CHAPITRE XXII Le rouge et le noir · Capítulo 22 de 75
Obra Menu

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXII

FAÇONS D'AGIR EN 1830

La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée.

R. P. MAMAGRIDA

A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers Mme

de Rênal. Je l'aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse,

elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal! Elle s'en tire comme un

diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a

dans mon fait petitesse bourgeoise; ma vanité est choquée, parce que M.

de Rênal est un homme! illustre et vaste corporation à laquelle j'ai

l'honneur d'appartenir, je ne suis qu'un sot.

M. Chélan avait refusé les logements que les libéraux les plus

considérés du pays lui avaient offerts à l'envi lorsque sa destitution

le chassa du presbytère. Les deux chambres qu'il avait louées étaient

encombrées par ses livres. Julien, voulant montrer à Verrières ce que

c'était qu'un prêtre, alla prendre chez son père une douzaine de

planches de sapin, qu'il porta lui même sur le dos tout le long de la

grande rue. Il emprunta des outils à un ancien camarade, et eut bientôt

bâti une sorte de bibliothèque dans laquelle il rangea les livres de M.

Chélan.

--Je te croyais corrompu par la vanité du monde, lui disait le vieillard

pleurant de joie; voilà qui rachète bien l'enfantillage de ce brillant

uniforme de garde d'honneur qui t'a fait tant d'ennemis.

M. de Rênal avait ordonné à Julien de loger chez lui. Personne ne

soupçonna ce qui s'était passé. Le troisième jour après son arrivée,

Julien vit monter jusque dans sa chambre un non moindre personnage que

M. le sous-préfet de Maugiron. Ce ne tut qu'après doux grandes heures de

bavardage insipide et de grandes jérémiades sur la méchanceté des

hommes, sur le peu de probité des gens chargés de l'administration des

deniers publics, sur les dangers de cette pauvre France, etc., etc., que

Julien vit poindre enfin le sujet de la visite. On était déjà sur le

palier de l'escalier, et le pauvre précepteur à demi disgracié

reconduisait avec le respect convenable le futur préfet de quelque

heureux département, quand il plut à celui-ci de s'occuper de la fortune

de Julien, de louer sa modération en affaires d'intérêt, etc., etc.

Enfin M. de Maugiron le serrant dans ses bras de l'air le plus paterne

lui proposa de quitter M. de Rênal et d'entrer chez un fonctionnaire qui

avait des enfants à _éduquer_, et qui, comme le roi Philippe,

remercierait le ciel, non pas tant de les lui avoir donnés que de les

avoir fait naître dans le voisinage de M. Julien. Leur précepteur

jouirait de huit cents francs d'appointements payables non pas de mois

en mois, ce qui n'est pas noble, dit M. de Maugiron, mais par quartier,

et toujours d'avance.

C'était le tour de Julien, qui, depuis une heure et demie, attendait la

parole avec ennui. Sa réponse fut parfaite, et surtout longue comme un

mandement; elle laissait tout entendre, et cependant ne disait rien

nettement. On y eût trouvé à la fois du respect pour M. de Rênal, de la

vénération pour le public de Verrières et de la reconnaissance pour

l'illustre sous-préfet. Ce sous-préfet étonné de trouver plus jésuite

que lui essaya vainement d'obtenir quelque chose de précis. Julien,

enchanté, saisit l'occasion de s'exercer, et recommença sa réponse en

d'autres termes. Jamais ministre éloquent, qui veut user la fin d'une

séance où la Chambre a l'air de vouloir se réveiller, n'a moins dit en

plus de paroles. A peine M. de Maugiron sorti, Julien se mit à rire

comme un fou. Pour profiter de sa verve jésuitique, il écrivit une

lettre de neuf pages à M. de Rênal, dans laquelle il lui rendait compte

de tout ce qu'on lui avait dit, et lui demandait humblement conseil. Ce

coquin ne m'a pourtant pas dit le nom de la personne qui fait l'offre!

