Chapitre V — LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL Les trois mousquetaires · Capítulo 6 de 69
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Chapitre V — LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL

Chapitre V — LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL

D’Artagnan ne connaissait personne à Paris. Il alla donc au rendez-vous

d’Athos sans amener de second, résolu de se contenter de ceux qu’aurait

choisis son adversaire. D’ailleurs son intention était formelle de

faire au brave mousquetaire toutes les excuses convenables, mais sans

faiblesse, craignant qu’il ne résultât de ce duel ce qui résulte

toujours de fâcheux, dans une affaire de ce genre, quand un homme jeune

et vigoureux se bat contre un adversaire blessé et affaibli: vaincu, il

double le triomphe de son antagoniste; vainqueur, il est accusé de

forfaiture et de facile audace.

Au reste, ou nous avons mal exposé le caractère de notre chercheur

d’aventures, ou notre lecteur a déjà dû remarquer que d’Artagnan

n’était point un homme ordinaire. Aussi, tout en se répétant à lui-même

que sa mort était inévitable, il ne se résigna point à mourir tout

doucettement, comme un autre moins courageux et moins modéré que lui

eût fait à sa place. Il réfléchit aux différents caractères de ceux

avec lesquels il allait se battre, et commença à voir plus clair dans

sa situation. Il espérait, grâce aux excuses loyales qu’il lui

réservait, se faire un ami d’Athos, dont l’air grand seigneur et la

mine austère lui agréaient fort. Il se flattait de faire peur à Porthos

avec l’aventure du baudrier, qu’il pouvait, s’il n’était pas tué sur le

coup, raconter à tout le monde, récit qui, poussé adroitement à

l’effet, devait couvrir Porthos de ridicule; enfin, quant au sournois

Aramis, il n’en avait pas très grand-peur, et en supposant qu’il

arrivât jusqu’à lui, il se chargeait de l’expédier bel et bien, ou du

moins en le frappant au visage, comme César avait recommandé de faire

aux soldats de Pompée, d’endommager à tout jamais cette beauté dont il

était si fier.

Ensuite il y avait chez d’Artagnan ce fonds inébranlable de résolution

qu’avaient déposé dans son coeur les conseils de son père, conseils

dont la substance était: «Ne rien souffrir de personne que du roi, du

cardinal et de M. de Tréville.» Il vola donc plutôt qu’il ne marcha

vers le couvent des Carmes Déchaussés, ou plutôt Deschaux, comme on

disait à cette époque, sorte de bâtiment sans fenêtres, bordé de prés

arides, succursale du Pré- aux-Clercs, et qui servait d’ordinaire aux

rencontres des gens qui n’avaient pas de temps à perdre.

Lorsque d’Artagnan arriva en vue du petit terrain vague qui s’étendait

au pied de ce monastère, Athos attendait depuis cinq minutes seulement,

et midi sonnait. Il était donc ponctuel comme la Samaritaine, et le

plus rigoureux casuiste à l’égard des duels n’avait rien a dire.

Athos, qui souffrait toujours cruellement de sa blessure, quoiqu’elle

eût été pansée à neuf par le chirurgien de M. de Tréville, s’était

assis sur une borne et attendait son adversaire avec cette contenance

paisible et cet air digne qui ne l’abandonnaient jamais. À l’aspect de

d’Artagnan, il se leva et fit poliment quelques pas au-devant de lui.

Celui-ci, de son côté, n’aborda son adversaire que le chapeau à la main

et sa plume traînant jusqu’à terre.

«Monsieur, dit Athos, j’ai fait prévenir deux de mes amis qui me

serviront de seconds, mais ces deux amis ne sont point encore arrivés.

Je m’étonne qu’ils tardent: ce n’est pas leur habitude.

— Je n’ai pas de seconds, moi, monsieur, dit d’Artagnan, car arrivé

d’hier seulement à Paris, je n’y connais encore personne que M. de

Tréville, auquel j’ai été recommandé par mon père qui a l’honneur

d’être quelque peu de ses amis.»

