Chapitre XI — L’INTRIGUE SE NOUE Les trois mousquetaires · Capítulo 12 de 69
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Chapitre XI — L’INTRIGUE SE NOUE

Chapitre XI — L’INTRIGUE SE NOUE

Sa visite faite à M. de Tréville, d’Artagnan prit, tout pensif, le plus

long pour rentrer chez lui.

À quoi pensait d’Artagnan, qu’il s’écartait ainsi de sa route,

regardant les étoiles du ciel, et tantôt soupirant tantôt souriant?

Il pensait à Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la jeune

femme était presque une idéalité amoureuse. Jolie, mystérieuse, initiée

à presque tous les secrets de cour, qui reflétaient tant de charmante

gravité sur ses traits gracieux, elle était soupçonnée de n’être pas

insensible, ce qui est un attrait irrésistible pour les amants novices;

de plus, d’Artagnan l’avait délivrée des mains de ces démons qui

voulaient la fouiller et la maltraiter, et cet important service avait

établi entre elle et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui

prennent si facilement un plus tendre caractère.

D’Artagnan se voyait déjà, tant les rêves marchent vite sur les ailes

de l’imagination, accosté par un messager de la jeune femme qui lui

remettait quelque billet de rendez-vous, une chaîne d’or ou un diamant.

Nous avons dit que les jeunes cavaliers recevaient sans honte de leur

roi; ajoutons qu’en ce temps de facile morale, ils n’avaient pas plus

de vergogne à l’endroit de leurs maîtresses, et que celles-ci leur

laissaient presque toujours de précieux et durables souvenirs, comme si

elles eussent essayé de conquérir la fragilité de leurs sentiments par

la solidité de leurs dons.

On faisait alors son chemin par les femmes, sans en rougir. Celles qui

n’étaient que belles donnaient leur beauté, et de là vient sans doute

le proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce

qu’elle a. Celles qui étaient riches donnaient en outre une partie de

leur argent, et l’on pourrait citer bon nombre de héros de cette

galante époque qui n’eussent gagné ni leurs éperons d’abord, ni leurs

batailles ensuite, sans la bourse plus ou moins garnie que leur

maîtresse attachait à l’arçon de leur selle.

D’Artagnan ne possédait rien; l’hésitation du provincial, vernis léger,

fleur éphémère, duvet de la pêche, s’était évaporée au vent des

conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient à leur

ami. D’Artagnan, suivant l’étrange coutume du temps, se regardait à

Paris comme en campagne, et cela ni plus ni moins que dans les

Flandres: l’Espagnol là-bas, la femme ici. C’était partout un ennemi à

combattre, des contributions à frapper.

Mais, disons-le, pour le moment d’Artagnan était mû d’un sentiment plus

noble et plus désintéressé. Le mercier lui avait dit qu’il était riche;

le jeune homme avait pu deviner qu’avec un niais comme l’était M.

Bonacieux, ce devait être la femme qui tenait la clef de la bourse.

Mais tout cela n’avait influé en rien sur le sentiment produit par la

vue de Mme Bonacieux, et l’intérêt était resté à peu près étranger à ce

commencement d’amour qui en avait été la suite. Nous disons: à peu

près, car l’idée qu’une jeune femme, belle, gracieuse, spirituelle, est

riche en même temps, n’ôte rien à ce commencement d’amour, et tout au

contraire le corrobore.

Il y a dans l’aisance une foule de soins et de caprices aristocratiques

qui vont bien à la beauté. Un bas fin et blanc, une robe de soie, une

guimpe de dentelle, un joli soulier au pied, un frais ruban sur la

tête, ne font point jolie une femme laide, mais font belle une femme

jolie, sans compter les mains qui gagnent à tout cela; les mains, chez

les femmes surtout, ont besoin de rester oisives pour rester belles.

Puis d’Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous n’avons pas

caché l’état de sa fortune, d’Artagnan n’était pas un millionnaire; il

espérait bien le devenir un jour, mais le temps qu’il se fixait

lui-même pour cet heureux changement était assez éloigné. En attendant,

quel désespoir que de voir une femme qu’on aime désirer ces mille riens

dont les femmes composent leur bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces

mille riens! Au moins, quand la femme est riche et que l’amant ne l’est

pas, ce qu’il ne peut lui offrir elle se l’offre elle-même; et quoique

ce soit ordinairement avec l’argent du mari qu’elle se passe cette

jouissance, il est rare que ce soit à lui qu’en revienne la

reconnaissance.