Ce sera M. Valenod qui voit dans mon exil à Verrières l'effet de sa

lettre anonyme.

Sa dépêche expédiée, Julien, content comme un chasseur qui, à six heures

du matin, par un beau jour d'automne, débouche dans une plaine abondante

en gibier, sortit pour aller demander conseil à M. Chélan. Mais avant

d'arriver chez le bon curé, le ciel qui voulait lui ménager des

jouissances, jeta sous ses pas M. Valenod, auquel il ne cacha point que

son coeur était déchiré; un pauvre garçon comme lui se devait tout

entier à la vocation que le ciel avait placée dans son coeur, mais la

vocation n'était pas tout dans ce bas monde. Pour travailler dignement à

la vigne du Seigneur, et n'être pas tout à fait indigne de tant de

savants collaborateurs, il fallait l'instruction; il fallait passer au

séminaire de Besançon deux années bien dispendieuses, il devenait donc

indispensable et l'on pouvait dire que c'était en quelque sorte un

devoir de faire des économies, ce qui était bien plus facile sur un

traitement de huit cents francs payés par quartier qu'avec six cents

francs qu'on mangeait de mois en mois. D'un autre côté, le ciel, en le

plaçant auprès des jeunes de Rênal, et surtout en lui inspirant pour eux

un attachement spécial, ne semblait-il pas lui indiquer qu'il n'était

pas à propos d'abandonner cette éducation pour une autre...

Julien atteignit un tel degré de perfection dans ce genre d'éloquence

qui a remplacé la rapidité d'action de l'Empire, qu'il finit par

s'ennuyer lui-même par le son de ses paroles.

En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande livrée, qui le

cherchait dans toute la ville, avec un billet d'invitation à dîner pour

le même jour.

Jamais Julien n'était allé chez cet homme; quelques jours seulement

auparavant il ne songeait qu'aux moyens de lui donner une volée de coups

de bâton sans se faire une affaire en police correctionnelle. Quoique le

dîner ne fût indiqué que pour une heure Julien trouva plus respectueux

de se présenter dès midi et demi dans le cabinet de travail de M. le

directeur du dépôt. Il le trouva étalant son importance au milieu d'une

foule de cartons. Ses gros favoris noirs, son énorme quantité de

cheveux, son bonnet grec placé de travers sur le haut de la tête, sa

pipe immense ses pantoufles brodées, les grosses chaînes d'or croisées

en tous sens sur sa poitrine et tout cet appareil d'un financier de

province, qui se croit homme à bonnes fortunes, n'imposaient point à

Julien; il n'en pensait que plus aux coups de bâton qu'il lui devait.

Il demanda l'honneur d'être présenté à Mme Valenod; elle était à sa

toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation, il eut l'avantage

d'assister à celle de M. le directeur du dépôt. On passa ensuite chez

Mme Valenod, qui lui présenta ses enfants les larmes aux yeux. Cette

dame, l'une des plus considérables de Verrières, avait une grosse figure

d'homme, à laquelle elle avait mis du rouge pour cette grande cérémonie.

Elle y déploya tout le pathos maternel.

Julien pensait à Mme de Rênal. Sa méfiance ne le laissait guère

susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont appelés par les

contrastes, mais alors il en était saisi jusqu'à l'attendrissement.

Cette disposition fut augmentée par l'aspect de la maison du directeur

du dépôt. On la lui fit visiter. Tout y était magnifique et neuf, et on

lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque

chose d'ignoble et qui sentait l'argent volé. Jusqu'aux domestiques,

tout le monde y avait l'air d'assurer sa contenance contre le mépris.

Le percepteur des contributions, l'homme des impositions indirectes,

l'officier de gendarmerie, et deux ou trois autres fonctionnaires

publics arrivèrent avec leurs femmes. Ils furent suivis de quelques

libéraux riches. On annonça le dîner. Julien, déjà fort mal disposé,

vint à penser que de l'autre côté du mur de la salle à manger, se

trouvaient de pauvres détenus, sur la portion de viande desquels on

avait peut-être grivelé pour acheter tout ce luxe de mauvais goût dont

on voulait l'étourdir.