Athos réfléchit un instant.

«Vous ne connaissez que M. de Tréville? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, je ne connais que lui.

— Ah çà, mais…, continua Athos parlant moitié à lui-même, moitié à

d’Artagnan, ah… çà, mais si je vous tue, j’aurai l’air d’un mangeur

d’enfants, moi!

— Pas trop, monsieur, répondit d’Artagnan avec un salut qui ne manquait

pas de dignité; pas trop, puisque vous me faites l’honneur de tirer

l’épée contre moi avec une blessure dont vous devez être fort

incommodé.

— Très incommodé, sur ma parole, et vous m’avez fait un mal du diable,

je dois le dire; mais je prendrai la main gauche, c’est mon habitude en

pareille circonstance. Ne croyez donc pas que je vous fasse une grâce,

je tire proprement des deux mains; et il y aura même désavantage pour

vous: un gaucher est très gênant pour les gens qui ne sont pas

prévenus. Je regrette de ne pas vous avoir fait part plus tôt de cette

circonstance.

— Vous êtes vraiment, monsieur, dit d’Artagnan en s’inclinant de

nouveau, d’une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus

reconnaissant.

— Vous me rendez confus, répondit Athos avec son air de gentilhomme;

causons donc d’autre chose, je vous prie, à moins que cela ne vous soit

désagréable. Ah! sangbleu! que vous m’avez fait mal! l’épaule me brûle.

— Si vous vouliez permettre…, dit d’Artagnan avec timidité.

— Quoi, monsieur?

— J’ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui me vient de

ma mère, et dont j’ai fait l’épreuve sur moi-même.

— Eh bien?

— Eh bien, je suis sûr qu’en moins de trois jours ce baume vous

guérirait, et au bout de trois jours, quand vous seriez guéri: eh bien,

monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d’être votre homme.»

D’Artagnan dit ces mots avec une simplicité qui faisait honneur à sa

courtoisie, sans porter aucunement atteinte à son courage.

«Pardieu, monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me plaît, non

pas que je l’accepte, mais elle sent son gentilhomme d’une lieue. C’est

ainsi que parlaient et faisaient ces preux du temps de Charlemagne, sur

lesquels tout cavalier doit chercher à se modeler. Malheureusement,

nous ne sommes plus au temps du grand empereur. Nous sommes au temps de

M. le cardinal, et d’ici à trois jours on saurait, si bien gardé que

soit le secret, on saurait, dis-je, que nous devons nous battre, et

l’on s’opposerait à notre combat. Ah çà, mais! ces flâneurs ne

viendront donc pas?

— Si vous êtes pressé, monsieur, dit d’Artagnan à Athos avec la même

simplicité qu’un instant auparavant il lui avait proposé de remettre le

duel à trois jours, si vous êtes pressé et qu’il vous plaise de

m’expédier tout de suite, ne vous gênez pas, je vous en prie.

— Voilà encore un mot qui me plaît, dit Athos en faisant un gracieux

signe de tête à d’Artagnan, il n’est point d’un homme sans cervelle, et

il est à coup sûr d’un homme de coeur. Monsieur, j’aime les hommes de

votre trempe, et je vois que si nous ne nous tuons pas l’un l’autre,

j’aurai plus tard un vrai plaisir dans votre conversation. Attendons

ces messieurs, je vous prie, j’ai tout le temps, et cela sera plus

correct. Ah! en voici un, je crois.»

En effet, au bout de la rue de Vaugirard commençait à apparaître le

gigantesque Porthos.

«Quoi! s’écria d’Artagnan, votre premier témoin est M. Porthos?

— Oui, cela vous contrarie-t-il?

— Non, aucunement.

— Et voici le second.»

D’Artagnan se retourna du côté indiqué par Athos, et reconnut Aramis.