Puis d’Artagnan, disposé à être l’amant le plus tendre, était en

attendant un ami très dévoué. Au milieu de ses projets amoureux sur la

femme du mercier, il n’oubliait pas les siens. La jolie Mme Bonacieux

était femme à promener dans la plaine Saint-Denis ou dans la foire

Saint-Germain en compagnie d’Athos, de Porthos et d’Aramis, auxquels

d’Artagnan serait fier de montrer une telle conquête. Puis, quand on a

marché longtemps, la faim arrive; d’Artagnan depuis quelque temps avait

remarqué cela. On ferait de ces petits dîners charmants où l’on touche

d’un côté la main d’un ami, et de l’autre le pied d’une maîtresse.

Enfin, dans les moments pressants, dans les positions extrêmes,

d’Artagnan serait le sauveur de ses amis.

Et M. Bonacieux, que d’Artagnan avait poussé dans les mains des sbires

en le reniant bien haut et à qui il avait promis tout bas de le sauver?

Nous devons avouer à nos lecteurs que d’Artagnan n’y songeait en aucune

façon, ou que, s’il y songeait, c’était pour se dire qu’il était bien

où il était, quelque part qu’il fût. L’amour est la plus égoïste de

toutes les passions.

Cependant, que nos lecteurs se rassurent: si d’Artagnan oublie son hôte

ou fait semblant de l’oublier, sous prétexte qu’il ne sait pas où on

l’a conduit, nous ne l’oublions pas, nous, et nous savons où il est.

Mais pour le moment faisons comme le Gascon amoureux. Quant au digne

mercier, nous reviendrons à lui plus tard.

D’Artagnan, tout en réfléchissant à ses futures amours, tout en parlant

à la nuit, tout en souriant aux étoiles, remontait la rue du

Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu’on l’appelait alors. Comme il se

trouvait dans le quartier d’Aramis, l’idée lui était venue d’aller

faire une visite à son ami, pour lui donner quelques explications sur

les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet avec invitation de se

rendre immédiatement à la souricière. Or, si Aramis s’était trouvé chez

lui lorsque Planchet y était venu, il avait sans aucun doute couru rue

des Fossoyeurs, et n’y trouvant personne que ses deux autres compagnons

peut-être, ils n’avaient dû savoir, ni les uns ni les autres, ce que

cela voulait dire. Ce dérangement méritait donc une explication, voilà

ce que disait tout haut d’Artagnan.

Puis, tout bas, il pensait que c’était pour lui une occasion de parler

de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon son coeur,

était déjà tout plein. Ce n’est pas à propos d’un premier amour qu’il

faut demander de la discrétion. Ce premier amour est accompagné d’une

si grande joie, qu’il faut que cette joie déborde, sans cela elle vous

étoufferait.

Paris depuis deux heures était sombre et commençait à se faire désert.

Onze heures sonnaient à toutes les horloges du faubourg Saint-Germain,

il faisait un temps doux. D’Artagnan suivait une ruelle située sur

l’emplacement où passe aujourd’hui la rue d’Assas, respirant les

émanations embaumées qui venaient avec le vent de la rue de Vaugirard

et qu’envoyaient les jardins rafraîchis par la rosée du soir et par la

brise de la nuit. Au loin résonnaient, assourdis cependant par de bons

volets, les chants des buveurs dans quelques cabarets perdus dans la

plaine. Arrivé au bout de la ruelle, d’Artagnan tourna à gauche. La

maison qu’habitait Aramis se trouvait située entre la rue Cassette et

la rue Servandoni.

D’Artagnan venait de dépasser la rue Cassette et reconnaissait déjà la

porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de sycomores et

de clématites qui formaient un vaste bourrelet au- dessus d’elle

lorsqu’il aperçut quelque chose comme une ombre qui sortait de la rue

Servandoni. Ce quelque chose était enveloppé d’un manteau, et

d’Artagnan crut d’abord que c’était un homme; mais, à la petitesse de

la taille, à l’incertitude de la démarche, à l’embarras du pas, il

reconnut bientôt une femme. De plus, cette femme, comme si elle n’eût

pas été bien sûre de la maison qu’elle cherchait, levait les yeux pour

se reconnaître, s’arrêtait, retournait en arrière, puis revenait

encore. D’Artagnan fut intrigué.

«Si j’allais lui offrir mes services! pensa-t-il. À son allure, on voit

qu’elle est jeune; peut-être jolie. Oh! oui. Mais une femme qui court

les rues à cette heure ne sort guère que pour aller rejoindre son

amant. Peste! si j’allais troubler les rendez-vous, ce serait une

mauvaise porte pour entrer en relations.»

Cependant, la jeune femme s’avançait toujours, comptant les maisons et

les fenêtres. Ce n’était, au reste, chose ni longue, ni difficile. Il

n’y avait que trois hôtels dans cette partie de la rue, et deux

fenêtres ayant vue sur cette rue; l’une était celle d’un pavillon

parallèle à celui qu’occupait Aramis, l’autre était celle d’Aramis

lui-même.