Ils ont faim peut-être en ce moment, se dit-il à lui-même; sa gorge se

serra, il lui fut impossible de manger et presque de parler. Ce fut bien

pis un quart d'heure après, on entendant de loin en loin quelques

accents d'une chanson populaire et, il faut l'avouer, un peu ignoble,

que chantait l'un des reclus. M. Valenod regarda un de ses gens en

grande livrée, qui disparut, et bientôt on n'entendit plus chanter. Dans

ce moment, un valet offrait à Julien du vin du Rhin, dans un verre vert,

et Mme Valenod avait soin de lui faire observer que ce vin coûtait neuf

francs la bouteille pris sur place. Julien, tenant son verre vert, dit à

M. Valenod:

--On ne chante plus cette vilaine chanson.

--Parbleu! je le crois bien, répondit le directeur triomphant, j'ai fait

imposer silence aux gueux.

Ce mot fut trop fort pour Julien, il avait les manières, mais non pas

encore le coeur de son état. Malgré toute son hypocrisie si souvent

exercée, il sentit une grosse larme couler le long de sa joue.

Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut absolument

impossible de faire honneur au vin du Rhin. _L'empêcher de chanter!_ se

disait-il à lui-même, ô mon Dieu! et tu le souffres.

Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement de mauvais ton. Le

percepteur des contributions avait entonné une chanson royaliste.

Pendant le tapage du refrain, chanté en choeur: Voilà donc, se disait la

conscience de Julien, la sale fortune à laquelle tu parviendras, et tu

n'en jouiras qu'à cette condition et en pareille compagnie! Tu auras

peut-être une place de vingt mille francs, mais il faudra que, pendant

que tu te gorges de viandes, tu empêches de chanter le pauvre

prisonnier; tu donneras à dîner avec l'argent que tu auras volé sur sa

misérable pitance, et pendant ton dîner il sera encore plus

malheureux!--O Napoléon! qu'il était doux de ton temps de monter à la

fortune par les dangers d'une bataille; mais augmenter lâchement la

douleur du misérable!

J'avoue que la faiblesse, dont Julien fait preuve dans ce monologue, me

donne une pauvre opinion de lui. Il serait digne d'être le collègue de

ces conspirateurs en gants jaunes, qui prétendent changer toute la

manière d'être d'un grand pays, et ne veulent pas avoir à se reprocher

la plus petite égratignure.

Julien fut violemment rappelé à son rôle. Ce n'était pas pour rêver et

ne rien dire qu'on l'avait invité à dîner en si bonne compagnie.

Un fabricant de toiles peintes retiré, membre correspondant de

l'académie de Besançon et de celle d'Uzès, lui adressa la parole, d'un

bout de la table à l'autre, pour lui demander si ce que l'on disait

généralement de ses progrès étonnants dans l'étude du Nouveau Testament

était vrai.

Un silence profond s'établit tout à coup; un Nouveau Testament latin se

rencontra comme par enchantement dans les mains du savant membre de deux

académies. Sur la réponse de Julien, une demi-phrase latine fut lue au

hasard. Il récita: sa mémoire se trouva fidèle, et ce prodige fut admiré

avec toute la bruyante énergie de la fin d'un dîner. Julien regardait la

figure enluminée des dames; plusieurs n'étaient pas mal. Il avait

distingué la femme du percepteur beau chanteur.

--J'ai honte, en vérité, de parler si longtemps latin devant ces dames,

dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau, c'était le membre des deux

académies, a la bonté de lire au hasard une phrase latine, au lieu de

répondre en suivant le texte latin, j'essayerai de le traduire

impromptu.

Cette seconde épreuve mit le comble à sa gloire.

