ACTE TROISIÈME L'oiseau bleu · Capítulo 4 de 6
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ACTE TROISIÈME

ACTE TROISIÈME

QUATRIÈME TABLEAU

LE PALAIS DE LA NUIT

Une vaste et prodigieuse salle d'une magnificence austère,

rigide, métallique et sépulcrale, donnant l'impression d'un

temple grec ou égyptien, dont les colonnes, les architraves, les

dalles, les ornements seraient de marbre noir, d'or et d'ébène.

La salle est en forme de trapèze. Des degrés de basalte, qui

occupent presque toute sa largeur, la divisent en trois plans

successifs qui s'élèvent graduellement vers le fond. A droite et

à gauche, entre les colonnes, des portes de bronze sombre. Au

fond, porte d'airain monumentale. Une lumière diffuse qui semble

émaner de l'éclat même du marbre et de l'ébène éclaire seule le

palais.

* * * * *

[Au lever du rideau, la Nuit, sous la figure d'une très

belle femme, couverte de longs vêtements noirs, est assise

sur les marches du second plan, entre deux enfants, dont

l'un, presque nu, comme l'Amour, sourit dans un profond

sommeil, tandis que l'autre se tient debout, immobile et

voilé des pieds à la tête.--Entre, à droite, au premier

plan, la Chatte.]

LA NUIT

Qui va là?...

LA CHATTE, [se laissant choir avec accablement sur les degrés de

marbre.]

C'est moi, mère la Nuit.... Je n'en peux plus....

LA NUIT

Qu'as-tu donc, mon enfant?... Tu es pâle, amaigrie et te voilà

crottée jusqu'aux moustaches.... Tu t'es encore battue dans les

gouttières, sous la neige et la pluie?...

LA CHATTE

Il est bien question de gouttières!... C'est de notre secret

qu'il s'agit!... C'est, le commencement de la fin!... J'ai pu

m'échapper un instant pour vous prévenir; mais je crains bien

qu'il n'y ait rien à faire....

LA NUIT

Quoi?... Qu'est-il donc arrivé?...

LA CHATTE

Je vous ai déjà parlé du petit Tyltyl, le fils du bûcheron, et du

Diamant merveilleux.... Eh bien, il vient ici pour vous réclamer

l'Oiseau-Bleu....

LA NUIT

Il ne le tient pas encore....

LA CHATTE

Il le tiendra bientôt, si nous ne faisons pas quelque miracle....

Voici ce qui se passe: la Lumière qui le guide et qui nous trahit

tous, car elle s'est mise entièrement du parti de l'Homme, la

Lumière vient d'apprendre que l'Oiseau-Bleu, le vrai, le seul qui

puisse vivre à la clarté du jour, se cache ici, parmi les oiseaux

bleus des songes qui se nourrissent des rayons de lune et meurent

dès qu'ils voient le soleil.... Elle sait qu'il lui est interdit

de franchir le seuil de votre palais; mais elle y envoie les

enfants; et comme vous ne pouvez pas empêcher l'Homme d'ouvrir

les portes de vos secrets, je ne sais trop comment tout cela

finira.... En tout cas, s'ils avaient le malheur de mettre la

main sur le véritable Oiseau-Bleu, nous n'aurions plus qu'à

disparaître....

LA NUIT

Seigneur, Seigneur!... En quels temps vivons-nous! Je n'ai plus

une minute de repos.... Je ne comprends plus l'Homme, depuis

quelques années.... Où veut-il en venir?... Il faut donc qu'il

sache tout?... Il a déjà saisi le tiers de mes Mystères, toutes

mes Terreurs ont peur et n'osent plus sortir, mes Fantômes sont

en fuite, la plupart de mes Maladies ne se portent pas bien....

LA CHATTE

Je sais, ma mère la Nuit, je sais, les temps sont durs, et nous

sommes presque seules à lutter contre l'Homme.... Mais je les

entends qui s'approchent.... Je ne vois qu'un moyen: comme ce

sont des enfants, il faut leur faire une telle peur qu'ils

n'oseront pas insister ni ouvrir la grande porte du fond,

derrière laquelle se trouvent les oiseaux de la Lune.... Les

secrets des autres cavernes suffiront à détourner leur attention

ou à les terrifier....

LA NUIT, [prêtant l'oreille à un bruit du dehors.]

Qu'est-ce que j'entends?... Ils sont donc plusieurs?

LA CHATTE

Ce n'est rien; ce sont nos amis: le Pain et le Sucre; l'Eau est

indisposée et le Feu n'a pu venir, parce qu'il est parent de la

Lumière.... Il n'y a que le Chien qui ne soit pas pour nous; mais

il n'y a jamais moyen de l'écarter....

[Entrent timidement, à droite, au premier plan, Tyltyl,

Mytyl, le Pain, le Sucre et le Chien.]

LA CHATTE, [se précipitant au-devant de Tyltyl.]

Par ici, par ici, mon petit maître.... J'ai prévenu la Nuit qui

est enchantée de vous recevoir.... Il faut l'excuser, elle est un

peu souffrante; c'est pourquoi elle n'a pu aller au-devant de

vous....

TYLTYL

Bonjour, madame la Nuit....

LA NUIT, [froissée.]

Bonjour? Je ne connais pas ça.... Tu pourrais bien me dire: bonne

nuit, ou tout au moins: bonsoir....

TYLTYL, [mortifié.]

Pardon, madame.... Je ne savais pas.... [Montrant du doigt les

deux enfants.] Ce sont vos deux petits garçons?... Ils sont bien

gentils....

LA NUIT

Oui, voici le Sommeil....

TYLTYL

Pourquoi qu'il est si gros?...

LA NUIT

C'est parce qu'il dort bien....

TYLTYL

Et l'autre qui se cache?... Pourquoi qu'il se voile la figure?...

Est-ce qu'il est malade?... Comment c'est qu'il se nomme?...

LA NUIT

C'est la sœur du Sommeil.... Il vaut mieux ne pas la

nommer....

TYLTYL

Pourquoi?...

LA NUIT

Parce que c'est un nom qu'on n'aime pas à entendre.... Mais

parlons d'autre chose.... La Chatte vient de me dire que vous

venez ici pour chercher l'Oiseau-Bleu?...

TYLTYL

Oui, madame, si vous le permettez.... Voulez-vous me dire où il

est?...

LA NUIT

Je n'en sais rien, mon petit ami.... Tout ce que je puis

affirmer, c'est qu'il n'est pas ici.... Je ne l'ai jamais vu....

TYLTYL

Si, si.... La Lumière m'a dit qu'il est ici; et elle sait ce

qu'elle dit, la Lumière.... Voulez-vous me remettre vos clefs?...

LA NUIT

Mais, mon petit ami, tu comprends bien que je ne puis donner

ainsi mes clefs au premier venu.... J'ai la garde de tous les

secrets de la Nature, j'en suis responsable et il m'est

absolument défendu de les livrer à qui que ce soit, surtout à un

enfant....

TYLTYL

Vous n'avez pas le droit de les refuser à l'Homme qui les

demande.... je le sais....

LA NUIT

Qui te l'a dit?...

TYLTYL

La Lumière....

LA NUIT

Encore la Lumière! et toujours la Lumière!... De quoi se

mêle-t-elle à la fin?...

LE CHIEN

Veux-tu que je les lui prenne de force, mon petit dieu?...

TYLTYL

Tais-toi, tiens-toi tranquille et tâche d'être poli.... [A la

Nuit.] Voyons, madame, donnez-moi vos clefs, s'il vous plaît....

LA NUIT

As-tu le signe, au moins?... Où est-il?...

TYLTYL, [touchant son chapeau.]

Voyez le Diamant....