«Pardieu! se dit d’Artagnan, auquel la nièce du théologien revenait à

l’esprit; pardieu! il serait drôle que cette colombe attardée cherchât

la maison de notre ami. Mais sur mon âme, cela y ressemble fort. Ah!

mon cher Aramis, pour cette fois, j’en veux avoir le coeur net.»

Et d’Artagnan, se faisant le plus mince qu’il put, s’abrita dans le

côté le plus obscur de la rue, près d’un banc de pierre situé au fond

d’une niche.

La jeune femme continua de s’avancer, car outre la légèreté de son

allure, qui l’avait trahie, elle venait de faire entendre une petite

toux qui dénonçait une voix des plus fraîches. D’Artagnan pensa que

cette toux était un signal.

Cependant, soit qu’on eût répondu à cette toux par un signe équivalent

qui avait fixé les irrésolutions de la nocturne chercheuse, soit que

sans secours étranger elle eût reconnu qu’elle était arrivée au bout de

sa course, elle s’approcha résolument du volet d’Aramis et frappa à

trois intervalles égaux avec son doigt recourbé.

«C’est bien chez Aramis, murmura d’Artagnan. Ah! monsieur l’hypocrite!

je vous y prends à faire de la théologie!»

Les trois coups étaient à peine frappés, que la croisée intérieure

s’ouvrit et qu’une lumière parut à travers les vitres du volet.

«Ah! ah! fit l’écouteur non pas aux portes, mais aux fenêtres, ah! la

visite était attendue. Allons, le volet va s’ouvrir et la dame entrera

par escalade. Très bien!»

Mais, au grand étonnement de d’Artagnan, le volet resta fermé. De plus,

la lumière qui avait flamboyé un instant, disparut, et tout rentra dans

l’obscurité.

D’Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de

regarder de tous ses yeux et d’écouter de toutes ses oreilles.

Il avait raison: au bout de quelques secondes, deux coups secs

retentirent dans l’intérieur.

La jeune femme de la rue répondit par un seul coup, et le volet

s’entrouvrit.

On juge si d’Artagnan regardait et écoutait avec avidité.

Malheureusement, la lumière avait été transportée dans un autre

appartement. Mais les yeux du jeune homme s’étaient habitués à la nuit.

D’ailleurs les yeux des Gascons ont, à ce qu’on assure, comme ceux des

chats, la propriété de voir pendant la nuit.

D’Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet

blanc qu’elle déploya vivement et qui prit la forme d’un mouchoir. Cet

objet déployé, elle en fit remarquer le coin à son interlocuteur.

Cela rappela à d’Artagnan ce mouchoir qu’il avait trouvé aux pieds de

Mme Bonacieux, lequel lui avait rappelé celui qu’il avait trouvé aux

pieds d’Aramis.

«Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir?»

Placé où il était, d’Artagnan ne pouvait voir le visage d’Aramis, nous

disons d’Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun doute que ce

fût son ami qui dialoguât de l’intérieur avec la dame de l’extérieur;

la curiosité l’emporta donc sur la prudence, et, profitant de la

préoccupation dans laquelle la vue du mouchoir paraissait plonger les

deux personnages que nous avons mis en scène, il sortit de sa cachette,

et prompt comme l’éclair, mais étouffant le bruit de ses pas, il alla

se coller à un angle de la muraille, d’où son oeil pouvait parfaitement

plonger dans l’intérieur de l’appartement d’Aramis.

Arrivé là, d’Artagnan pensa jeter un cri de surprise: ce n’était pas

Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c’était une femme.

Seulement, d’Artagnan y voyait assez pour reconnaître la forme de ses

vêtements, mais pas assez pour distinguer ses traits.

Au même instant, la femme de l’appartement tira un second mouchoir de

sa poche, et l’échangea avec celui qu’on venait de lui montrer. Puis,

quelques mots furent prononcés entre les deux femmes. Enfin le volet se

referma; la femme qui se trouvait à l’extérieur de la fenêtre se

retourna, et vint passer à quatre pas de d’Artagnan en abaissant la

coiffe de sa mante; mais la précaution avait été prise trop tard,

d’Artagnan avait déjà reconnu Mme Bonacieux.

Mme Bonacieux! Le soupçon que c’était elle lui avait déjà traversé

l’esprit quand elle avait tiré le mouchoir de sa poche; mais quelle

probabilité que Mme Bonacieux qui avait envoyé chercher M. de La Porte

pour se faire reconduire par lui au Louvre, courût les rues de Paris

seule à onze heures et demie du soir, au risque de se faire enlever une

seconde fois?

Il fallait donc que ce fût pour une affaire bien importante; et quelle

est l’affaire importante d’une femme de vingt-cinq ans? L’amour.