Il y avait là plusieurs libéraux riches, mais heureux pères d'enfants

susceptibles d'obtenir des bourses, et en cette qualité subitement

convertis depuis la dernière mission. Malgré ce trait de fine politique,

jamais M. de Rênal n'avait voulu les recevoir chez lui. Ces braves gens

qui ne connaissaient Julien que de réputation et pour lavoir vu à cheval

le jour de l'entrée du roi de *** étaient ses plus bruyants admirateurs.

Quand ces sots se lasseront-ils d'écouter ce style biblique, auquel ils

ne comprennent rien? pensait-il. Mais au contraire ce style les amusait

par son étrangeté; ils en riaient. Mais Julien se lassa.

Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla d'un chapitre

de la nouvelle théologie de Ligorio qu'il avait à apprendre pour le

réciter le lendemain à M. Chélan. Car mon métier, ajouta-t-il

agréablement est de faire réciter des leçons et d'en réciter moi-même.

On rit beaucoup, on admira, tel est l'esprit à l'usage de Verrières.

Julien était déjà debout tout le monde se leva malgré le décorum; tel

est l'empire du génie. Mme Valenod le retint encore un quart d'heure: il

fallait bien qu'il entendît les enfants réciter leur catéchisme, ils

firent les plus drôles de contusions, dont lui seul s'aperçut. Il n'eut

garde de les relever. Quelle ignorance des premiers principes de la

religion, pensait-il! Il saluait enfin et croyait pouvoir s'échapper,

mais il fallut essuyer une fable de La Fontaine.

--Cet auteur est bien immoral, dit Julien à Mme Valenod, certaine fable,

sur messire Jean Chouart, ose déverser le ridicule sur ce qu'il y a de

plus vénérable. Il est vivement blâmé par les meilleurs commentateurs.

Julien reçut avant de sortir quatre ou cinq invitations à dîner. Ce

jeune homme fait honneur au département, s'écriaient tous à la fois les

convives fort égayés. Ils allèrent jusqu'à parler d'une pension votée

sur les fonds communaux, pour le mettre à même de continuer ses études à

Paris.

Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la salle à manger,

Julien avait gagné lestement la porte cochère. Ah! canaille! canaille!

s'écria-t-il à voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant

le plaisir de respirer l'air frais.

Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui, pendant

longtemps, avait été tellement choqué du sourire dédaigneux et de la

supériorité hautaine qu'il découvrait au fond de toutes les politesses

qu'on lui adressait chez M. de Rênal. Il ne put s'empêcher de sentir

l'extrême différence. Oublions même, se disait-il en s'en allant, qu'il

s'agit d'argent volé aux pauvres détenus, et encore qu'on empêche de

chanter! Jamais M. de Rênal s'avisa-t-il de dire à ses hôtes le prix de

chaque bouteille de vin qu'il leur présente? Et ce M. Valenod, dans

l'énumération de ses propriétés, qui revient sans cesse, il ne peut

parler de sa maison, de son domaine, etc., si sa femme est présente,

sans dire ta maison, ton domaine.

Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la propriété, venait

de faire une scène abominable, pendant le dîner, à un domestique qui

avait cassé un verre à pied et dépareillé une de ses douzaines; et ce

domestique avait répondu avec la dernière insolence.

Quel ensemble! se disait Julien; ils me donneraient la moitié de tout ce

qu'ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec eux. Un beau jour, je

me trahirais; je ne pourrais retenir l'expression du dédain qu'ils

m'inspirent.

Il fallut cependant, d'après les ordres de Mme de Rênal, assister à

plusieurs dîners du même genre, Julien fut à la mode, on lui pardonnait

son habit de garde d'honneur, ou plutôt cette imprudence était la cause

véritable de ses succès. Bientôt il ne fut plus question dans Verrières

que de voir qui l'emporterait dans la lutte pour obtenir le savant jeune

homme, de M. de Rênal, ou du directeur du dépôt. Ces messieurs formaient

avec M. Maslon un triumvirat qui, depuis nombre d'années tyrannisait la

ville. On jalousait le maire, les libéraux avaient à s'en plaindre; mais

après tout il était noble et fait pour la supériorité, tandis que le

père de M. Valenod ne lui avait pas laissé six cents livres de rente. Il

avait fallu passer pour lui de la pitié pour le mauvais habit vert pomme

que tout le monde lui avait connu dans sa jeunesse, à l'envie pour ses

chevaux normands, pour ses chaînes d'or, pour ses habits venus de Paris,

pour toute sa prospérité actuelle.

Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut découvrir un

honnête homme; il était géomètre, s'appelait Gros, et passait pour

jacobin. Julien, s'étant voué à ne jamais dire que des choses qui lui

semblaient fausses à lui-même, fut obligé de s'en tenir au soupçon à

l'égard de M. Gros. Il recevait de Vergy de gros paquets de thèmes. On

lui conseillait de voir souvent son père, il se conformait à cette

triste nécessité. En un mot, il raccommodait assez bien sa réputation,

lorsqu'un matin il fut bien surpris de se sentir réveiller par deux

mains qui lui fermaient les yeux.

C'était Mme de Rênal, qui avait fait un voyage à la ville, et qui,

montant les escaliers quatre à quatre, et laissant ses enfants occupés

d'un lapin favori qui était du voyage, était parvenue à la chambre de

Julien un instant avant eux. Ce moment fut délicieux, mais bien court:

Mme de Rênal avait disparu quand les enfants arrivèrent avec le lapin,

qu'ils voulaient montrer à leur ami. Julien fit bon accueil à tous même

au lapin. Il lui semblait retrouver sa famille, il sentit qu'il aimait

ces enfants qu'il se plaisait à jaser avec eux. Il était étonné de là

douceur de leur voix, de la simplicité et de la noblesse de leurs

petites façons, il avait besoin de laver son imagination de toutes les

façons d'agir vulgaires, de toutes les pensées désagréables au milieu

desquelles il respirait à Verrières. C'était toujours la crainte de

manquer, c'étaient toujours le luxe et la misère se prenant aux cheveux.

Les gens chez qui il dînait, à propos de leur rôti faisaient des

confidences humiliantes pour eux, et nauséabondes pour qui les

entendait.

--Vous autres nobles, vous avez raison d'être fiers disait-il à Mme de

Rênal. Et il lui racontait tous les dîners qu'il avait subis.

--Vous êtes donc à la mode! Et elle riait de bon coeur en songeant au

rouge que Mme Valenod se croyait obligée de mettre toutes les fois

qu'elle attendait Julien. Je crois qu'elle a des projets sur votre

coeur, ajoutait-elle.

Le déjeuner fut délicieux. La présence des enfants, quoique gênante en

apparence, dans le fait augmentait le bonheur commun. Ces pauvres

enfants ne savaient comment témoigner leur joie de revoir Julien. Les

domestiques n'avaient pas manqué de leur conter qu'on lui offrait deux

cents francs de plus, pour _éduquer_ les petits Valenod.

Au milieu du déjeuner, Stanislas-Xavier, encore pâle de sa grande

maladie, demanda tout à coup à sa mère combien valaient son couvert

d'argent et le gobelet dans lequel il buvait.

--Pourquoi cela?

--Je veux les vendre pour en donner le prix à M. Julien, et qu'il ne

soit pas _dupe_ en restant avec nous.

Julien l'embrassa, les larmes aux yeux. Sa mère pleurait tout à fait,

pendant que Julien, qui avait pris Stanislas sur ses genoux, lui

expliquait qu'il ne fallait pas se servir de ce mot dupe, qui, employé

dans ce sens, était une façon de parler de laquais. Voyant le plaisir

qu'il faisait à Mme de Rênal, il chercha à expliquer par des exemples

pittoresques, qui amusaient les enfants, ce que c'était qu'être dupe.

--Je comprends, dit Stanislas, c'est le corbeau qui a la sottise de

laisser tomber son fromage, que prend le renard qui était un flatteur.