«Quoi! s’écria-t-il d’un accent plus étonné que la première fois, votre

second témoin est M. Aramis?

— Sans doute, ne savez-vous pas qu’on ne nous voit jamais l’un sans

l’autre, et qu’on nous appelle, dans les mousquetaires et dans les

gardes, à la cour et à la ville, Athos, Porthos et Aramis ou les trois

inséparables? Après cela, comme vous arrivez de Dax ou de Pau…

— De Tarbes, dit d’Artagnan.

—… Il vous est permis d’ignorer ce détail, dit Athos.

— Ma foi, dit d’Artagnan, vous êtes bien nommés, messieurs, et mon

aventure, si elle fait quelque bruit, prouvera du moins que votre union

n’est point fondée sur les contrastes.»

Pendant ce temps, Porthos s’était rapproché, avait salué de la main

Athos; puis, se retournant vers d’Artagnan, il était resté tout étonné.

Disons, en passant, qu’il avait changé de baudrier et quitté son

manteau.

«Ah! ah! fit-il, qu’est-ce que cela?

— C’est avec monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la main

d’Artagnan, et en le saluant du même geste.

— C’est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.

— Mais à une heure seulement, répondit d’Artagnan.

— Et moi aussi, c’est avec monsieur que je me bats, dit Aramis en

arrivant à son tour sur le terrain.

— Mais à deux heures seulement, fit d’Artagnan avec le même calme.

— Mais à propos de quoi te bats-tu, toi, Athos? demanda Aramis.

— Ma foi, je ne sais pas trop, il m’a fait mal à l’épaule; et toi,

Porthos?

— Ma foi, je me bats parce que je me bats», répondit Porthos en

rougissant.

Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les lèvres du

Gascon.

«Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.

— Et toi, Aramis? demanda Athos.

— Moi, je me bats pour cause de théologie», répondit Aramis tout en

faisant signe à d’Artagnan qu’il le priait de tenir secrète la cause de

son duel.

Athos vit passer un second sourire sur les lèvres de d’Artagnan.

«Vraiment, dit Athos.

— Oui, un point de saint Augustin sur lequel nous ne sommes pas

d’accord, dit le Gascon.

— Décidément c’est un homme d’esprit, murmura Athos.

— Et maintenant que vous êtes rassemblés, messieurs, dit d’Artagnan,

permettez-moi de vous faire mes excuses.»

À ce mot d’excuses, un nuage passa sur le front d’Athos, un sourire

hautain glissa sur les lèvres de Porthos, et un signe négatif fut la

réponse d’Aramis.

«Vous ne me comprenez pas, messieurs, dit d’Artagnan en relevant sa

tête, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil qui en dorait

les lignes fines et hardies: je vous demande excuse dans le cas où je

ne pourrais vous payer ma dette à tous trois, car M. Athos a le droit

de me tuer le premier, ce qui ôte beaucoup de sa valeur à votre

créance, monsieur Porthos, et ce qui rend la vôtre à peu près nulle,

monsieur Aramis. Et maintenant, messieurs, je vous le répète,

excusez-moi, mais de cela seulement, et en garde!»

À ces mots, du geste le plus cavalier qui se puisse voir, d’Artagnan

tira son épée.

Le sang était monté à la tête de d’Artagnan, et dans ce moment il eût

tiré son épée contre tous les mousquetaires du royaume, comme il venait

de faire contre Athos, Porthos et Aramis.

Il était midi et un quart. Le soleil était à son zénith et

l’emplacement choisi pour être le théâtre du duel se trouvait exposé à

toute son ardeur.

«Il fait très chaud, dit Athos en tirant son épée à son tour, et

cependant je ne saurais ôter mon pourpoint; car, tout à l’heure encore,

j’ai senti que ma blessure saignait, et je craindrais de gêner monsieur

en lui montrant du sang qu’il ne m’aurait pas tiré lui-même.