LA NUIT, [se résignant à l'inévitable.]

Enfin.... Voici celle qui ouvre toutes les portes de la salle....

Tant pis pour toi s'il t'arrive malheur.... Je ne réponds de

rien.

LE PAIN, [fort inquiet.]

Est-ce que c'est dangereux?...

LA NUIT

Dangereux?... C'est-à-dire que moi-même je ne sais trop comment

je pourrai m'en tirer, lorsque certaines de ces portes de bronze

s'ouvriront sur l'abîme.... Il y a là, tout autour de la salle,

dans chacune de ces cavernes de basalte, tous les maux, tous les

fléaux, toutes les maladies, toutes les épouvantes, toutes les

catastrophes, tous les mystères qui affligent la vie depuis le

commencement du monde.... J'ai eu assez de mal à les enfermer là

avec l'aide du Destin; et ce n'est pas sans peine, je vous

assure, que je maintiens un peu d'ordre parmi ces personnages

indisciplinés.... On voit ce qu'il arrive lorsque l'un d'eux

s'échappe et se montre sur terre....

LE PAIX

Mon grand âge, mon expérience et mon dévouement font de moi le

protecteur naturel de ces deux enfants; c'est pourquoi, madame la

Nuit, permettez-moi de vous poser une question....

LA NUIT

Faites....

LE PAIN

En cas de danger, par où faut-il fuir?...

LA NUIT

Il n'y a pas moyen de fuir.

TYLTYL, [prenant la clef et montant les premières marches.]

Commençons par ici.... Qu'y a-t-il derrière cette porte de

bronze?...

LA NUIT

Je crois que ce sont les Fantômes.... Il y a bien longtemps que

je ne l'ai ouverte et qu'ils ne sont sortis....

TYLTYL, mettant la clef dans la serrure.

Je vais voir.... [Au Pain] Avez-vous la cage de l'Oiseau-Bleu?...

LE PAIN, claquant des dénis.

Ce n'est pas que j'aie peur, mais ne croyez-vous pas qu'il serait

préférable de ne pas ouvrir et de regarder par le trou de la

serrure?...

TYLTYL

Je ne vous demande pas votre avis....

MYTYL, [se mettant à pleurer tout à coup.]

J'ai peur!... Où est le Sucre?... Je veux rentrer à la

maison!...

LE SUCRE, [empressé, obséquieux.]

Ici, mademoiselle, je suis ici.... Ne pleurez pas, je vais couper

un de mes doigts pour vous offrir un sucre d'orge....

TYLTYL

Finissons-en....

[Il tourne la clef et entr'ouvre prudemment la porte.

Aussitôt s'échappent cinq ou six Spectres de formes diverses

et étranges qui se répandent de tous cotés. Le Pain

épouvanté jette la cage et va se cacher au fond de la salle,

pendant que la Nuit, pourchassant les Spectres, crie à

Tyltyl:]

LA NUIT

Vite! vite!... Ferme la porte!... Ils s'échapperaient tous et

nous ne pourrions plus les rattraper!... Ils s'ennuient

là-dedans, depuis que l'Homme ne les prend plus au sérieux....

[Elle pourchasse les Spectres en s'efforçant, à l'aide d'un fouet

formé de serpents, de les ramener vers la porte de leur prison.]

Aidez-moi!... Par ici!... Par ici!...

TYLTYL, [au Chien.]

Aide-la, Tylô, vas-y donc!...

LE CHIEN, [bondissant en aboyant.]

Oui! oui! oui!...

TYLTYL

Et le Pain, où est-il?...

LE PAIN, du fond de la salle.

Ici.... Je suis près de la porte pour les empêcher de sortir....

[Comme un des Spectres s'avance de ce côté, il fuit à toutes

jambes, en poussant des hurlements d'épouvante.]

LA NUIT, [à trois Spectres qu'elle a pris au collet.]

Par ici, vous autres!... [A Tyltyl.] Rouvre un peu la porte....

[Elle pousse les Spectres dans la caverne.] Là, ça va bien....

[Le Chien en ramène deux autres.] Et encore ceux-ci.... Voyons,

vite, rangez-vous.... Vous savez bien que vous ne sortez plus

qu'à la Toussaint.

[Elle referme la porte.]

TYLTYL, [allant à une autre porte.]

Qu'y a-t-il derrière celle-ci?...

LA NUIT

A quoi bon?... Je te l'ai déjà dit, l'Oiseau-Bleu n'est jamais

venu par ici.... Enfin, comme tu voudras.... Ouvre-la si ça te

fait plaisir.... Ce sont les Maladies....

TYLTYL, [la clef dans la serrure.]

Est-ce qu'il faut prendre garde en ouvrant?...

LA NUIT

Non, ce n'est pas la peine.... Elles sont bien tranquilles, les

pauvres petites.... Elles ne sont pas heureuses.... L'Homme,

depuis quelque temps, leur fait une telle guerre!... Surtout

depuis la découverte des microbes.... Ouvre donc, tu verras....

[Tyltyl ouvre la porte toute grande. Rien ne paraît.]

TYLTYL

Elles ne sortent pas?...

LA NUIT

Je t'avais prévenu, presque toutes sont souffrantes et bien

découragées.... Les médecins ne sont pas gentils pour elles....

Entre donc un instant, tu verras....

[Tyltyl entre dans la caverne et ressort aussitôt après.]

TYLTYL

L'Oiseau-Bleu n'y est pas.... Elles ont l'air bien malades, vos

Maladies.... Elles n'ont même pas levé la tête.... [Une petite

Maladie, en pantoufles, robe de chambre et bonnet de coton,

s'échappe de la caverne et se met à gambader dans la salle.]

Tiens!... Une petite qui s'évade!... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Ce n'est rien, c'est la plus petite, c'est le Rhume de

cerveau.... C'est une de celles qu'on persécute le moins et qui

se portent le mieux.... [Appelant le Rhume de cerveau] Viens

ici, ma petite.... C'est trop tôt; il faut attendre le

printemps....

[Le Rhume de cerveau, éternuant, toussant et se mouchant,

rentre dans la caverne dont Tyltyl referme la porte.]

TYLTYL, [allant à la porte voisine.]

Voyons donc celle-ci.... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Prends garde.... Ce sont les Guerres.... Elles sont plus

terribles et plus puissantes que jamais.... Dieu sait ce qui

arriverait si l'une d'elles s'échappait!... Heureusement, elles

sont assez obèses et manquent d'agilité.... Mais tenons-nous

prêts à repousser la porte tous ensemble, pendant que tu jetteras

un rapide coup d'œil dans la caverne....

[Tyltyl, avec mille précautions, entrebâille la porte de

manière qu'il n'y ait qu'une petite fente où il puisse

appliquer l'œil. Aussitôt, il s'arc-boute en criant:]

TYLTYL

Vite! vite!... Poussez donc!... Elles m'ont vu!... Elles viennent

toutes!... Elles ouvrent la porte!...

LA NUIT

Allons, tous!... Poussez ferme!... Voyons, le Pain, que

faites-vous?... Poussez tous!... Elles ont une force!... Ah!

voilà! Ça y est.... Elles cèdent.... Il était temps!... As-tu

vu?...

TYLTYL

Oui, oui!... Elles sont énormes, épouvantables!... Je crois

qu'elles n'ont pas l'Oiseau-Bleu....

LA NUIT

Bien sûr qu'elles ne l'ont point.... Elles le mangeraient tout de

suite.... Eh bien, en as-tu assez?... Tu vois bien qu'il n'y a

rien à faire....

TYLTYL

Il faut que je voie tout.... La Lumière l'a dit....

LA NUIT

La Lumière l'a dit.... C'est facile à dire quand on a peur et

qu'on reste chez soi....

