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Candide, ou l'optimisme

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Candide, ou l'optimisme

Capítulo 13 · Candide, ou l'optimisme

CHAPITRE XI.

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CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.

Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez
n’a pas toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été
servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de
Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à quatorze ans dans un palais auquel
tous les châteaux de vos barons allemands n’auraient pas servi
d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les magnificences
de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, au
milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà
de l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme,
taillée comme celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles
paupières! quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes
deux prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me
disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m’habillaient et qui me
déshabillaient tombaient en extase en me regardant par-devant et
par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur place.

[a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent
aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape
connu. Quelle circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette
note de Voltaire est posthume. Elle n’était même pas dans les éditions
de Kehl. Je la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain
est Urbain VIII, mort en 1644. B.

Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince!
aussi beau que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit
et brûlant d’amour; je l’aimais comme on aime pour la première fois,
avec idolâtrie, avec emportement. Les noces furent préparées: c’était
une pompe, une magnificence inouïe; c’étaient des fêtes, des
carrousels, des opéra-buffa continuels; et toute l’Italie fit pour moi
des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passable. Je touchais au
moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été
maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il
mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais
ce n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée
que moi, voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste.
Elle avait une très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes
sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome.
Voilà qu’un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde: nos soldats
se défendirent comme des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux
en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution _in
articulo mortis_.

Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos
filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la
diligence avec laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce
qui me surprit davantage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans
un endroit où nous autres femmes nous ne nous laissons mettre
d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me paraissait bien
étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti de son
pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché
là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi
les nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les
religieux chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent
des Turcs et des Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on
n’a jamais dérogé.

Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse
d’être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce
que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était
encore très belle: nos filles d’honneur, nos simples femmes de chambre
avaient plus de charmes qu’on n’en peut trouver dans toute l’Afrique:
pour moi, j’étais ravissante, j’étais la beauté, la grâce même, et
j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette fleur, qui avait
été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le
capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait encore me
faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse de
Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous
éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des
choses si communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle.

Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de
l’empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait
en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs
contre basanés, de basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres:
c’était un carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire.

[1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans,
voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre
XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126. B.

A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de
celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous
étions, après les diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je
fus témoin d’un combat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats
d’Europe. Les peuples septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent;
ils n’ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en
Afrique. Il semble que vos Européans aient du lait dans les veines;
c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des habitants du
mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des lions,
des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait.
Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon
capitaine la retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une
jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Nos filles se
trouvèrent presque toutes en un moment tirées ainsi à quatre soldats.
Mon capitaine me tenait cachée derrière lui; il avait le cimeterre au
poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin je vis toutes
nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les
monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui
les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres,
et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un
tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans
l’étendue de plus de trois cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq
prières par jour ordonnées par Mahomet.

Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de
cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au
bord d’un ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude,
d’horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après mes sens accablés se
livrèrent à un sommeil qui tenait plus de l’évanouissement que du
repos. J’étais dans cet état de faiblesse et d’insensibilité, entre la
mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque chose qui
s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de
bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che
sciagura d’essere senza coglioni!_

Candide, ou l'optimisme

Sinopse

Texto original em FR preservado no Literunico para leitura comparada com a edição/tradução da Copa Literunico. Fonte-base: https://www.gutenberg.org/files/4650/4650-0.txt

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