— C’est vrai, monsieur, dit d’Artagnan, et tiré par un autre ou par

moi, je vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang

d’un aussi brave gentilhomme; je me battrai donc en pourpoint comme

vous.

— Voyons, voyons, dit Porthos, assez de compliments comme cela, et

songez que nous attendons notre tour.

— Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez à dire de pareilles

incongruités, interrompit Aramis. Quant à moi, je trouve les choses que

ces messieurs se disent fort bien dites et tout à fait dignes de deux

gentilshommes.

— Quand vous voudrez, monsieur, dit Athos en se mettant en garde.

— J’attendais vos ordres», dit d’Artagnan en croisant le fer.

Mais les deux rapières avaient à peine résonné en se touchant, qu’une

escouade des gardes de Son Éminence, commandée par M. de Jussac, se

montra à l’angle du couvent.

«Les gardes du cardinal! s’écrièrent à la fois Porthos et Aramis.

L’épée au fourreau, messieurs! l’épée au fourreau!

Mais il était trop tard. Les deux combattants avaient été vus dans une

pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.

«Holà! cria Jussac en s’avançant vers eux et en faisant signe à ses

hommes d’en faire autant, holà! mousquetaires, on se bat donc ici? Et

les édits, qu’en faisons-nous?

— Vous êtes bien généreux, messieurs les gardes, dit Athos plein de

rancune, car Jussac était l’un des agresseurs de l’avant- veille. Si

nous vous voyions battre, je vous réponds, moi, que nous nous

garderions bien de vous en empêcher. Laissez-nous donc faire, et vous

allez avoir du plaisir sans prendre aucune peine.

— Messieurs, dit Jussac, c’est avec grand regret que je vous déclare

que la chose est impossible. Notre devoir avant tout. Rengainez donc,

s’il vous plaît, et nous suivez.

— Monsieur, dit Aramis parodiant Jussac, ce serait avec un grand

plaisir que nous obéirions à votre gracieuse invitation, si cela

dépendait de nous; mais malheureusement la chose est impossible: M. de

Tréville nous l’a défendu. Passez donc votre chemin, c’est ce que vous

avez de mieux à faire.»

Cette raillerie exaspéra Jussac.

«Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous désobéissez.

— Ils sont cinq, dit Athos à demi-voix, et nous ne sommes que trois;

nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car je le

déclare, je ne reparais pas vaincu devant le capitaine.»

Alors Porthos et Aramis se rapprochèrent à l’instant les uns des

autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.

Ce seul moment suffit à d’Artagnan pour prendre son parti: c’était là

un de ces événements qui décident de la vie d’un homme, c’était un

choix à faire entre le roi et le cardinal; ce choix fait, il allait y

persévérer. Se battre, c’est-à-dire désobéir à la loi, c’est-à-dire

risquer sa tête, c’est-à-dire se faire d’un seul coup l’ennemi d’un

ministre plus puissant que le roi lui-même: voilà ce qu’entrevit le

jeune homme, et, disons-le à sa louange, il n’hésita point une seconde.

Se tournant donc vers Athos et ses amis:

«Messieurs, dit-il, je reprendrai, s’il vous plaît, quelque chose à vos

paroles. Vous avez dit que vous n’étiez que trois, mais il me semble, à

moi, que nous sommes quatre.

— Mais vous n’êtes pas des nôtres, dit Porthos.

— C’est vrai, répondit d’Artagnan; je n’ai pas l’habit, mais j’ai

l’âme. Mon coeur est mousquetaire, je le sens bien, monsieur, et cela

m’entraîne.

— Écartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui sans doute à ses gestes

et à l’expression de son visage avait deviné le dessein de d’Artagnan.

Vous pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau; allez

vite.»

D’Artagnan ne bougea point.

«Décidément vous êtes un joli garçon, dit Athos en serrant la main du

jeune homme.

— Allons! allons! prenons un parti, reprit Jussac.

— Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.

