.... C'est le grillon qui chante....

LA MÈRE TYL

Tu les vois?...

LE PÈRE TYL

Bien sûr.... Ils dorment tranquillement....

LA MÈRE TYL

Je les entends respirer....

[La porte se referme.]

RIDEAU

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