Chapitre XX — VOYAGE Les trois mousquetaires · Capítulo 21 de 69
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Chapitre XX — VOYAGE

Chapitre XX — VOYAGE

À deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris par

la barrière Saint-Denis; tant qu’il fit nuit, ils restèrent muets;

malgré eux, ils subissaient l’influence de l’obscurité et voyaient des

embûches partout.

Aux premiers rayons du jour, leurs langues se délièrent; avec le

soleil, la gaieté revint: c’était comme à la veille d’un combat, le

coeur battait, les yeux riaient; on sentait que la vie qu’on allait

peut-être quitter était, au bout du compte, une bonne chose.

L’aspect de la caravane, au reste, était des plus formidables: les

chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette habitude

de l’escadron qui fait marcher régulièrement ces nobles compagnons du

soldat, eussent trahi le plus strict incognito.

Les valets suivaient, armés jusqu’aux dents.

Tout alla bien jusqu’à Chantilly, où l’on arriva vers les huit heures

du matin. Il fallait déjeuner. On descendit devant une auberge que

recommandait une enseigne représentant saint Martin donnant la moitié

de son manteau à un pauvre. On enjoignit aux laquais de ne pas

desseller les chevaux et de se tenir prêts à repartir immédiatement.

On entra dans la salle commune, et l’on se mit à table. Un gentilhomme,

qui venait d’arriver par la route de Dammartin, était assis à cette

même table et déjeunait. Il entama la conversation sur la pluie et le

beau temps; les voyageurs répondirent: il but à leur santé; les

voyageurs lui rendirent sa politesse.

Mais au moment où Mousqueton venait annoncer que les chevaux étaient

prêts et où l’on se levait de table l’étranger proposa à Porthos la

santé du cardinal. Porthos répondit qu’il ne demandait pas mieux, si

l’étranger à son tour voulait boire à la santé du roi. L’étranger

s’écria qu’il ne connaissait d’autre roi que Son Éminence. Porthos

l’appela ivrogne; l’étranger tira son épée.

«Vous avez fait une sottise, dit Athos; n’importe, il n’y a plus à

reculer maintenant: tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus vite

que vous pourrez.»

Et tous trois remontèrent à cheval et repartirent à toute bride, tandis

que Porthos promettait à son adversaire de le perforer de tous les

coups connus dans l’escrime.

«Et d’un! dit Athos au bout de cinq cents pas.

— Mais pourquoi cet homme s’est-il attaqué à Porthos plutôt qu’à tout

autre? demanda Aramis.

— Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous il l’a pris pour

le chef, dit d’Artagnan.

— J’ai toujours dit que ce cadet de Gascogne était un puits de

sagesse», murmura Athos.

Et les voyageurs continuèrent leur route.

À Beauvais, on s’arrêta deux heures, tant pour faire souffler les

chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme

Porthos n’arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en

chemin.

À une lieue de Beauvais, à un endroit où le chemin se trouvait resserré

entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui, profitant de ce

que la route était dépavée en cet endroit, avaient l’air d’y travailler

en y creusant des trous et en pratiquant des ornières boueuses.

Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel, les

apostropha durement. Athos voulut le retenir, il était trop tard. Les

ouvriers se mirent à railler les voyageurs, et firent perdre par leur

insolence la tête même au froid Athos qui poussa son cheval contre l’un

d’eux.

Alors chacun de ces hommes recula jusqu’au fossé et y prit un mousquet

caché; il en résulta que nos sept voyageurs furent littéralement passés

par les armes. Aramis reçut une balle qui lui traversa l’épaule, et

Mousqueton une autre balle qui se logea dans les parties charnues qui

prolongent le bas des reins. Cependant Mousqueton seul tomba de cheval,

non pas qu’il fût grièvement blessé, mais, comme il ne pouvait voir sa

blessure, sans doute il crut être plus dangereusement blessé qu’il ne

l’était.

«C’est une embuscade, dit d’Artagnan, ne brûlons pas une amorce, et en

route.»

Aramis, tout blessé qu’il était, saisit la crinière de son cheval, qui

l’emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait rejoints, et

galopait tout seul à son rang.

«Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos.

— J’aimerais mieux un chapeau, dit d’Artagnan, le mien a été emporté

par une balle. C’est bien heureux, ma foi, que la lettre que je porte

n’ait pas été dedans.

— Ah çà, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera, dit

Aramis.

— Si Porthos était sur ses jambes, il nous aurait rejoints maintenant,

dit Athos. M’est avis que, sur le terrain, l’ivrogne se sera dégrisé.»