— Monsieur est plein de générosité», dit Athos.

Mais tous trois pensaient à la jeunesse de d’Artagnan et redoutaient

son inexpérience.

«Nous ne serons que trois, dont un blessé, plus un enfant, reprit

Athos, et l’on n’en dira pas moins que nous étions quatre hommes.

— Oui, mais reculer! dit Porthos.

— C’est difficile», reprit Athos.

D’Artagnan comprit leur irrésolution.

«Messieurs, essayez-moi toujours, dit-il, et je vous jure sur l’honneur

que je ne veux pas m’en aller d’ici si nous sommes vaincus.

— Comment vous appelle-t-on, mon brave? dit Athos.

— D’Artagnan, monsieur.

— Eh bien, Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan, en avant! cria Athos.

— Eh bien, voyons, messieurs, vous décidez-vous à vous décider? cria

pour la troisième fois Jussac.

— C’est fait, messieurs, dit Athos.

— Et quel parti prenez-vous? demanda Jussac.

Nous allons avoir l’honneur de vous charger, répondit Aramis en levant

son chapeau d’une main et tirant son épée de l’autre.

— Ah! vous résistez! s’écria Jussac.

— Sangdieu! cela vous étonne?»

Et les neuf combattants se précipitèrent les uns sur les autres avec

une furie qui n’excluait pas une certaine méthode.

Athos prit un certain Cahusac, favori du cardinal; Porthos eut

Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.

Quant à d’Artagnan, il se trouva lancé contre Jussac lui-même.

Le coeur du jeune Gascon battait à lui briser la poitrine, non pas de

peur, Dieu merci! il n’en avait pas l’ombre, mais d’émulation; il se

battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son

adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain. Jussac

était, comme on le disait alors, friand de la lame, et avait fort

pratiqué; cependant il avait toutes les peines du monde à se défendre

contre un adversaire qui, agile et bondissant, s’écartait à tout moment

des règles reçues, attaquant de tous côtés à la fois, et tout cela en

parant en homme qui a le plus grand respect pour son épiderme.

Enfin cette lutte finit par faire perdre patience à Jussac. Furieux

d’être tenu en échec par celui qu’il avait regardé comme un enfant, il

s’échauffa et commença à faire des fautes. D’Artagnan, qui, à défaut de

la pratique, avait une profonde théorie, redoubla d’agilité. Jussac,

voulant en finir, porta un coup terrible à son adversaire en se fendant

à fond; mais celui-ci para prime, et tandis que Jussac se relevait, se

glissant comme un serpent sous son fer, il lui passa son épée au

travers du corps. Jussac tomba comme une masse.

D’Artagnan jeta alors un coup d’oeil inquiet et rapide sur le champ de

bataille.

Aramis avait déjà tué un de ses adversaires; mais l’autre le pressait

vivement. Cependant Aramis était en bonne situation et pouvait encore

se défendre.

Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourré: Porthos avait reçu

un coup d’épée au travers du bras, et Biscarat au travers de la cuisse.

Mais comme ni l’une ni l’autre des deux blessures n’était grave, ils ne

s’en escrimaient qu’avec plus d’acharnement.

Athos, blessé de nouveau par Cahusac, pâlissait à vue d’oeil, mais il

ne reculait pas d’une semelle: il avait seulement changé son épée de

main, et se battait de la main gauche.

D’Artagnan, selon les lois du duel de cette époque, pouvait secourir

quelqu’un; pendant qu’il cherchait du regard celui de ses compagnons

qui avait besoin de son aide, il surprit un coup d’oeil d’Athos. Ce

coup d’oeil était d’une éloquence sublime. Athos serait mort plutôt que

d’appeler au secours; mais il pouvait regarder, et du regard demander

un appui. D’Artagnan le devina, fit un bond terrible et tomba sur le

flanc de Cahusac en criant:

«À moi, monsieur le garde, je vous tue!»