TYLTYL

Allons à la suivante.... Qu'est-ce?...

LA NUIT

Ici, j'enferme les Ténèbres et les Terreurs....

TYLTYL

Est-ce qu'on peut ouvrir?...

LA NUIT

Parfaitement.... Elles sont assez tranquilles; c'est comme les

Maladies....

TYLTYL, [entr'ouvrant la porte avec une certaine méfiance et

risquant un regard dans la caverne.]

Elles n'y sont pas....

LA NUIT, [regardant à son tour dans la caverne.]

Eh bien, les Ténèbres, que faites-vous?... Sortez donc un

instant, ça vous fera du bien, ça vous dégourdira. Et les

Terreurs aussi.... Il n'y a rien à Craindre.... [Quelques

Ténèbres et quelques Terreurs, sous la figure de femmes

couvertes, les premières de voiles noirs, les dernières de voiles

verdâtres, risquent piteusement quelques pas hors de la caverne,

et, sur un geste qu'ébauche Tyltyl, rentrent précipitamment.]

Voyons, tenez-vous donc.... C'est un enfant, il ne vous fera pas

de mal.... [A Tyltyl]. Elles sont devenues extrêmement timides;

excepté les grandes, celles que tu vois au fond....

TYLTYL, [regardant vers le fond de la caverne.]

Oh! qu'elles sont effrayantes!...

LA NUIT

Elles sont enchaînées.... Ce sont les seules qui n'aient pas peur

de l'Homme.... Mais referme la porte, de crainte qu'elles ne se

fâchent....

TYLTYL, [allant à la porte suivante.]

Tiens!... Celle-ci est plus sombre.... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Il y a plusieurs Mystères derrière celle-ci.... Si tu y tiens

absolument, tu peux l'ouvrir aussi.... Mais n'entre pas.... Sois

bien prudent, et puis préparons-nous à repousser la porte, comme

nous avons fait pour les Guerres....

TYLTYL, [entr'ouvrant avec des précautions inouïes, et passant

craintivement la tête dans l'entrebâillement.]

Oh!... Quel froid!... Mes yeux cuisent!... Fermez vite!...

Poussez donc! On repousse!... [La Nuit, le Chien, la Chatte et le

Sucre repoussent la porte.] Oh! j'ai vu!...

LA NUIT

Quoi donc?...

TYLTYL, [bouleversé.]

Je ne sais pas, c'était épouvantable!... Ils étaient tous assis

comme des monstres sans yeux.... Quel était le géant qui voulait

me saisir?...

LA NUIT

C'est probablement le Silence; il a la garde de cette porte....

Il paraît que c'était effrayant?... Tu en es encore tout pâle et

tout tremblant....

TYLTYL

Oui, je n'aurais pas cru.... Je n'avais jamais vu.... Et j'ai les

mains gelées....

LA NUIT

Ce sera bien pis tout à l'heure si tu continues....

TYLTYL, [allant à la porte suivante.]

Et celle-ci?... Est-elle aussi terrible?...

LA NUIT

Non, il y a un peu de tout.... J'y mets les Étoiles sans emploi,

mes parfums personnels, quelques Lueurs qui m'appartiennent, tels

que feux-follets, vers luisants, lucioles; on y serre aussi la

Rosée, le Chant des Rossignols, etc..

TYLTYL

Justement, les Étoiles, le Chant des Rossignols.... Ce doit être

celle-là.

LA NUIT

Ouvre-donc si tu veux; tout cela n'est pas bien méchant....

[Tyltyl ouvre la porte toute grande. Aussitôt les Étoiles,

sous la forme de belles jeunes filles voilées de lueurs

versicolores, s'échappent de leur prison, se répandent dans

la salle et forment sur les marches et autour des colonnes

de gracieuses rondes baignées d'une sorte de lumineuse

pénombre. Les Parfums de la Nuit, presque invisibles, les

Feux-follets, les Lucioles, la Rosée transparente se

joignent à elles, cependant que le Chant des Rossignols,

sortant à flots de la caverne, inonde le palais nocturne.]

MYTYL, [ravie, battant des mains.]

Oh! les jolies madames!...

TYLTYL

Et qu'elles dansent bien!...

MYTYL

Et qu'elles sentent bon!...

TYLTYL

Et qu'elles chantent bien!...

MYTYL

Qu'est-ce que c'est, ceux-là, qu'on ne voit presque pas?...

LA NUIT

Ce sont les Parfums de mon ombre....

TYLTYL

Et les autres, là-bas, qui sont en verre filé?...

LA NUIT

C'est la Rosée des forêts et des plaines.... Mais en voilà

assez.... Ils n'en finiraient pas.... C'est le diable de les

faire rentrer une fois qu'ils se sont mis à danser.... [Frappant

dans ses mains.] Allons, vite, les Étoiles!... Ce n'est pas le

moment de danser.... Le ciel est couvert, il y a de gros

nuages.... Allons, vite, rentrez tous, sinon j'irai chercher un

rayon de soleil....

[Fuite épouvantée des Étoiles, Parfums, etc...., qui se

précipitent dans la caverne que l'on referme sur eux. En

même temps s'éteint le Chant des Rossignols.]

TYLTYL, [allant à la porte du fond.]

Voici la grande porte du milieu....

LA NUIT, gravement.

N'ouvre pas celle-ci....

TYLTYL

Pourquoi?...

LA NUIT

Parce que c'est défendu....

TYLTYL

C'est donc là que se cache l'Oiseau-Bleu; la Lumière me l'a

dit....

LA NUIT, [maternelle.]

Écoute-moi, mon enfant.... J'ai été bonne et complaisante....

J'ai fait pour toi ce que je n'avais fait jusqu'ici pour

personne.... Je t'ai livré tous mes secrets.... Je t'aime bien,

j'ai pitié de ta jeunesse et de ton innocence et je te parle

comme une mère.... Écoute-moi et crois-moi, mon enfant, renonce,

ne va point plus avant, ne tente pas le Destin, n'ouvre pas cette

porte....

TYLTYL, [assez ébranlé.]

Mais pourquoi?...

LA NUIT

Parce que je ne veux pas que tu te perdes.... Parce que nul de

ceux, entends-tu, nul de ceux qui l'ont entr'ouverte, ne fût-ce

que de l'épaisseur d'un cheveu, n'est revenu vivant à la lumière

du jour.... Parce que tout ce qu'on peut imaginer d'épouvantable,

parce que toutes les terreurs, toutes les horreurs dont on parle

sur terre, ne sont rien, comparées à la plus innocente de celles

qui assaillent un homme dès que son œil effleure les premières

menaces de l'abîme auquel personne n'ose donner un nom.... C'est

au point que moi-même, si tu t'obstines, malgré tout, à toucher

cette porte, je te demanderai d'attendre que je sois à l'abri

dans ma tour sans fenêtres.... Maintenant c'est à toi de savoir,

à toi de réfléchir....

[Mytyl, tout en larmes, pousse des cris de terreur

inarticulés et cherche à entraîner Tyltyl.]

LE PAIN, [claquant des dents.]

Ne le faites pas, mon petit maître!... [Se jetant à genoux.] Ayez

pitié de nous!... Je vous le demande à genoux.... Vous voyez que

la Nuit a raison....

LA CHATTE

C'est notre vie à tous que vous sacrifiez....

TYLTYL

Je dois l'ouvrir....

MYTYL, [trépignant parmi des sanglots.]

Je ne veux pas!... Je ne veux pas!...

TYLTYL

Que le Sucre et le Pain prennent Mytyl par la main et se sauvent

avec elle.... Je vais ouvrir....

LA NUIT

Sauve qui peut!... Venez vite!... Il est temps!...