Mais était-ce pour son compte ou pour le compte d’une autre personne

qu’elle s’exposait à de semblables hasards? Voilà ce que se demandait à

lui-même le jeune homme, que le démon de la jalousie mordait au coeur

ni plus ni moins qu’un amant en titre.

Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s’assurer où allait Mme

Bonacieux: c’était de la suivre. Ce moyen était si simple, que

d’Artagnan l’employa tout naturellement et d’instinct.

Mais, à la vue du jeune homme qui se détachait de la muraille comme une

statue de sa niche, et au bruit des pas qu’elle entendit retentir

derrière elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et s’enfuit.

D’Artagnan courut après elle. Ce n’était pas une chose difficile pour

lui que de rejoindre une femme embarrassée dans son manteau. Il la

rejoignit donc au tiers de la rue dans laquelle elle s’était engagée.

La malheureuse était épuisée, non pas de fatigue, mais de terreur, et

quand d’Artagnan lui posa la main sur l’épaule, elle tomba sur un genou

en criant d’une voix étranglée:

«Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien.»

D’Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille; mais

comme il sentait à son poids qu’elle était sur le point de se trouver

mal, il s’empressa de la rassurer par des protestations de dévouement.

Ces protestations n’étaient rien pour Mme Bonacieux; car de pareilles

protestations peuvent se faire avec les plus mauvaises intentions du

monde; mais la voix était tout. La jeune femme crut reconnaître le son

de cette voix: elle rouvrit les yeux, jeta un regard sur l’homme qui

lui avait fait si grand-peur, et, reconnaissant d’Artagnan, elle poussa

un cri de joie.

«Oh! c’est vous, c’est vous! dit-elle; merci, mon Dieu!

— Oui, c’est moi, dit d’Artagnan, moi que Dieu a envoyé pour veiller

sur vous.

— Était-ce dans cette intention que vous me suiviez?» demanda avec un

sourire plein de coquetterie la jeune femme, dont le caractère un peu

railleur reprenait le dessus, et chez laquelle toute crainte avait

disparu du moment où elle avait reconnu un ami dans celui qu’elle avait

pris pour un ennemi.

«Non, dit d’Artagnan, non, je l’avoue; c’est le hasard qui m’a mis sur

votre route; j’ai vu une femme frapper à la fenêtre d’un de mes amis…

— D’un de vos amis? interrompit Mme Bonacieux.

— Sans doute; Aramis est de mes meilleurs amis.

— Aramis! qu’est-ce que cela?

— Allons donc! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas Aramis?

— C’est la première fois que j’entends prononcer ce nom.

— C’est donc la première fois que vous venez à cette maison?

— Sans doute.

— Et vous ne saviez pas qu’elle fût habitée par un jeune homme?

— Non.

— Par un mousquetaire?

— Nullement.

— Ce n’est donc pas lui que vous veniez chercher?

— Pas le moins du monde. D’ailleurs, vous l’avez bien vu, la personne à

qui j’ai parlé est une femme.

— C’est vrai; mais cette femme est des amies d’Aramis.

— Je n’en sais rien.

— Puisqu’elle loge chez lui.

— Cela ne me regarde pas.

— Mais qui est-elle?

— Oh! cela n’est point mon secret.

— Chère madame Bonacieux, vous êtes charmante; mais en même temps vous

êtes la femme la plus mystérieuse…

— Est-ce que je perds à cela?

— Non; vous êtes, au contraire, adorable.

— Alors, donnez-moi le bras.

— Bien volontiers. Et maintenant?

— Maintenant, conduisez-moi.

— Où cela?

— Où je vais.

— Mais où allez-vous?

— Vous le verrez, puisque vous me laisserez à la porte.

— Faudra-t-il vous attendre?

— Ce sera inutile.

— Vous reviendrez donc seule?

— Peut-être oui, peut-être non.

— Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un homme,

sera-t-elle une femme?

— Je n’en sais rien encore.

— Je le saurai bien, moi!

— Comment cela?

— Je vous attendrai pour vous voir sortir.

— En ce cas, adieu!

— Comment cela?

— Je n’ai pas besoin de vous.

— Mais vous aviez réclamé…

— L’aide d’un gentilhomme, et non la surveillance d’un espion.

— Le mot est un peu dur!

— Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgré eux?

— Des indiscrets.

— Le mot est trop doux.

— Allons, madame, je vois bien qu’il faut faire tout ce que vous

voulez.

— Pourquoi vous être privé du mérite de le faire tout de suite?

— N’y en a-t-il donc aucun à se repentir?

— Et vous repentez-vous réellement?

— Je n’en sais rien moi-même. Mais ce que je sais, c’est que je vous

promets de faire tout ce que vous voudrez si vous me laissez vous

accompagner jusqu’où vous allez.