Cahusac se retourna; il était temps. Athos, que son extrême courage

soutenait seul, tomba sur un genou.

«Sangdieu! criait-il à d’Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je vous

en prie; j’ai une vieille affaire à terminer avec lui, quand je serai

guéri et bien portant. Désarmez-le seulement, liez-lui l’épée. C’est

cela. Bien! très bien!»

Cette exclamation était arrachée à Athos par l’épée de Cahusac qui

sautait à vingt pas de lui. D’Artagnan et Cahusac s’élancèrent

ensemble, l’un pour la ressaisir, l’autre pour s’en emparer; mais

d’Artagnan, plus leste, arriva le premier et mit le pied dessus.

Cahusac courut à celui des gardes qu’avait tué Aramis, s’empara de sa

rapière, et voulut revenir à d’Artagnan; mais sur son chemin il

rencontra Athos, qui, pendant cette pause d’un instant que lui avait

procurée d’Artagnan, avait repris haleine, et qui, de crainte que

d’Artagnan ne lui tuât son ennemi, voulait recommencer le combat.

D’Artagnan comprit que ce serait désobliger Athos que de ne pas le

laisser faire. En effet, quelques secondes après, Cahusac tomba la

gorge traversée d’un coup d’épée.

Au même instant, Aramis appuyait son épée contre la poitrine de son

adversaire renversé, et le forçait à demander merci.

Restaient Porthos et Biscarat. Porthos faisait mille fanfaronnades,

demandant à Biscarat quelle heure il pouvait bien être, et lui faisait

ses compliments sur la compagnie que venait d’obtenir son frère dans le

régiment de Navarre; mais tout en raillant, il ne gagnait rien.

Biscarat était un de ces hommes de fer qui ne tombent que morts.

Cependant il fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre tous

les combattants, blessés ou non, royalistes ou cardinalistes. Athos,

Aramis et d’Artagnan entourèrent Biscarat et le sommèrent de se rendre.

Quoique seul contre tous, et avec un coup d’épée qui lui traversait la

cuisse, Biscarat voulait tenir; mais Jussac, qui s’était élevé sur son

coude, lui cria de se rendre. Biscarat était un Gascon comme

d’Artagnan; il fit la sourde oreille et se contenta de rire, et entre

deux parades, trouvant le temps de désigner, du bout de son épée, une

place à terre:

«Ici, dit-il, parodiant un verset de la Bible, ici mourra Biscarat,

seul de ceux qui sont avec lui.

— Mais ils sont quatre contre toi; finis-en, je te l’ordonne.

— Ah! si tu l’ordonnes, c’est autre chose, dit Biscarat, comme tu es

mon brigadier, je dois obéir.»

Et, faisant un bond en arrière, il cassa son épée sur son genou pour ne

pas la rendre, en jeta les morceaux pardessus le mur du couvent et se

croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.

La bravoure est toujours respectée, même dans un ennemi. Les

mousquetaires saluèrent Biscarat de leurs épées et les remirent au

fourreau. D’Artagnan en fit autant, puis, aidé de Biscarat, le seul qui

fut resté debout, il porta sous le porche du couvent Jussac, Cahusac et

celui des adversaires d’Aramis qui n’était que blessé. Le quatrième,

comme nous l’avons dit, était mort. Puis ils sonnèrent la cloche, et,

emportant quatre épées sur cinq, ils s’acheminèrent ivres de joie vers

l’hôtel de M. de Tréville. On les voyait entrelacés, tenant toute la

largeur de la rue, et accostant chaque mousquetaire qu’ils

rencontraient, si bien qu’à la fin ce fut une marche triomphale. Le

coeur de d’Artagnan nageait dans l’ivresse, il marchait entre Athos et

Porthos en les étreignant tendrement.

«Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il à ses nouveaux amis en

franchissant la porte de l’hôtel de M. de Tréville, au moins me voilà

reçu apprenti, n’est-ce pas?»

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