[Elle fuit.]

LE PAIN, [fuyant éperdument.]

Attendez au moins que nous soyons au bout de la salle!...

LA CHATTE, [fuyant également.]

Attendez!... attendez!...

Ils se cachent derrière les colonnes à l'autre bout de la salle.

Tyltyl reste seul avec le Chien, près de la porte monumentale.

LE CHIEN, [haletant et hoquetant d'épouvante contenue.]

Moi, je reste, je reste.... Je n'ai pas peur.... Je reste!... Je

reste près de mon petit dieu.... Je reste!... Je reste....

TYLTYL, [caressant le Chien.]

C'est bien, Tylô, c'est bien!... Embrasse-moi.... Nous sommes

deux.... Maintenant gare à nous!... [Il met la clef dans la

serrure. Un cri d'épouvante part de l'autre bout de la salle où

se sont réfugiés les fuyards. A peine la clef a-t-elle touché la

porte que les hauts ballants de celle-ci s'ouvrent par le milieu,

glissent latéralement et disparaissent, à droite et à gauche,

dans l'épaisseur des murs, découvrant tout à coup, irréel,

infini, ineffable, le plus inattendu des jardins de rêve et de

lumière nocturne, où, parmi les étoiles et les planètes,

illuminant tout ce qu'ils touchent, volant sans cesse de

pierreries en pierreries, de rayons de lune en rayons de lune, de

féeriques oiseaux bleus évoluent perpétuellement et

harmonieusement jusqu'aux confins de l'horizon, innombrables au

point qu'ils semblent être le souffle, l'atmosphère azurée, la

substance même du jardin merveilleux.--Tyltyl, ébloui, éperdu,

debout dans la lumière du jardin:] Oh!... le ciel!... [Se

tournant vers ceux qui oui fui.] Venez vite!... Ils sont là!...

C'est eux! c'est eux! c'est eux!...Nous les tenons enfin!... Des

milliers d'oiseaux bleus! Des millions!... Des milliards!... Il y

en aura trop!... Viens, Mytyl!... Viens, Tylô!... Venez tous!...

Aidez-moi!... [S'élançant parmi les oiseaux.] On les prend à

pleines mains!... Ils ne sont pas farouches!... Ils n'ont pas

peur de nous!... Par ici! par ici!... [Mytyl et les autres

accourent. Ils entrent tous dans le jardin éblouissant, hormis la

Nuit et la Chatte.] Vous voyez!... Ils sont trop!... Ils viennent

dans mes mains!... Regardez donc, ils mangent les rayons de la

lune!... Mytyl, où donc es-tu?... Il y a tant d'ailes bleues,

tant de plumes qui tombent qu'on n'y voit plus du tout!... Tylô!

ne les mord pas.... Ne leur fais pas de mal!... Prends-les très

doucement!

MYTYL, [enveloppée d'oiseaux bleus.]

J'en ai déjà pris sept!... Oh! qu'ils battent des ailes!... Je ne

puis les tenir!...

TYLTYL

Moi non plus!... J'en ai trop!... Ils s'échappent!... Ils

reviennent!... Tylô en a aussi!... Ils vont nous entraîner!...

nous porter dans le ciel!... Viens, sortons par ici!... La

Lumière nous attend!... Elle sera contente!... Par ici, par

ici!...

[Ils s'évadent du jardin, les mains pleines d'oiseaux qui se

débattent, et, traversant toute la salle parmi l'affolement

des ailes azurées, sortent à droite, par où ils sont entrés,

suivis du Pain et du Sucre qui n'ont pas pris d'oiseaux.

--Restés seuls, la Nuit et la Chatte remontent vers le fond

et regardent anxieusement dans le jardin.]

LA NUIT

Ils ne l'ont pas?...

LA CHATTE

Non.... Je le vois là sur ce rayon de lune.... Ils n'ont pas pu

l'atteindre, il se tenait trop haut....

[Le rideau tombe. Aussitôt après, devant le rideau tombé,

entrent simultanément, à gauche la Lumière, à droite Tyltyl,

Mytyl et le Chien, accourant tout couverts des oiseaux

qu'ils viennent de capturer. Mais déjà ceux-ci paraissent

inanimés et, la tête pendante et les ailes brisées, ne sont

plus dans leurs mains que d'inertes dépouilles.]

LA LUMIÈRE

Eh bien, l'avez-vous-pris?...

TYLTYL

Oui, oui!... Tant qu'on voulait.... Il y en a des milliers!...

Les voici!... Les vois-tu!... [Regardant les oiseaux qu'il tend

vers la Lumière et s'apercevant qu'ils sont morts.] Tiens!... Ils

ne vivent plus.... Qu'est-ce qu'on leur a fait?... Les tiens

aussi, Mytyl?... Ceux de Tylô aussi. [Jetant avec colère les

cadavres d'oiseaux.] Ah! non, c'est trop vilain!... Qui est-ce

qui les a tués?... Je suis trop malheureux!...

[Il se cache la tête sous le bras et paraît tout secoué de

sanglots.]

LA LUMIÈRE, [le serrant maternellement dans ses bras.]

Ne pleure pas, mon enfant.... Tu n'as pas pris celui qui peut

vivre en plein jour.... Il est allé ailleurs.... Nous le

retrouverons....

LE CHIEN, [regardant les oiseaux morts.]

Est-ce qu'on peut les manger?...

[Ils sortent tous à gauche.]

CINQUIÈME TABLEAU

LA FORÊT

Une forêt.--Il fait nuit.--Clair de lune.--Vieux arbres de

diverses espèces, notamment: un chêne, un hêtre, un orme, un

peuplier, un sapin, un cyprès, un tilleur, un marronnier, etc.

* * * * *

[Entre la Chatte.]

LA CHATTE, [saluant les arbres à la ronde.]

Salut à tous les arbres!...

MURMURE DES FEUILLAGES

Salut!...

LA CHATTE

C'est un grand jour que ce jour-ci!... Notre ennemi vient

délivrer vos énergies et se livrer lui-même.... C'est Tyltyl, le

fils du bûcheron qui vous a fait tant de mal.... Il cherche

l'Oiseau-Bleu que vous cachez à l'Homme depuis le commencement du

monde, et qui sait seul notre secret.... [Murmure dans les

feuilles.] Vous dites?... Ah! c'est le Peuplier qui parle....

Oui, il possède un Diamant qui a la vertu de délivrer un instant

nos esprits; il peut nous forcer à livrer l'Oiseau-Bleu, et nous

serons dès lors, définitivement, à la merci de l'Homme....

[Murmure dans les feuilles.] Qui parle?... Tiens! c'est le

Chêne.... Comment allez-vous?... [Murmure dans les feuilles du

Chêne.] Toujours enrhumé?... La Réglisse ne vous soigne plus?...

Toujours les rhumatismes?... Croyez-moi, c'est à cause de la

mousse; vous en mettez trop sur vos pieds.... L'Oiseau-Bleu est

toujours chez vous?... [Murmures dans les feuilles du Chêne.]

Vous dites?... Oui, il n'y a pas à hésiter, il faut en profiter,

il faut qu'il disparaisse.... [Murmure dans les feuilles.]

Plaît-il?... Oui, il est avec sa petite sœur; il faut qu'elle

meure aussi.... [Murmure dans les feuilles.] Oui, le Chien les

accompagne; il n'y a pas moyen de l'éloigner.... [Murmure dans

les feuilles.] Vous dites?... Le corrompre?... Impossible....