Et l’on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux fussent

si fatigués, qu’il était à craindre qu’ils ne refusassent bientôt le

service.

Les voyageurs avaient pris la traverse, espérant de cette façon être

moins inquiétés, mais, à Crève-coeur, Aramis déclara qu’il ne pouvait

aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage qu’il cachait

sous sa forme élégante et sous ses façons polies pour arriver

jusque-là. À tout moment il pâlissait, et l’on était obligé de le

soutenir sur son cheval; on le descendit à la porte d’un cabaret, on

lui laissa Bazin qui, au reste, dans une escarmouche, était plus

embarrassant qu’utile, et l’on repartit dans l’espérance d’aller

coucher à Amiens.

«Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouvèrent en route, réduits à deux

maîtres et à Grimaud et Planchet, morbleu! je ne serai plus leur dupe,

et je vous réponds qu’ils ne me feront pas ouvrir la bouche ni tirer

l’épée d’ici à Calais. J’en jure…

— Ne jurons pas, dit d’Artagnan, galopons, si toutefois nos chevaux y

consentent.»

Et les voyageurs enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs

chevaux, qui, vigoureusement stimulés, retrouvèrent des forces. On

arriva à Amiens à minuit, et l’on descendit à l’auberge du Lis d’Or.

L’hôtelier avait l’air du plus honnête homme de la terre, il reçut les

voyageurs son bougeoir d’une main et son bonnet de coton de l’autre; il

voulut loger les deux voyageurs chacun dans une charmante chambre,

malheureusement chacune de ces chambres était à l’extrémité de l’hôtel.

D’Artagnan et Athos refusèrent; l’hôte répondit qu’il n’y en avait

cependant pas d’autres dignes de Leurs Excellences; mais les voyageurs

déclarèrent qu’ils coucheraient dans la chambre commune, chacun sur un

matelas qu’on leur jetterait à terre. L’hôte insista, les voyageurs

tinrent bon; il fallut faire ce qu’ils voulurent.

Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en

dedans, lorsqu’on frappa au volet de la cour; ils demandèrent qui était

là, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.

En effet, c’étaient Planchet et Grimaud.

«Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces

messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte; de cette

façon-là, ils seront sûrs qu’on n’arrivera pas jusqu’à eux.

— Et sur quoi coucheras-tu? dit d’Artagnan.

— Voici mon lit», répondit Planchet.

Et il montra une botte de paille.

«Viens donc, dit d’Artagnan, tu as raison: la figure de l’hôte ne me

convient pas, elle est trop gracieuse.

— Ni à moi non plus», dit Athos.

Planchet monta par la fenêtre, s’installa en travers de la porte,

tandis que Grimaud allait s’enfermer dans l’écurie, répondant qu’à cinq

heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prêts.

La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures du

matin d’ouvrir la porte, mais comme Planchet se réveilla en sursaut et

cria: Qui va là? on répondit qu’on se trompait, et on s’éloigna.

À quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les écuries.

Grimaud avait voulu réveiller les garçons d’écurie, et les garçons

d’écurie le battaient. Quand on ouvrit la fenêtre, on vit le pauvre

garçon sans connaissance, la tête fendue d’un coup de manche à fourche.

Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux; les

chevaux étaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait voyagé

sans maître pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu continuer

la route; mais, par une erreur inconcevable, le chirurgien vétérinaire

qu’on avait envoyé chercher, à ce qu’il paraît, pour saigner le cheval

de l’hôte, avait saigné celui de Mousqueton.

Cela commençait à devenir inquiétant: tous ces accidents successifs

étaient peut-être le résultat du hasard, mais ils pouvaient tout aussi

bien être le fruit d’un complot. Athos et d’Artagnan sortirent, tandis

que Planchet allait s’informer s’il n’y avait pas trois chevaux à

vendre dans les environs. À la porte étaient deux chevaux tout équipés,

frais et vigoureux. Cela faisait bien l’affaire. Il demanda où étaient

les maîtres; on lui dit que les maîtres avaient passé la nuit dans

l’auberge et réglaient leur compte à cette heure avec le maître.

Athos descendit pour payer la dépense, tandis que d’Artagnan et

Planchet se tenaient sur la porte de la rue; l’hôtelier était dans une

chambre basse et reculée, on pria Athos d’y passer.

Athos entra sans défiance et tira deux pistoles pour payer: l’hôte

était seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs était

entrouvert. Il prit l’argent que lui présenta Athos, le tourna et le

retourna dans ses mains, et tout à coup, s’écriant que la pièce était

fausse, il déclara qu’il allait le faire arrêter, lui et son compagnon,

comme faux-monnayeurs.