— Et vous me quitterez après?

— Oui.

— Sans m’épier à ma sortie?

— Non.

— Parole d’honneur?

— Foi de gentilhomme!

— Prenez mon bras et marchons alors.»

D’Artagnan offrit son bras à Mme Bonacieux, qui s’y suspendit, moitié

rieuse, moitié tremblante, et tous deux gagnèrent le haut de la rue de

La Harpe. Arrivée là, la jeune femme parut hésiter, comme elle avait

déjà fait dans la rue de Vaugirard. Cependant, à de certains signes,

elle sembla reconnaître une porte; et s’approchant de cette porte:

«Et maintenant, monsieur, dit-elle, c’est ici que j’ai affaire; mille

fois merci de votre honorable compagnie, qui m’a sauvée de tous les

dangers auxquels, seule, j’eusse été exposée. Mais le moment est venu

de tenir votre parole: je suis arrivée à ma destination.

— Et vous n’aurez plus rien à craindre en revenant?

— Je n’aurai à craindre que les voleurs.

— N’est-ce donc rien?

— Que pourraient-ils me prendre? je n’ai pas un denier sur moi.

— Vous oubliez ce beau mouchoir brodé, armorié.

— Lequel?

— Celui que j’ai trouvé à vos pieds et que j’ai remis dans votre poche.

— Taisez-vous, taisez-vous, malheureux! s’écria la jeune femme,

voulez-vous me perdre?

— Vous voyez bien qu’il y a encore du danger pour vous, puisqu’un seul

mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on entendait ce mot,

vous seriez perdue. Ah! tenez, madame, s’écria d’Artagnan en lui

saisissant la main et la couvrant d’un ardent regard, tenez! soyez plus

généreuse, confiez-vous à moi; n’avez- vous donc pas lu dans mes yeux

qu’il n’y a que dévouement et sympathie dans mon coeur?

— Si fait, répondit Mme Bonacieux; aussi demandez-moi mes secrets, et

je vous les dirai; mais ceux des autres, c’est autre chose.

— C’est bien, dit d’Artagnan, je les découvrirai; puisque ces secrets

peuvent avoir une influence sur votre vie, il faut que ces secrets

deviennent les miens.

— Gardez-vous-en bien, s’écria la jeune femme avec un sérieux qui fit

frissonner d’Artagnan malgré lui. Oh! ne vous mêlez en rien de ce qui

me regarde, ne cherchez point à m’aider dans ce que j’accomplis; et

cela, je vous le demande au nom de l’intérêt que je vous inspire, au

nom du service que vous m’avez rendu! et que je n’oublierai de ma vie.

Croyez bien plutôt à ce que je vous dis. Ne vous occupez plus de moi,

je n’existe plus pour vous, que ce soit comme si vous ne m’aviez jamais

vue.

— Aramis doit-il en faire autant que moi, madame? dit d’Artagnan piqué.

— Voilà deux ou trois fois que vous avez prononcé ce nom, monsieur, et

cependant je vous ai dit que je ne le connaissais pas.

— Vous ne connaissez pas l’homme au volet duquel vous avez été frapper.

Allons donc, madame! vous me croyez par trop crédule, aussi!

— Avouez que c’est pour me faire parler que vous inventez cette

histoire, et que vous créez ce personnage.

— Je n’invente rien, madame, je ne crée rien, je dis l’exacte vérité.

— Et vous dites qu’un de vos amis demeure dans cette maison?

— Je le dis et je le répète pour la troisième fois, cette maison est

celle qu’habite mon ami, et cet ami est Aramis.

— Tout cela s’éclaircira plus tard, murmura la jeune femme: maintenant,

monsieur, taisez-vous.

— Si vous pouviez voir mon coeur tout à découvert, dit d’Artagnan, vous

y liriez tant de curiosité, que vous auriez pitié de moi, et tant

d’amour, que vous satisferiez à l’instant même ma curiosité. On n’a

rien à craindre de ceux qui vous aiment.

— Vous parlez bien vite d’amour, monsieur! dit la jeune femme en

secouant la tête.

— C’est que l’amour m’est venu vite et pour la première fois, et que je

n’ai pas vingt ans.»

La jeune femme le regarda à la dérobée.

«Écoutez, je suis déjà sur la trace, dit d’Artagnan. Il y a trois mois,

j’ai manqué avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir pareil à celui

que vous avez montré à cette femme qui était chez lui, pour un mouchoir

marqué de la même manière, j’en suis sûr.

— Monsieur, dit la jeune femme, vous me fatiguez fort, je vous le jure,

avec ces questions.

— Mais vous, si prudente, madame, songez-y, si vous étiez arrêtée avec

ce mouchoir, et que ce mouchoir fût saisi, ne seriez-vous pas

compromise?

— Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes: C.B.,

Constance Bonacieux?

— Ou Camille de Bois-Tracy.

— Silence, monsieur, encore une fois silence! Ah! puisque les dangers

que je cours pour moi-même ne vous arrêtent pas, songez à ceux que vous

pouvez courir, vous!

— Moi?

— Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie à me

connaître.

— Alors, je ne vous quitte plus.

— Monsieur, dit la jeune femme suppliant et joignant les mains,

monsieur, au nom du Ciel, au nom de l’honneur d’un militaire, au nom de

la courtoisie d’un gentilhomme, éloignez-vous; tenez, voilà minuit qui

sonne, c’est l’heure où l’on m’attend.

— Madame, dit le jeune homme en s’inclinant, je ne sais rien refuser à

qui me demande ainsi; soyez contente, je m’éloigne.

— Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m’épierez pas?

— Je rentre chez moi à l’instant.

— Ah! je le savais bien, que vous étiez un brave jeune homme!» s’écria

Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l’autre sur le

marteau d’une petite porte presque perdue dans la muraille.

D’Artagnan saisit la main qu’on lui tendait et la baisa ardemment.

«Ah! j’aimerais mieux ne vous avoir jamais vue, s’écria d’Artagnan avec

cette brutalité naïve que les femmes préfèrent souvent aux afféteries

de la politesse, parce qu’elle découvre le fond de la pensée et qu’elle

prouve que le sentiment l’emporte sur la raison.

— Eh bien, reprit Mme Bonacieux d’une voix presque caressante, et en

serrant la main de d’Artagnan qui n’avait pas abandonné la sienne; eh

bien, je n’en dirai pas autant que vous: ce qui est perdu pour

aujourd’hui n’est pas perdu pour l’avenir. Qui sait, si lorsque je

serai déliée un jour, je ne satisferai pas votre curiosité?

— Et faites-vous la même promesse à mon amour? s’écria d’Artagnan au

comble de la joie.

— Oh! de ce côté, je ne veux point m’engager, cela dépendra des

sentiments que vous saurez m’inspirer.

— Ainsi, aujourd’hui, madame…

— Aujourd’hui, monsieur, je n’en suis encore qu’à la reconnaissance.

— Ah! vous êtes trop charmante, dit d’Artagnan avec tristesse, et vous

abusez de mon amour.

— Non, j’use de votre générosité, voilà tout. Mais croyez-le bien, avec

certaines gens tout se retrouve.

— Oh! vous me rendez le plus heureux des hommes. N’oubliez pas cette

soirée, n’oubliez pas cette promesse.

— Soyez tranquille, en temps et lieu je me souviendrai de tout. Eh

bien, partez donc, partez, au nom du Ciel! On m’attendait à minuit

juste, et je suis en retard.

— De cinq minutes.

— Oui; mais dans certaines circonstances, cinq minutes sont cinq

siècles.

— Quand on aime.

— Eh bien, qui vous dit que je n’ai pas affaire à un amoureux?

— C’est un homme qui vous attend? s’écria d’Artagnan, un homme!

— Allons, voilà la discussion qui va recommencer, fit Mme Bonacieux

avec un demi-sourire qui n’était pas exempt d’une certaine teinte

d’impatience.

— Non, non, je m’en vais, je pars; je crois en vous, je veux avoir tout

le mérite de mon dévouement, ce dévouement dût-il être une stupidité.

Adieu, madame, adieu!»

Et comme s’il ne se fût senti la force de se détacher de la main qu’il

tenait que par une secousse, il s’éloigna tout courant, tandis que Mme

Bonacieux frappait, comme au volet, trois coups lents et réguliers;

puis, arrivé à l’angle de la rue, il se retourna: la porte s’était

ouverte et refermée, la jolie mercière avait disparu.

D’Artagnan continua son chemin, il avait donné sa parole de ne pas

épier Mme Bonacieux, et sa vie eût-elle dépendu de l’endroit où elle

allait se rendre, ou de la personne qui devait l’accompagner,

d’Artagnan serait rentré chez lui, puisqu’il avait dit qu’il y

rentrait. Cinq minutes après, il était dans la rue des Fossoyeurs.

«Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire. Il se

sera endormi en m’attendant, ou il sera retourné chez lui, et en

rentrant il aura appris qu’une femme y était venue. Une femme chez

Athos! Après tout, continua d’Artagnan, il y en avait bien une chez

Aramis. Tout cela est fort étrange, et je serais bien curieux de savoir

comment cela finira.

— Mal, monsieur, mal», répondit une voix que le jeune homme reconnut

pour celle de Planchet; car tout en monologuant tout haut, à la manière

des gens très préoccupés, il s’était engagé dans l’allée au fond de

laquelle était l’escalier qui conduisait à sa chambre.