J'ai essayé de tout.... [Murmures parmi les feuilles.] Ah! c'est

toi, le Sapin?... Oui, prépare quatre planches.... Oui, il y a

encore le Feu, le Sucre, l'Eau, le Pain.... Ils sont tous avec

nous, excepté le Pain qui est assez douteux.... Seule la Lumière

est favorable à l'Homme; mais elle ne viendra pas.... J'ai fait

croire aux petits qu'ils devaient s'échapper en cachette pendant

qu'elle dormait.... L'occasion est unique.... [Murmure dans les

feuilles.] Tiens! c'est la voix du Hêtre!... Oui, vous avez

raison; il faut que l'on prévienne les Animaux.... Le Lapin

a-t-il son tambour?... Il est chez vous?... Bien, qu'il batte le

rappel, tout de suite.... Les voici!...

[On entend s'éloigner les roulements de tambour du

Lapin.--Entrent Tyltyl, Mytyl et le Chien.]

TYLTYL

C'est ici?...

LA CHATTE, [obséquieuse, doucereuse, empressé se précipitant

au-devant des enfants.]

Ah! voilà, mon petit maître!... Que vous avez bonne mine et que

vous êtes joli, ce soir!... Je vous ai précédé pour annoncer

votre arrivée.... Tout va bien. Cette fois nous tenons

l'Oiseau-Bleu, j'en suis sûre.... Je viens d'envoyer le Lapin

battre le rappel afin de convoquer les principaux Animaux du

pays.... On les entend déjà dans le feuillage.... Écoutez!... Ils

sont un peu timides et n'osent approcher.... [Bruits d'animaux

divers, tels que vaches, porcs, chevaux, ânes, etc.--Bas à

Tyltyl, le prenant à part.] Mais pourquoi avez-vous amené le

Chien?... Je vous l'ai déjà dit, il est au plus mal avec tout le

monde, même avec les arbres.... Je crains bien que sa présence

odieuse ne fasse tout manquer....

TYLTYL

Je n'ai pu m'en débarasser.... [Au Chien, la menaçant] Veux-tu

bien t'en aller, vilaine bête!...

LE CHIEN

Qui?... Moi!... Pourquoi?... Qu'est-ce que j'ai fait?...

TYLTYL

Je te dis de t'en aller!... On n'a que faire de toi, c'est bien

simple.... Tu nous embêtes à la fin!...

LE CHIEN

Je ne dirai rien.... Je suivrai de loin.... On ne me verra

pas.... Veux-tu que je fasse le beau?...

LA CHATTE, [bas, à Tyltyl.]

Vous tolérez pareille désobéissance?... Donnez-lui donc quelques

coups de bâton sur le nez, il est vraiment insupportable!...

TYLTYL, [battant le Chien.]

Voilà qui t'apprendra à obéir plus vite!...

LE CHIEN, [hurlant.]

Aïe! Aïe! Aïe!...

TYLTYL

Qu'en dis-tu?...

LE CHIEN

Il faut que je t'embrasse puisque tu m'as battu!...

[Il embrasse et caresse violemment Tyltyl.]

TYLTYL

Voyons.... C'est, bien.... Ça suffit.... Va-t'en!...

MYTYL

Non, non; je veux qu'il reste.... J'ai peur de tout quand il

n'est pas là....

LE CHIEN, [bondissant et renversant presque Mytyl, qu'il accable

de caresses précipitées et enthousiastes.]

Oh! la bonne petite fille!... Qu'elle est belle! Qu'elle est

bonne!... Qu'elle est belle, qu'elle est douce!... Il faut que je

l'embrasse! Encore! encore! encore!...

LA CHATTE

Quel idiot!... Ma foi, nous verrons bien.... Ne perdons pas de

temps.... Tournez le Diamant....

TYLTYL

Où faut-il me placer?

LA CHATTE

Dans ce rayon de lune; vous y verrez plus clair.... Là! tournez

doucement....

[Tyltyl tourne le Diamant; aussitôt, un long frémissement

agite les branches et les feuilles. Les troncs les plus

anciens et les plus imposants s'entr'ouvrent pour livrer

passage à l'âme que chacun d'eux renferme. L'aspect de ces

âmes diffère suivant l'aspect et le caractère de l'arbre

qu'elles représentent. Celle de l'Orme, par exemple, est une

sorte de gnome poussif, ventru, bourru; celle du Tilleul est

placide, familière, joviale: celle du Hêtre, élégante et

agile; celle du Bouleau, blanche, réservée, inquiète; celle

du Saule, rabougrie, échevelée, plaintive; celle du Sapin,

longue, efflanquée, taciturne; celle du Cyprès, tragique;

celle du Marronnier, prétentieuse, un peu snob; celle du

Peuplier, allègre, encombrante, bavarde. Les unes sortent

lentement de leur tronc, engourdies, s'étirant, comme après

une captivité ou un sommeil séculaire, les autres s'en

dégagent d'un bond, alertes, empressées, et toutes viennent

se ranger autour des deux enfants, tout en se tenant autant

que possible à proximité de l'arbre dont elles sont nées.]

LE PEUPLIER, [accourant le premier et criant à tue-tête.]

Des Hommes!... De petits Hommes!... On pourra leur parler!...

C'est fini le Silence!... C'est fini!... D'où viennent-ils?...

Qui est-ce?... Qui sont-ils?... [Au Tilleul qui s'avance en

fumant tranquillement sa pipe.] Les connais-tu, toi, père

Tilleul?...

LE TILLEUL

Je ne me rappelle pas les avoir vus....

LE PEUPLIER

Mais si, voyons, mais si!... Tu connais tous les Hommes, tu es

toujours à te promener autour de leurs maisons....

LE TILLEUL, [examinant les enfants.]

Mais non, je vous assure.... Je ne les connais pas.... Ils sont

encore trop jeunes.... Je ne connais bien que les amoureux qui

viennent me voir au clair de lune; ou les buveurs de bière qui

trinquent sous mes branches....

LE MARRONNIER, [pincé, ajustant son monocle.]

Qu'est-ce que c'est que ça?... C'est des pauvres de la

campagne?...

LE PEUPLIER

Oh! vous, monsieur le Marronnier, depuis que vous ne fréquentez

plus que les boulevards des grandes villes....

LE SAULE, [s'avançant en sabots et geignard.]

Mon Dieu, mon Dieu!... Ils viennent encore me couper la tête et

les bras pour en faire des fagots!...

LE PEUPLIER

Silence!... Voici le Chêne qui sort de son palais!... Il a l'air

bien souffrant ce soir.... Ne trouvez-vous pas qu'il

vieillit?... Quel âge peut-il avoir?... Le Sapin dit qu'il a

quatre mille ans; mais je suis sûre qu'il exagère.... Attention,

il va nous dire ce que c'est....

[Le Chêne s'avance lentement. Il est fabuleusement vieux,

couronné de gui et vêtu d'une longue robe verte brodée de

mousse et de lichen. Il est aveugle, sa barbe blanche flotte

au vent. Il s'appuie d'une main sur un bâton noueux et de

l'autre sur un jeune Chêneau qui lui sert de guide.

L'Oiseau-Bleu est perché sur son épaule. À son approche,

mouvement de respect parmi les arbres qui se rangent et

s'inclinent.]

TYLTYL

Il a l'Oiseau-Bleu!... Vite! vite!... Par ici!...

Donnez-le-moi!...

LES ARBRES

Silence!...

LA CHATTE, [à Tyltyl.]

Découvrez-vous, c'est le Chêne!...

LE CHÊNE, [à Tyltyl.]

Qui es-tu?...

TYLTYL

Tyltyl, monsieur.... Quand est-ce que je pourrai prendre

l'Oiseau-Bleu?...

LE CHÊNE

Tyltyl, le fils du bûcheron?...

TYLTYL

Oui, monsieur....