«Drôle! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les

oreilles!»

Au même moment, quatre hommes armés jusqu’aux dents entrèrent par les

portes latérales et se jetèrent sur Athos.

«Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons; au

large, d’Artagnan! pique, pique!» et il lâcha deux coups de pistolet.

D’Artagnan et Planchet ne se le firent pas répéter à deux fois, ils

détachèrent les deux chevaux qui attendaient à la porte, sautèrent

dessus, leur enfoncèrent leurs éperons dans le ventre et partirent au

triple galop.

«Sais-tu ce qu’est devenu Athos? demanda d’Artagnan à Planchet en

courant.

— Ah! monsieur, dit Planchet, j’en ai vu tomber deux à ses deux coups,

et il m’a semblé, à travers la porte vitrée, qu’il ferraillait avec les

autres.

— Brave Athos! murmura d’Artagnan. Et quand on pense qu’il faut

l’abandonner! Au reste, autant nous attend peut-être à deux pas d’ici.

En avant, Planchet, en avant! tu es un brave homme.

— Je vous l’ai dit, monsieur, répondit Planchet, les Picards, ça se

reconnaît à l’user; d’ailleurs je suis ici dans mon pays, ça m’excite.»

Et tous deux, piquant de plus belle, arrivèrent à Saint-Omer d’une

seule traite. À Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la bride

passée à leurs bras, de peur d’accident, et mangèrent un morceau sur le

pouce tout debout dans la rue; après quoi ils repartirent.

À cent pas des portes de Calais, le cheval de d’Artagnan s’abattit, et

il n’y eut pas moyen de le faire se relever: le sang lui sortait par le

nez et par les yeux, restait celui de Planchet, mais celui-là s’était

arrêté, et il n’y eut plus moyen de le faire repartir.

Heureusement, comme nous l’avons dit, ils étaient à cent pas de la

ville; ils laissèrent les deux montures sur le grand chemin et

coururent au port. Planchet fit remarquer à son maître un gentilhomme

qui arrivait avec son valet et qui ne les précédait que d’une

cinquantaine de pas.

Ils s’approchèrent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort

affairé. Il avait ses bottes couvertes de poussière, et s’informait

s’il ne pourrait point passer à l’instant même en Angleterre.

«Rien ne serait plus facile, répondit le patron d’un bâtiment prêt à

mettre à la voile; mais, ce matin, est arrivé l’ordre de ne laisser

partir personne sans une permission expresse de M. le cardinal.

— J’ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier de sa

poche; la voici.

— Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et

donnez-moi la préférence.

— Où trouverai-je le gouverneur?

— À sa campagne.

— Et cette campagne est située?

— À un quart de lieue de la ville; tenez, vous la voyez d’ici, au pied

de cette petite éminence, ce toit en ardoises.

— Très bien!» dit le gentilhomme.

Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de campagne du

gouverneur.

D’Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme à cinq cents pas de

distance.

Une fois hors de la ville, d’Artagnan pressa le pas et rejoignit le

gentilhomme comme il entrait dans un petit bois.

«Monsieur, lui dit d’Artagnan, vous me paraissez fort pressé?

— On ne peut plus pressé, monsieur.

— J’en suis désespéré, dit d’Artagnan, car, comme je suis très pressé

aussi, je voulais vous prier de me rendre un service.

— Lequel?

— De me laisser passer le premier.

— Impossible, dit le gentilhomme, j’ai fait soixante lieues en

quarante-quatre heures, et il faut que demain à midi je sois à Londres.

— J’ai fait le même chemin en quarante heures, et il faut que demain à

dix heures du matin je sois à Londres.

— Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le premier et je ne passerai

pas le second.

— Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le second et je passerai le

premier.

— Service du roi! dit le gentilhomme.

— Service de moi! dit d’Artagnan.

— Mais c’est une mauvaise querelle que vous me cherchez là, ce me

semble.

— Parbleu! que voulez-vous que ce soit?

— Que désirez-vous?

— Vous voulez le savoir?

— Certainement.

— Eh bien, je veux l’ordre dont vous êtes porteur, attendu que je n’en

ai pas, moi, et qu’il m’en faut un.

— Vous plaisantez, je présume.

— Je ne plaisante jamais.

— Laissez-moi passer!

— Vous ne passerez pas.

— Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tête. Holà, Lubin! mes

pistolets.

— Planchet, dit d’Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du

maître.»

Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et comme il

était fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui

mit le genou sur la poitrine.

«Faites votre affaire, monsieur, dit Planchet; moi, j’ai fait la

mienne.»