«Comment, mal? que veux-tu dire, imbécile? demanda d’Artagnan,

qu’est-il donc arrivé?

— Toutes sortes de malheurs.

— Lesquels?

— D’abord M. Athos est arrêté.

— Arrêté! Athos! arrêté! pourquoi?

— On l’a trouvé chez vous; on l’a pris pour vous.

— Et par qui a-t-il été arrêté?

— Par la garde qu’ont été chercher les hommes noirs que vous avez mis

en fuite.

— Pourquoi ne s’est-il pas nommé? pourquoi n’a-t-il pas dit qu’il était

étranger à cette affaire?

— Il s’en est bien gardé, monsieur; il s’est au contraire approché de

moi et m’a dit: «C’est ton maître qui a besoin de sa liberté en ce

moment, et non pas moi, puisqu’il sait tout et que je ne sais rien. On

le croira arrêté, et cela lui donnera du temps; dans trois jours je

dirai qui je suis, et il faudra bien qu’on me fasse sortir.»

— Bravo, Athos! noble coeur, murmura d’Artagnan, je le reconnais bien

là! Et qu’ont fait les sbires?

— Quatre l’ont emmené je ne sais où, à la Bastille ou au For- l’Évêque;

deux sont restés avec les hommes noirs, qui ont fouillé partout et qui

ont pris tous les papiers. Enfin les deux derniers, pendant cette

expédition, montaient la garde à la porte; puis, quand tout a été fini,

ils sont partis, laissant la maison vide et tout ouvert.

— Et Porthos et Aramis?

— Je ne les avais pas trouvés, ils ne sont pas venus.

— Mais ils peuvent venir d’un moment à l’autre, car tu leur as fait

dire que je les attendais?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, ne bouge pas d’ici; s’ils viennent, préviens-les de ce qui

m’est arrivé, qu’ils m’attendent au cabaret de la Pomme de Pin; ici il

y aurait danger, la maison peut être espionnée. Je cours chez M. de

Tréville pour lui annoncer tout cela, et je les y rejoins.

— C’est bien, monsieur, dit Planchet.

— Mais tu resteras, tu n’auras pas peur! dit d’Artagnan en revenant sur

ses pas pour recommander le courage à son laquais.

— Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez pas

encore; je suis brave quand je m’y mets, allez; c’est le tout de m’y

mettre; d’ailleurs je suis Picard.

— Alors, c’est convenu, dit d’Artagnan, tu te fais tuer plutôt que de

quitter ton poste.

— Oui, monsieur, et il n’y a rien que je ne fasse pour prouver à

monsieur que je lui suis attaché.»

«Bon, dit en lui-même d’Artagnan, il paraît que la méthode que j’ai

employée à l’égard de ce garçon est décidément la bonne: j’en userai

dans l’occasion.»

Et de toute la vitesse de ses jambes, déjà quelque peu fatiguées

cependant par les courses de la journée, d’Artagnan se dirigea vers la

rue du Colombier.

M. de Tréville n’était point à son hôtel; sa compagnie était de garde

au Louvre; il était au Louvre avec sa compagnie.

Il fallait arriver jusqu’à M. de Tréville; il était important qu’il fût

prévenu de ce qui se passait. D’Artagnan résolut d’essayer d’entrer au

Louvre. Son costume de garde dans la compagnie de M. des Essarts lui

devait être un passeport.

Il descendit donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai pour

prendre le Pont-Neuf. Il avait eu un instant l’idée de passer le bac;

mais en arrivant au bord de l’eau, il avait machinalement introduit sa

main dans sa poche et s’était aperçu qu’il n’avait pas de quoi payer le

passeur.

Comme il arrivait à la hauteur de la rue Guénégaud, il vit déboucher de

la rue Dauphine un groupe composé de deux personnes et dont l’allure le

frappa.

Les deux personnes qui composaient le groupe étaient: l’un, un homme;

l’autre, une femme.

La femme avait la tournure de Mme Bonacieux, et l’homme ressemblait à

s’y méprendre à Aramis.

En outre, la femme avait cette mante noire que d’Artagnan voyait encore

se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la porte de la

rue de La Harpe.

De plus, l’homme portait l’uniforme des mousquetaires.

Le capuchon de la femme était rabattu, l’homme tenait son mouchoir sur

son visage; tous deux, cette double précaution l’indiquait, tous deux

avaient donc intérêt à n’être point reconnus.

Ils prirent le pont: c’était le chemin de d’Artagnan, puisque

d’Artagnan se rendait au Louvre; d’Artagnan les suivit.

D’Artagnan n’avait pas fait vingt pas, qu’il fut convaincu que cette

femme, c’était Mme Bonacieux, et que cet homme, c’était Aramis.