LE CHÊNE

Ton père nous a fait bien du mal.... Dans ma seule famille il a

mis à mort six cents de mes fils, quatre cent soixante-quinze

oncles et tantes, douze cents cousins et cousines, trois cent

quatre-vingts brus et douze mille arrière-petits-fils!...

TYLTYL

Je ne sais pas, monsieur.... Il ne l'a pas fait exprès....

LE CHÊNE

Que viens-tu faire ici, et pourquoi as-tu fait sortir nos âmes de

leurs demeures?...

TYLTYL

Monsieur, je vous demande pardon de vous avoir dérangé.... C'est

la Chatte qui m'a dit que vous alliez nous dire où se trouve

l'Oiseau-Bleu....

LE CHÊNE

Oui, je sais, tu cherches l'Oiseau-Bleu, c'est-à-dire le grand

secret des choses et du bonheur, pour que les Hommes rendent plus

dur encore notre esclavage....

TYLTYL

Mais non, monsieur; c'est pour la petite fille de la Fée Bérylune

qui est très malade....

LE CHÊNE, lui imposant silence.

Il suffit!... Je n'entends pas les Animaux.... Où sont-ils?...

Tout ceci les intéresse autant que nous.... Il ne faut pas que

nous, les Arbres, assumions seuls la responsabilité des mesures

graves qui s'imposent.... Le jour où les Hommes apprendront que

nous avons fait ce que nous allons faire, il y aura d'horribles

représailles.... Il convient donc que notre accord soit unanime,

pour que notre silence le soit également....

LE SAPIN, [regardant par-dessus les autres arbres.]

Les Animaux arrivent.... Ils suivent le Lapin.... Voici l'âme du

Cheval, du Taureau, du Bœuf, de la Vache, du Loup, du Mouton,

du Porc, du Coq, de la Chèvre, de l'Âne et de l'Ours....

[Entrée successive des âmes des Animaux qui, à mesure que

les énumère le Sapin, s'avancent et vont s'asseoir entre les

arbres, à l'exception de l'âme de la Chèvre qui vagabonde çà

et là, et de celle du Porc qui fouille les racines.]

LE CHÊNE

Tous sont-ils ici présents?...

LE LAPIN

La Poule ne pouvait pas abandonner ses œufs, le Lièvre faisait

des courses, le Cerf a mal aux cornes, le Renard est

souffrant,--voici le certificat du médecin,--l'Oie n'a pas

compris et le Dindon s'est mis en colère....

LE CHÊNE

Ces abstentions sont extrêmement regrettables.... Néanmoins, nous

sommes en nombre suffisant.... Vous savez, mes frères, de quoi

il est question. L'enfant que voici, grâce à un talisman dérobé

aux puissances de la Terre, peut s'emparer de notre Oiseau-Bleu,

et nous arracher ainsi le secret que nous gardons depuis

l'origine de la Vie.... Or, nous connaissons assez l'Homme pour

n'avoir aucun doute sur le sort qu'il nous réserve lorsqu'il se

trouvera en possession de ce secret. C'est pourquoi il me semble

que toute hésitation serait aussi stupide que criminelle....

L'heure est grave; il faut que l'enfant disparaisse avant qu'il

soit trop tard....

TYLTYL

Que dit-il?...

LE CHIEN, [rôdant autour du Chêne en montrant ses crocs.]

As-tu vu mes dents, vieux perclus?...

LE HÊTRE, [indigné.]

Il insulte le Chêne!...

LE CHÊNE

C'est le Chien?... Qu'on l'expulse! Il ne faut pas que nous

tolérions un traître parmi nous!...

LA CHATTE, [bas, à Tyltyl.]

Éloignez le Chien.... C'est un malentendu.... Laissez-moi faire,

j'arrangerai les choses.... Mais éloignez-le au plus vite....

TYLTYL, [au Chien.]

Veux-tu t'en aller!...

LE CHIEN

Laisse-moi donc lui déchirer ses pantoufles de mousse à ce vieux

goutteux-là!... On va rire!...

TYLTYL

Tais-toi donc!... Et va-t'en!... Mais va-t'en, vilaine bête!...

LE CHIEN

Bon, bon, on s'en ira.... Je reviendrai quand tu auras besoin de

moi....

LA CHATTE, [bas, à Tyltyl.]

Il serait plus prudent de l'enchaîner, sinon il fera des bêtises;

les Arbres se fâcheront, et tout cela finira mal....

TYLTYL

Comment faire?... J'ai égaré sa laisse....

LA CHATTE

Voici tout juste le Lierre qui s'avance avec de solides liens....

LE CHIEN, grondant.

Je reviendrai, je reviendrai!... Podagre! bronchiteux!... Tas de

vieux rabougris, tas de vieilles racines!...C'est la Chatte qui

mène tout!... Je lui revaudrai ça!... Qu'as-tu donc à chuchoter

ainsi, Judas, Tigre, Bazaine!... Wa, wa! wa!...

LA CHATTE

Vous voyez, il insulte tout le monde....

TYLTYL

C'est vrai, il est insupportable et l'on ne s'entend plus....

Monsieur le Lierre, voulez-vous l'enchaîner?...

LE LIERRE, [s'approchant assez craintivement du Chien.]

Il ne mordra pas?...

LE CHIEN, [grondant.]

Au contraire! au contraire!... Il va bien t'embrasser!...

Attends, tu vas voir ça!... Approche, approche donc, tas de

vieilles ficelles!...

TYLTYL, [le menaçant du bâton.]

Tylô!...

LE CHIEN, [rampant aux pieds de Tyltyl en agitant la queue.]

Que faut-il faire, mon petit dieu?...

TYLTYL

Te coucher, à plat ventre!... Obéis au Lierre.... Laisse-toi

garotter, sinon....

LE CHIEN, [grondant entre les dents pendant que le Lierre le

garotte.]

Ficelle!... Corde à pendus!... Laisse à veaux!... Chaîne à

porcs!... Mon petit dieu, regarde.... Il me tord les pattes....

Il m'étrangle!...

TYLTYL

Tant pis!... Tu l'as voulu!... Tais-toi, tiens-toi tranquille, tu

es insupportable!...

LE CHIEN

C'est égal, tu as tort.... Ils ont de vilaines intentions.... Mon

petit dieu, prends garde!... Il me ferme la bouche!... Je ne peux

plus parler!...

LE LIERRE, [qui a ficelé le Chien comme un paquet.]

Où faut-il le porter?... Je l'ai bien bâillonné.... il ne souffle

plus mot....

LE CHÊNE

Qu'on l'attache solidement là-bas, derrière mon tronc, à ma

grosse racine.... Nous verrons ensuite ce qu'il convient d'en

faire.... [Le Lierre aidé du Peuplier porte le Chien derrière le

tronc du Chêne] Est-ce fait?... Bien, maintenant que nous voilà

débarrassés de ce témoin gênant et de ce renégat, délibérons

selon notre justice et notre vérité.... Mon émotion, je ne vous

le cache point, est profonde et pénible.... C'est la première

fois qu'il nous est donné de juger l'Homme et de lui faire sentir

notre puissance.... Je ne crois pas qu'après le mal qu'il nous a

fait, après les monstrueuses injustices que nous avons subies, il

reste le moindre doute sur la sentence qui l'attend....

TOUS LES ARBRES et TOUS LES ANIMAUX

Non! Non! Non!... Pas de doute!... La pendaison!... La mort!...

Il y a trop d'injustice!... Il a trop abusé!... Il y a trop

longtemps!... Qu'on l'écrase! Qu'on le mange!... Tout de

suite!... Tout de suite!...

TYLTYL, [à la Chatte.]

Qu'ont-ils donc?... Ils ne sont pas contents?...