Voyant cela, le gentilhomme tira son épée et fondit sur d’Artagnan;

mais il avait affaire à forte partie.

En trois secondes d’Artagnan lui fournit trois coups d’épée en disant à

chaque coup:

«Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis.»

Au troisième coup, le gentilhomme tomba comme une masse.

D’Artagnan le crut mort, ou tout au moins évanoui, et s’approcha pour

lui prendre l’ordre; mais au moment où il étendait le bras afin de le

fouiller, le blessé qui n’avait pas lâché son épée, lui porta un coup

de pointe dans la poitrine en disant:

«Un pour vous.

— Et un pour moi! au dernier les bons!» s’écria d’Artagnan furieux, en

le clouant par terre d’un quatrième coup d’épée dans le ventre.

Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s’évanouit.

D’Artagnan fouilla dans la poche où il l’avait vu remettre l’ordre de

passage, et le prit. Il était au nom du comte de Wardes.

Puis, jetant un dernier coup d’oeil sur le beau jeune homme, qui avait

vingt-cinq ans à peine et qu’il laissait là, gisant, privé de sentiment

et peut-être mort, il poussa un soupir sur cette étrange destinée qui

porte les hommes à se détruire les uns les autres pour les intérêts de

gens qui leur sont étrangers et qui souvent ne savent pas même qu’ils

existent.

Mais il fut bientôt tiré de ces réflexions par Lubin, qui poussait des

hurlements et criait de toutes ses forces au secours.

Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses

forces.

«Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera pas,

j’en suis bien sûr; mais aussitôt que je le lâcherai, il va se remettre

à crier. Je le reconnais pour un Normand et les Normands sont entêtés.»

En effet, tout comprimé qu’il était, Lubin essayait encore de filer des

sons.

«Attends!» dit d’Artagnan.

Et prenant son mouchoir, il le bâillonna.

«Maintenant, dit Planchet, lions-le à un arbre.»

La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes près

de son domestique; et comme la nuit commençait à tomber et que le

garrotté et le blessé étaient tous deux à quelques pas dans le bois, il

était évident qu’ils devaient rester jusqu’au lendemain.

«Et maintenant, dit d’Artagnan, chez le gouverneur!

— Mais vous êtes blessé, ce me semble? dit Planchet.

— Ce n’est rien, occupons-nous du plus pressé; puis nous reviendrons à

ma blessure, qui, au reste, ne me paraît pas très dangereuse.»

Et tous deux s’acheminèrent à grands pas vers la campagne du digne

fonctionnaire.

On annonça M. le comte de Wardes.

D’Artagnan fut introduit.

«Vous avez un ordre signé du cardinal? dit le gouverneur.

— Oui, monsieur, répondit d’Artagnan, le voici.

— Ah! ah! il est en règle et bien recommandé, dit le gouverneur.

— C’est tout simple, répondit d’Artagnan, je suis de ses plus fidèles.

— Il paraît que Son Éminence veut empêcher quelqu’un de parvenir en

Angleterre.

— Oui, un certain d’Artagnan, un gentilhomme béarnais qui est parti de

Paris avec trois de ses amis dans l’intention de gagner Londres.

— Le connaissez-vous personnellement? demanda le gouverneur.

— Qui cela?

— Ce d’Artagnan?

— À merveille.

— Donnez-moi son signalement alors.

— Rien de plus facile.»

Et d’Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes.

«Est-il accompagné? demanda le gouverneur.

— Oui, d’un valet nommé Lubin.

— On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son Éminence

peut être tranquille, ils seront reconduits à Paris sous bonne escorte.

— Et ce faisant, monsieur le gouverneur, dit d’Artagnan, vous aurez

bien mérité du cardinal.

— Vous le reverrez à votre retour, monsieur le comte?

— Sans aucun doute.

— Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur.

— Je n’y manquerai pas.»

Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer et

le remit à d’Artagnan.

D’Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il salua le

gouverneur, le remercia et partit.

Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et faisant un

long détour, ils évitèrent le bois et rentrèrent par une autre porte.

Le bâtiment était toujours prêt à partir, le patron attendait sur le

port.

«Eh bien? dit-il en apercevant d’Artagnan.

— Voici ma passe visée, dit celui-ci.

— Et cet autre gentilhomme?

— Il ne partira pas aujourd’hui, dit d’Artagnan, mais soyez tranquille,

je paierai le passage pour nous deux.

— En ce cas, partons, dit le patron.

— Partons!» répéta d’Artagnan.

Et il sauta avec Planchet dans le canot; cinq minutes après, ils

étaient à bord.

