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Candide, ou l'optimisme

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Candide, ou l'optimisme

Capítulo 14 · Candide, ou l'optimisme

CHAPITRE XII.

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CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.

Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins
surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y
avait de plus grands malheurs que celui dont il se plaignait; je
l’instruisis en peu de mots des horreurs que j’avais essuyées, et je
retombai en faiblesse. Il m’emporta dans une maison voisine, me fit
mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me
flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que jamais
il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis
né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous
les ans; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle
que celle des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit
cette opération avec un très grand succès, et j’ai été musicien de la
chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je.
De votre mère! s’écria-t-il en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune
princesse que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans, et qui promettait
déjà d’être aussi belle que vous êtes?—C’est moi-même; ma mère est à
quatre cents pas d’ici coupée en quartiers sous un tas de morts…..

[1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être
ministre, gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782.
Voltaire reparle de ce Farinelli dans la _Conversation de l’Intendant
des menus en exercice_: voyez les _Mélanges_, année 1761. B.

Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses
aventures, et m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc
par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité
par lequel on lui fournirait de la poudre, des canons, et des
vaisseaux, pour l’aider à exterminer le commerce des autres chrétiens.
Ma mission est faite, dit cet honnête eunuque; je vais m’embarquer à
Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. _Ma che sciagura d’essere senza
coglioni!_

Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me
mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette
province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de
l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur.
Vous avez vu des tremblements de terre; mais, mademoiselle, avez-vous
jamais eu la peste? Jamais, répondit la baronne.

Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien
au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique;
j’en fus attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un
pape, âgée de quinze ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la
pauvreté, l’esclavage, avait été violée presque tous les jours, avait
vu couper sa mère en quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et
mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus pourtant pas; mais mon
eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger périrent.

Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés,
on vendit les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à
Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de
Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne;
de Smyrne à Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janissaires,
qui fut bientôt commandé pour aller défendre Azof contre les Russes qui
l’assiégeaient.

L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail,
et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux
eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais
ils nous le rendirent bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne
pardonna ni au sexe, ni à l’âge; il ne resta que notre petit fort; les
ennemis voulurent nous prendre par famine. Les vingt janissaires
avaient juré de ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils
furent réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur
de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de
manger les femmes.

[2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la
rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent;
mais à la paix de 1789, ils la rendirent après l’avoir démantelée. La
prise d’Azof, sous Catherine II, est postérieure de dix ans à
_Candide_. B.

Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un
beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer
tout-à-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune de ces
dames, vous ferez très bonne chère; s’il faut y revenir, vous en aurez
encore autant dans quelques jours; le ciel vous saura gré d’une action
si charitable, et vous serez secourus.

Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette
horrible opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux
enfants qu’on vient de circoncire: nous étions toutes à la mort.

A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions
fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un
janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention à l’état
où nous étions. Il y a partout des chirurgiens français: un d’eux qui
était fort adroit prit soin de nous, il nous guérit; et je me
souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent bien fermées, il
me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de nous
consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était
arrivée, et que c’était la loi de la guerre.

Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou;
j’échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me
donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué
au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour quelque
tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je m’enfuis; je
traversai toute la Russie; je fus long-temps servante de cabaret à
Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à
Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans
l’opprobre, n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours
que j’étais fille d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais
encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos
penchants les plus funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de
vouloir porter continuellement un fardeau qu’on veut toujours jeter par
terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de
caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le
coeur?

J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les
cabarets où j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient
leur existence en exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient
mis volontairement fin à leur misère, trois nègres, quatre Anglais,
quatre Genevois, et un professeur allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini
par être servante chez le Juif don Issachar; il me mit auprès de vous,
ma belle demoiselle; je me suis attachée à votre destinée, et j’ai été
plus occupée de vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même
jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu piquée, et
s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour se
désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le
monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter
son histoire, et s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa
vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu’il était le plus
malheureux des hommes, jetez-moi dans la mer la tête la première.

[3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya
volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa
_Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième partie. B.

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Sinopse

Texto original em FR preservado no Literunico para leitura comparada com a edição/tradução da Copa Literunico. Fonte-base: https://www.gutenberg.org/files/4650/4650-0.txt

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