LA CHATTE

Ne vous inquiétez pas.... Ils sont un peu fâchés à cause que le

Printemps est en retard.... Laissez-moi faire, j'arrangerai tout

ça....

LE CHÊNE

Cette unanimité était inévitable.... Il s'agit à présent de

savoir, pour éviter les représailles, quel genre de supplice sera

le plus pratique, le plus commode, le plus expéditif et le plus

sûr; celui qui laissera le moins de traces accusatrices lorsque

les Hommes retrouveront les petits corps dans la forêt....

TYLTYL

Qu'est-ce que c'est que tout ça?... Où veut-il en venir?... Je

commence à en avoir assez.... Puisqu'il a l'Oiseau-Bleu, qu'il le

donne....

LE TAUREAU, [s'avançant.]

Le plus pratique et le plus sûr, c'est un bon coup de corne au

creux de l'estomac.--Voulez-vous que je fonce?...

LE CHÊNE

Qui parle ainsi?...

LA CHATTE

C'est le Taureau.

LA VACHE

Il ferait mieux de se tenir tranquille.... Moi, je ne m'en mêle

pas.... J'ai à brouter toute l'herbe de la prairie qu'on voit

là-bas, dans le bleu de la lune.... J'ai trop à faire....

LE BŒUF

Moi aussi. D'ailleurs, j'approuve tout d'avance....

LE HÊTRE

Moi, j'offre ma plus haute branche pour les pendre....

LE LIERRE

Et moi le nœud coulant....

LE SAPIN

Et moi les quatre planches pour la petite boîte....

LE CYPRÈS

Et moi la concession à perpétuité....

LE SAULE

Le plus simple serait de les noyer dans une de mes rivières....

Je m'en charge....

LE TILLEUL, [conciliant.]

Voyons, voyons.... Est-il bien nécessaire d'en venir à ces

extrémités? Ils sont encore bien jeunes.... On pourrait tout

bonnement les empêcher de nuire en les retenant prisonniers dans

un clos que je me charge de construire en me plantant tout

autour....

LE CHÊNE

Qui parle ainsi?... Je crois reconnaître la voix mielleuse du

Tilleul....

LE SAPIN

En effet....

LE CHÊNE

Il y a donc un renégat parmi nous, comme parmi les Animaux?...

Jusqu'ici, nous n'avions à déplorer que la défection des Arbres

fruitiers; mais ceux-ci ne sont pas de véritables Arbres....

LE PORC, [roulant de petits yeux gloutons.]

Moi, je pense qu'il faut d'abord manger la petite fille.... Elle

doit être bien tendre....

TYLTYL

Que dit-il celui-là?... Attends un peu, espèce de....

LA CHATTE

Je ne sais ce qu'ils ont; mais cela prend mauvaise tournure....

LE CHÊNE

Silence!... Il s'agit de savoir qui de nous aura l'honneur de

porter le premier coup; qui écartera de nos cimes le plus grand

danger que nous ayons couru depuis la naissance de l'Homme....

LE SAPIN

C'est à vous, notre roi et notre patriarche, que revient cet

honneur....

LE CHÊNE

C'est le Sapin qui parle?... Hélas! je suis trop vieux! Je suis

aveugle, infirme, et mes bras engourdis ne m'obéissent plus....

Non, c'est à vous, mon frère, toujours vert, toujours droit,

c'est à vous, qui vîtes naître la plupart de ces Arbres,

qu'échoit, à mon défaut, la gloire du noble geste de notre

délivrance....

LE SAPIN

Je vous remercie, mon vénérable père.... Mais comme j'aurai déjà

l'honneur d'ensevelir les deux victimes, je craindrais d'éveiller

la juste jalousie de mes collègues; et je crois qu'après nous, le

plus ancien et le plus digne, celui qui possède la meilleure

massue, c'est le Hêtre....

LE HÊTRE

Vous savez que je suis vermoulu et que ma massue n'est point

sûre.... Mais l'Orme et le Cyprès ont de puissantes armes....

L'ORME

Je ne demanderais pas mieux; mais je puis à peine me tenir

debout.... Une taupe, cette nuit, m'a retourné le gros orteil....

LE CYPRÈS

Quant à moi, je suis prêt.... Mais, comme mon bon frère le Sapin,

j'aurai déjà, sinon le privilège de les ensevelir, tout au moins

l'avantage de pleurer sur leur tombe.... Ce serait illégitimement

cumuler.... Demandez au Peuplier....

LE PEUPLIER

A moi?... Y pensez-vous?... Mais mon bois est plus tendre que la

chair d'un enfant!... Et puis, je ne sais ce que j'ai.... Je

tremble de fièvre.... Regardez donc mes feuilles.... J'ai dû

prendre froid ce matin au lever du soleil....

LE CHÊNE, [éclatant d'indignation.]

Vous avez peur de l'Homme!... Même ces petits enfants isolés et

sans armes vous inspirent la terreur mystérieuse qui fit toujours

de nous les esclaves que nous sommes!... Eh bien, non! C'est

assez!... Puisqu'il en est ainsi, puisque l'heure est unique,

j'irai seul, vieux, perclus, tremblant, aveugle, contre l'ennemi

héréditaire!... Où est-il?...

[Tâtonnant de son bâton, il s'avance vers Tyltyl.]

TYLTYL, [tirant son couteau de sa poche.]

C'est à moi qu'il en a, ce vieux-là, avec son gros bâton?...

[Tous les autres Arbres, poussant un cri d'épouvante à la

vue du couteau, l'arme mystérieuse et irrésistible de

l'Homme, s'interposent et retiennent le Chêne.]

LES ARBRES

Le couteau!... Prenez garde!.... Le couteau!...

LE CHÊNE, se débattant.

Laissez-moi!... Que m'importe!... Le couteau ou la hache!... Qui

me retient?... Quoi! vous êtes tous ici?... Quoi! vous tous vous

voulez?... [Jetant son bâton] Eh bien, soit!... Honte à nous!...

Que les Animaux nous délivrent!...

LE TAUREAU

C'est cela!... Je m'en charge!... Et d'un seul coup de corne!...

LE BŒUF et LA VACHE, [le retenant par la queue.]

De quoi te mêles-tu?...Ne fais pas de bêtises!... C'est une

mauvaise affaire!... Cela finira mal.... C'est nous qui

trinquerons.... Laisse donc.... C'est affaire aux Animaux

sauvages....

LE TAUREAU

Non, non!... C'est mon affaire!... Attendez!... Mais retenez-moi

donc ou je fais un malheur!...

TYLTYL, [à Mytyl qui pousse des cris aigus.]

N'aie pas peur!... Mets-toi derrière moi.... J'ai mon couteau....

LE COQ

C'est qu'il est crâne, le petit!...

TYLTYL

Alors, c'est décidé, c'est à moi qu'on en veut?...

L'ÂNE

Mais bien sûr, mon petit, tu y a mis le temps, à t'en

apercevoir!...

LE PORC

Tu peux faire ta prière, va, c'est ta dernière heure. Mais ne

cache pas la petite fille.... Je veux m'en régaler les yeux....

C'est elle que je mangerai la première....

TYLTYL

Qu'est-ce que je vous ai fait?...

LE MOUTON

Rien du tout, mon petit.... Mangé mon petit frère, mes deux

sœurs, mes trois oncles, ma tante, bon-papa, bonne-maman....

Attends, attends, quand tu seras par terre, tu verras que j'ai

des dents aussi....

L'ÂNE

Et que j'ai des sabots!...

LE CHEVAL, [piaffant fièrement.]