Il était temps: à une demi-lieue en mer, d’Artagnan vit briller une

lumière et entendit une détonation.

C’était le coup de canon qui annonçait la fermeture du port.

Il était temps de s’occuper de sa blessure; heureusement, comme l’avait

pensé d’Artagnan, elle n’était pas des plus dangereuses: la pointe de

l’épée avait rencontré une côte et avait glissé le long de l’os; de

plus, la chemise s’était collée aussitôt à la plaie, et à peine

avait-elle répandu quelques gouttes de sang.

D’Artagnan était brisé de fatigue: on lui étendit un matelas sur le

pont, il se jeta dessus et s’endormit.

Le lendemain, au point du jour, il se trouva à trois ou quatre lieues

seulement des côtes d’Angleterre; la brise avait été faible toute la

nuit, et l’on avait peu marché.

À dix heures, le bâtiment jetait l’ancre dans le port de Douvres.

À dix heures et demie, d’Artagnan mettait le pied sur la terre

d’Angleterre, en s’écriant:

«Enfin, m’y voilà!»

Mais ce n’était pas tout: il fallait gagner Londres. En Angleterre, la

poste était assez bien servie. D’Artagnan et Planchet prirent chacun un

bidet, un postillon courut devant eux; en quatre heures ils arrivèrent

aux portes de la capitale.

D’Artagnan ne connaissait pas Londres, d’Artagnan ne savait pas un mot

d’anglais; mais il écrivit le nom de Buckingham sur un papier, et

chacun lui indiqua l’hôtel du duc.

Le duc était à la chasse à Windsor, avec le roi.

D’Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui,

l’ayant accompagné dans tous ses voyages, parlait parfaitement

français; il lui dit qu’il arrivait de Paris pour affaire de vie et de

mort, et qu’il fallait qu’il parlât à son maître à l’instant même.

La confiance avec laquelle parlait d’Artagnan convainquit Patrice;

c’était le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux chevaux

et se chargea de conduire le jeune garde. Quant à Planchet, on l’avait

descendu de sa monture, raide comme un jonc: le pauvre garçon était au

bout de ses forces; d’Artagnan semblait de fer.

On arriva au château; là on se renseigna: le roi et Buckingham

chassaient à l’oiseau dans des marais situés à deux ou trois lieues de

là.

En vingt minutes on fut au lieu indiqué. Bientôt Patrice entendit la

voix de son maître, qui appelait son faucon.

«Qui faut-il que j’annonce à Milord duc? demanda Patrice.

— Le jeune homme qui, un soir, lui a cherché une querelle sur le

Pont-Neuf, en face de la Samaritaine.

— Singulière recommandation!

— Vous verrez qu’elle en vaut bien une autre.»

Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc et lui annonça dans

les termes que nous avons dits qu’un messager l’attendait.

Buckingham reconnut d’Artagnan à l’instant même, et se doutant que

quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la

nouvelle, il ne prit que le temps de demander où était celui qui la lui

apportait; et ayant reconnu de loin l’uniforme des gardes, il mit son

cheval au galop et vint droit à d’Artagnan. Patrice, par discrétion, se

tint à l’écart.

«Il n’est point arrivé malheur à la reine? s’écria Buckingham,

répandant toute sa pensée et tout son amour dans cette interrogation.

— Je ne crois pas; cependant je crois qu’elle court quelque grand péril

dont Votre Grâce seule peut la tirer.

— Moi? s’écria Buckingham. Eh quoi! je serais assez heureux pour lui

être bon à quelque chose! Parlez! parlez!

— Prenez cette lettre, dit d’Artagnan.

— Cette lettre! de qui vient cette lettre?

— De Sa Majesté, à ce que je pense.

— De Sa Majesté!» dit Buckingham, pâlissant si fort que d’Artagnan crut

qu’il allait se trouver mal.

Et il brisa le cachet.

«Quelle est cette déchirure? dit-il en montrant à d’Artagnan un endroit

où elle était percée à jour.

— Ah! ah! dit d’Artagnan, je n’avais pas vu cela; c’est l’épée du comte

de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine.

— Vous êtes blessé? demanda Buckingham en rompant le cachet.

— Oh! rien! dit d’Artagnan, une égratignure.

— Juste Ciel! qu’ai-je lu! s’écria le duc. Patrice, reste ici, ou

plutôt rejoins le roi partout où il sera, et dis à Sa Majesté que je la

supplie bien humblement de m’excuser, mais qu’une affaire de la plus

haute importance me rappelle à Londres. Venez, monsieur, venez.»

Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale.

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