Mme de Rênal, folle de joie, couvrait ses enfants de baisers, ce qui ne

pouvait guère se faire sans s'appuyer un peu sur Julien.

Tout à coup la porte s'ouvrit; c'était M. de Rênal. Sa figure sévère et

mécontente fit un étrange contraste avec la douce joie que sa présence

chassait. Mme de Rênal pâlit; elle se sentait hors d'état de rien nier.

Julien saisit la parole et, parlant très haut, se mit à raconter à M. le

maire le trait du gobelet d'argent que Stanislas voulait vendre. Il

était sûr que cette histoire serait mal accueillie. D'abord M. de Rênal

fronçait le sourcil par bonne habitude au seul nom d'argent. La mention

de ce métal disait-il, est toujours une préface à quelque mandat tiré

sur ma bourse.

Mais ici il y avait plus qu'intérêt d'argent; il y avait augmentation de

soupçons. L'air de bonheur qui animait sa famille en son absence n'était

pas fait pour arranger les choses, auprès d'un homme dominé par une

vanité aussi chatouilleuse. Comme sa femme lui vantait la manière

remplie de grâce et d'esprit avec laquelle Julien donnait des idées

nouvelles à ses élèves:

--Oui! oui! je le sais, il me rend odieux à mes enfants; il lui est bien

aisé d'être pour eux cent fois plus aimable que moi qui, au fond suis le

maître. Tout tend dans ce siècle à jeter de l'odieux sur l'autorité

_légitime_. Pauvre France!

Mme de Rênal ne s'arrêta point à examiner les nuances de l'accueil que

lui faisait son mari. Elle venait d'entrevoir la possibilité de passer

douze heures avec Julien. Elle avait une foule d'emplettes à faire à la

ville, et déclara qu'elle voulait absolument aller dîner au _cabaret_;

quoi que pût dire ou faire son mari, elle tint à son idée. Les enfants

étaient ravis de ce seul mot cabaret, que prononce avec tant de plaisir

la pruderie moderne.

M. de Rênal laissa sa femme dans la première boutique de nouveautés où

elle entra, pour aller faire quelques visites. Il revint plus morose que

le matin, il était convaincu que toute la ville s'occupait de lui et de

Julien. A la vérité, personne ne lui avait encore laissé soupçonner la

partie offensante des propos du public. Ceux qu'on avait redits à M. le

maire avaient trait uniquement à savoir si Julien resterait chez lui

avec six cents francs, ou accepterait les huit cents francs offerts par

M. le directeur du dépôt.

Ce directeur, qui rencontra M. de Rênal dans le monde, lui _battit

froid_. Cette conduite n'était pas sans habileté, il y a peu

d'étourderie en province: les sensations y sont si rares, qu'on les

coule à fond.

M. Valenod était ce qu'on appelle, à cent lieues de Paris, un _faraud_;

c'est une espèce d'un naturel effronté et grossier. Son existence

triomphante, depuis 1815, avait renforcé ses belles dispositions. Il

régnait, pour ainsi dire, à Verrières, sous les ordres de M. de Rênal,

mais beaucoup plus actif, ne rougissant de rien, se mêlant de tout, sans

cesse allant, écrivant, parlant, oubliant les humiliations, n'ayant

aucune prétention personnelle il avait fini par balancer le crédit de

son maire, aux yeux du pouvoir ecclésiastique. M. Valenod avait dit en

quelque sorte aux épiciers du pays: Donnez-moi les deux plus sots

d'entre vous; aux gens de loi: indiquez-moi les deux plus ignares; aux

officiers de santé: désignez-moi les deux plus charlatans. Quand il

avait eu rassemblé les plus effrontés de chaque métier, il leur avait

dit: régnons ensemble.

Les façons de ces gens-là blessaient M. de Rênal. La grossièreté du

Valenod n'était offensée de rien, pas même des démentis que le petit

abbé Maslon ne lui épargnait pas en public.