Vous allez voir ce que vous allez voir!... Aimez-vous mieux que

je le déchire à belles dents ou que je vous l'abatte à coups de

pied?... [Il s'avance magnifiquement sur Tyltyl qui lui fait face

en levant son couteau. Tout à coup, le Cheval, pris de panique,

tourne le dos et fuit à toutes jambes.] Ah! mais non!... Ce n'est

pas juste!... Ce n'est pas de jeu!... Il se défend!...

LE COQ, [ne pouvant cacher son admiration.]

C'est égal, le petit n'a pas froid aux yeux!...

LE PORC, [à l'Ours et au Loup.]

Précipitons-nous tous ensemble.... Je vous soutiendrai par

derrière.... Nous les renverserons et nous nous partagerons la

petite fille quand elle sera par terre....

LE LOUP

Amusez-les par là.... Je vais faire un mouvement tournant....

[Il tourne Tyltyl qu'il attaque par derrière et renverse à demi.]

TYLTYL

Judas!... [Il se redresse sur un genou, brandissant son couteau

et couvrant de son mieux sa petite sœur qui pousse des

hurlements de détresse.--Le voyant à demi renversé, tous les

Animaux et les Arbres se rapprochent et cherchent à lui porter

des coups. L'obscurité se fait subitement. Éperdument, Tyltyl

appelle à l'aide.] A moi! A moi!... Tylô! Tylô!... Où est la

Chatte?... Tylô!... Tylette! Tylette!... Venez! venez!...

LA CHATTE, [hypocritement, à l'écart.]

Je ne peux pas.... Je viens de me fouler la patte....

TYLTYL, [parant les coups et se défendant de son mieux.]

A moi!... Tylô! Tylô!... Je ne peux plus!... Ils sont trop!...

L'Ours! le Cochon! le Loup! l'Âne! le Sapin! le Hêtre!... Tylô!

Tylô! Tylô!...

[Traînant ses liens brisés, le Chien bondit de derrière le

tronc du Chêne et, bousculant Arbres et Animaux, se jette

devant Tyltyl qu'il détend avec rage.]

LE CHIEN, [tout en distribuant d'énormes coups de dent.]

Voilà! voilà! mon petit dieu!... N'aie pas peur! Allons-y!...

J'ai de bons coups de gueule!... Tiens, voilà pour toi, l'Ours,

là dans ton gros derrière!...Voyons, qui en veut encore?... Voilà

pour le Cochon, et ça pour le Cheval et la queue du Taureau!

Voilà! j'ai déchiré la culotte du Hêtre et le jupon du Chêne!...

Le Sapin f.... le camp!... C'est égal, il fait chaud!...

TYLTYL, [accablé.]

Je n'en peux plus!... Le Cyprès m'a donné un grand coup sur la

tête....

LE CHIEN

Aïe! c'est un coup du Saule!... Il m'a cassé la patte!...

TYLTYL

Ils reviennent à la charge! Tous ensemble!... Cette fois, c'est

le Loup!...

LE CHIEN

Attends, que je l'étrenne!...

LE LOUP

Imbécile!... Notre frère!... Ses parents ont noyé tes petits!...

LE CHIEN

Ils ont bien fait!... Tant mieux!... C'est qu'ils te

ressemblaient!...

TOUS LES ARBRES et TOUS LES ANIMAUX

Renégat!... Idiot!... Traître! Félon! Nigaud!... Judas!...

Laisse-le! C'est la mort! Viens à nous!

LE CHIEN, [ivre d'ardeur et de dévouement.]

Non! non!... Seul contre tous!... Non, non!... Fidèle aux dieux!

aux meilleurs! aux plus grands!... [À Tyltyl.]Prends garde, voici

l'Ours!... Méfie-toi du Taureau.... Je vais lui sauter à la

gorge.... Aïe!... C'est un coup de pied.... L'Âne m'a cassé deux

dents....

TYLTYL

Je ne peux plus, Tylô!... Aïe!... C'est un coup de l'Orme....

Regarde, ma main saigne.... C'est le Loup ou le Porc....

LE CHIEN

Attends, mon petit dieu.... Laisse-moi t'embrasser. Là, un bon

coup de langue.... Ça te fera du bien.... Reste bien derrière

moi.... Ils n'osent plus approcher.... Si!... Les voilà qui

reviennent!... Ah! ce coup, c'est sérieux!... Tenons ferme!...

TYLTYL, [se laissant tomber sur le sol.]

Non, ce n'est plus possible....

LE CHIEN

On vient!... J'entends, je flaire!...

TYLTYL

Où donc?... Qui donc?...

LE CHIEN

Là! là!... C'est la Lumière!... Elle nous a retrouvés!...

Sauvés, mon petit roi!... Embrasse-moi!... Sauvés!... regarde!...

Ils se méfient!... Ils s'écartent!... Ils ont peur!...

TYLTYL

La Lumière!... La Lumière!... Venez donc!... Hâtez-vous!... Ils

se sont révoltés!... Ils sont tous contre nous!...

[Entre la Lumière: à mesure qu'elle s'avance, l'Aurore se

lève sur la forêt qui s'éclaire.]

LA LUMIÈRE

Qu'est-ce donc?... Qu'y a-t-il?...Mais, malheureux! tu ne savais

donc pas!... Tourne le Diamant! Ils rentreront dans le Silence et

dans l'Obscurité; et tu ne verras plus leurs sentiments....

[Tyltyl tourne le Diamant.--Aussitôt les âmes de tous les

Arbres se précipitent dans les troncs qui se referment.

--Les âmes des Animaux disparaissent également; et l'on

voit, au loin, brouter une Vache et un Mouton paisibles,

etc.--La Forêt redevient innocente. Étonné, Tyltyl regarde

autour de soi.]

TYLTYL

Où sont-ils?... Qu'avaient-ils?... Est-ce qu'ils étaient

fous?...

LA LUMIÈRE

Mais non, ils sont toujours ainsi; mais on ne le sait pas parce

qu'on ne le voit pas.... Je te l'avais bien dit: il est dangereux

de les réveiller quand je ne suis pas là....

TYLTYL, [essuyant son couteau.]

C'est égal; sans le Chien et si je n'avais pas eu mon couteau....

Je n'aurais jamais cru qu'ils fussent si méchants!...

LA LUMIÈRE

Tu vois bien que l'Homme est tout seul contre tous, en ce

monde....

LE CHIEN

Tu n'as pas trop de mal, mon petit dieu?...

TYLTYL

Rien de grave.... Quant à Mytyl, ils ne l'ont pas touchée....

Mais toi, mon bon Tylô?... Tu as la bouche en sang, et ta patte

est cassée?...

LE CHIEN

Pas la peine d'en parler.... Demain, il n'y paraîtra plus....

Mais l'affaire était chaude!...

LA CHATTE, [sortant d'un fourré en boitant.]

Je crois bien!... Le Bœuf m'a donné un coup de corne dans le

ventre.... On n'en voit pas la trace, mais il me fait bien

mal.... Et le Chêne m'a cassé la patte....

LE CHIEN

J'aimerais bien savoir laquelle....

MYTYL, caressant la Chatte.

Ma pauvre Tylette, est-ce vrai?... Où donc te trouvais-tu?... Je

ne t'ai pas aperçue....

LA CHATTE, [hypocritement.]

Petite mère, j'ai été blessée tout de suite, en attaquant le

vilain Porc qui voulait te manger.... C'est alors que le Chêne

m'a donné ce grand coup qui m'a étourdie....

LE CHIEN, [à la Chatte, entre les dents.]

Toi, tu sais, j'ai deux mots à te dire.... Tu ne perdras rien

pour attendre!...

LA CHATTE, [plaintivement, à Mytyl.]

Petite mère, il m'insulte.... Il veut me faire du mal....

MYTYL, [au Chien.]

Veux-tu bien la laisser tranquille, vilaine bête....

Ils sortent tous.

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