Il sentit à l’instant même tous les soupçons de la jalousie qui

s’agitaient dans son coeur.

Il était doublement trahi et par son ami et par celle qu’il aimait déjà

comme une maîtresse. Mme Bonacieux lui avait juré ses grands dieux

qu’elle ne connaissait pas Aramis, et un quart d’heure après qu’elle

lui avait fait ce serment, il la retrouvait au bras d’Aramis.

D’Artagnan ne réfléchit pas seulement qu’il connaissait la jolie

mercière depuis trois heures seulement, qu’elle ne lui devait rien

qu’un peu de reconnaissance pour l’avoir délivrée des hommes noirs qui

voulaient l’enlever, et qu’elle ne lui avait rien promis. Il se regarda

comme un amant outragé, trahi, bafoué; le sang et la colère lui

montèrent au visage, il résolut de tout éclaircir.

La jeune femme et le jeune homme s’étaient aperçus qu’ils étaient

suivis, et ils avaient doublé le pas. D’Artagnan prit sa course, les

dépassa, puis revint sur eux au moment où ils se trouvaient devant la

Samaritaine, éclairée par un réverbère qui projetait sa lueur sur toute

cette partie du pont.

D’Artagnan s’arrêta devant eux, et ils s’arrêtèrent devant lui.

«Que voulez-vous, monsieur? demanda le mousquetaire en reculant d’un

pas et avec un accent étranger qui prouvait à d’Artagnan qu’il s’était

trompé dans une partie de ses conjectures.

— Ce n’est pas Aramis! s’écria-t-il.

— Non, monsieur, ce n’est point Aramis, et à votre exclamation je vois

que vous m’avez pris pour un autre, et je vous pardonne.

— Vous me pardonnez! s’écria d’Artagnan.

— Oui, répondit l’inconnu. Laissez-moi donc passer, puisque ce n’est

pas à moi que vous avez affaire.

— Vous avez raison, monsieur, dit d’Artagnan, ce n’est pas à vous que

j’ai affaire, c’est à madame.

— À madame! vous ne la connaissez pas, dit l’étranger.

— Vous vous trompez, monsieur, je la connais.

— Ah! fit Mme Bonacieux d’un ton de reproche, ah monsieur! j’avais

votre parole de militaire et votre foi de gentilhomme; j’espérais

pouvoir compter dessus.

— Et moi, madame, dit d’Artagnan embarrassé, vous m’aviez promis…

— Prenez mon bras, madame, dit l’étranger, et continuons notre chemin.»

Cependant d’Artagnan, étourdi, atterré, anéanti par tout ce qui lui

arrivait, restait debout et les bras croisés devant le mousquetaire et

Mme Bonacieux.

Le mousquetaire fit deux pas en avant et écarta d’Artagnan avec la

main.

D’Artagnan fit un bond en arrière et tira son épée.

En même temps et avec la rapidité de l’éclair, l’inconnu tira la

sienne.

«Au nom du Ciel, Milord! s’écria Mme Bonacieux en se jetant entre les

combattants et prenant les épées à pleines mains.

— Milord! s’écria d’Artagnan illuminé d’une idée subite, Milord!

pardon, monsieur; mais est-ce que vous seriez…

— Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux à demi-voix; et

maintenant vous pouvez nous perdre tous.

— Milord, madame, pardon, cent fois pardon; mais je l’aimais, Milord,

et j’étais jaloux; vous savez ce que c’est que d’aimer, Milord;

pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer pour Votre

Grâce.

— Vous êtes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant à

d’Artagnan une main que celui-ci serra respectueusement; vous m’offrez

vos services, je les accepte; suivez-nous à vingt pas jusqu’au Louvre;

et si quelqu’un nous épie, tuez-le!»

D’Artagnan mit son épée nue sous son bras, laissa prendre à Mme

Bonacieux et au duc vingt pas d’avance et les suivit, prêt à exécuter à

la lettre les instructions du noble et élégant ministre de Charles Ier.

Mais heureusement le jeune séide n’eut aucune occasion de donner au duc

cette preuve de son dévouement, et la jeune femme et le beau

mousquetaire rentrèrent au Louvre par le guichet de l’Échelle sans

avoir été inquiétés…

Quant à d’Artagnan, il se rendit aussitôt au cabaret de la Pomme de

Pin, où il trouva Porthos et Aramis qui l’attendaient.

Mais, sans leur donner d’autre explication sur le dérangement qu’il

leur avait causé, il leur dit qu’il avait terminé seul l’affaire pour

laquelle il avait cru un instant avoir besoin de leur intervention. Et

maintenant, emportés que nous sommes par notre récit, laissons nos

trois amis rentrer chacun chez soi, et suivons, dans les détours du

Louvre, le duc de Buckingham et son guide.

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