Mais, au milieu de cette prospérité, M. Valenod avait besoin de se

rassurer, par de petites insolences de détail contre les grosses vérités

qu'il sentait bien que tout le monde était en droit de lui adresser. Son

activité avait redoublé depuis les craintes que lui avait laissées la

visite de M. Appert; il avait fait trois voyages à Besançon; il écrivait

plusieurs lettres chaque courrier; il en envoyait d'autres par des

inconnus qui passaient chez lui à la tombée de la nuit. Il avait eu tort

peut-être de faire destituer le vieux curé Chélan; car cette démarche

vindicative l'avait fait regarder, par plusieurs dévotes de bonne

naissance, comme un homme profondément méchant. D'ailleurs ce service

rendu l'avait mis dans la dépendance absolue de M. le grand vicaire de

Frilair, et il en recevait d'étranges commissions. Sa politique en était

à ce point, lorsqu'il céda au plaisir d'écrire une lettre anonyme. Pour

surcroît d'embarras sa femme lui déclara qu'elle voulait avoir Julien

chez elle; sa vanité s'en était coiffée.

Dans cette position, M. Valenod prévoyait une scène décisive avec son

ancien confédéré M. de Rênal. Celui-ci lui adresserait des paroles

dures, ce qui lui était assez égal; mais il pouvait écrire à Besançon et

même à Paris. Un cousin de quelque ministre pouvait tomber tout à coup à

Verrières, et prendre le dépôt de mendicité. M. Valenod pensa à se

rapprocher des libéraux: c'est pour cela que plusieurs étaient invités

au dîner où Julien récita. Il aurait été puissamment soutenu contre le

maire. Mais des élections pouvaient survenir, et il était trop évident

que le dépôt et un mauvais vote étaient incompatibles. Le récit de cette

politique fort bien devinée par Mme de Rênal, avait été fait à Julien,

pendant qu'il lui donnait le bras pour aller d'une boutique à l'autre,

et peu à peu les avait entraînés au COURS DE LA FIDÉLITÉ, où ils

passèrent plusieurs heures, presque aussi tranquilles qu'à Vergy.

Pendant ce temps, M. Valenod essayait d'éloigner une scène décisive avec

son ancien patron, en prenant lui-même l'air audacieux envers lui. Ce

jour-là ce système réussit, mais augmenta l'humeur du maire.

Jamais la vanité aux prises avec tout ce que le petit amour de l'argent

peut avoir de plus âpre et de plus mesquin n'ont mis un homme dans un

plus piètre état que celui où se trouvait M. de Rênal, en entrant au

cabaret. Jamais au contraire ses enfants n'avaient été plus joyeux et

plus gais. Ce contraste acheva de le piquer.

--Je suis de trop dans ma famille, à ce que je puis voir! dit-il en

entrant, d'un ton qu'il voulut rendre imposant.

Pour toute réponse, sa femme le prit à part, et lui exprima la nécessité

d'éloigner Julien. Les heures de bonheur qu'elle venait de trouver lui

avaient rendu l'aisance et la fermeté nécessaires pour suivre le plan de

conduite qu'elle méditait depuis quinze jours. Ce qui achevait de

troubler de fond en comble le pauvre maire de Verrières, c'est qu'il

savait que l'on plaisantait publiquement dans la ville sur son

attachement pour l'espèce. M. Valenod était généreux comme un voleur, et

lui, il s'était conduit d'une manière plus prudente que brillante dans

les cinq ou dix dernières quêtes pour la confrérie de Saint-Joseph, pour

la congrégation de la Vierge, pour la congrégation du Saint-Sacrement,

etc., etc., etc.

Parmi les hobereaux de Verrières et des environs adroitement classés sur

le registre des frères collecteurs d'après le montant de leurs

offrandes, on avait vu plus d'une fois le nom de M. de Rênal occuper la

dernière ligne. En vain disait-il que lui ne _gagnait rien_. Le clergé

ne badine pas sur cet article.

1/1
Menu

Fazer anotação