Leia agora
Le rouge et le noir

Universo da obra

Le rouge et le noir

Capítulo 18 · Le rouge et le noir

CHAPITRE XVIII

18 de 75 ≈ 28 min de leitura

CHAPITRE XVIII

UN ROI A VERRIÈRES

N'êtes-vous bons qu'à jeter là comme un cadavre de peuple,
sans âme, et dont les veines n'ont plus de sang?

Discours de l'Evêque, à la chapelle de Saint-Clément.

Le 3 septembre à dix heures du soir, un gendarme réveilla tout Verrières
en montant la grande rue au galop; il apportait la nouvelle que Sa
majesté le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on était au
mardi. Le préfet autorisait, c'est-à-dire demandait la formation d'une
garde d'honneur; il fallait déployer toute la pompe possible. Une
estafette fut expédiée à Vergy. M. de Rênal arriva dans la nuit et
trouva toute la ville en émoi. Chacun avait ses prétentions; les moins
affairés louaient des balcons pour voir l'entrée du roi.

Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rênal vit tout de suite combien
il importait, dans l'intérêt des maisons sujettes à reculer, que M. de
Moirod eût ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la place de
premier adjoint. Il n'y avait rien à dire à la dévotion de M. de Moirod,
elle était au-dessus de toute comparaison, mais jamais il n'avait monté
à cheval. C'était un homme de trente-six ans, timide de toutes les
façons, et qui craignait également les chutes et le ridicule.

Le maire le fit appeler dès les cinq heures du matin.

--Vous voyez, monsieur, que je réclame vos avis comme si déjà vous
occupiez le poste auquel tous les honnêtes gens vous portent. Dans cette
malheureuse ville, les manufactures prospèrent, le parti libéral devient
millionnaire, il aspire au pouvoir, il saura se faire des armes de tout.
Consultons l'intérêt du roi, celui de la monarchie, et avant tout
l'intérêt de notre sainte religion. A qui pensez-vous monsieur, que l'on
puisse confier le commandement de la garde d'honneur?

Malgré la peur horrible que lui faisait le cheval, M. de Moirod finit
par accepter cet honneur comme un martyre.

--Je saurai prendre un ton convenable, dit-il au maire.

A peine restait-il le temps de faire arranger les uniformes, qui sept
ans auparavant, avaient servi lors du passage d'un prince du sang.

A sept heures Mme de Rênal arriva de Vergy avec Julien et les enfants.
Elle trouva son salon rempli de dames libérales qui prêchaient l'union
des partis, et venaient la supplier d'engager son mari à accorder une
place aux leurs dans la garde d'honneur. L'une d'elles prétendait que si
son mari n'était pas élu; de chagrin il ferait banqueroute. Mme de Rênal
renvoya bien vite tout ce monde, elle paraissait fort occupée.

Julien fut étonné et encore plus fâché qu'elle lui fit un mystère de ce
qui l'agitait. Je l'avais prévu, se disait-il avec amertume, son amour
s'éclipse devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce
tapage l'éblouit. Elle m'aimera de nouveau quand les idées de sa caste
ne lui troubleront plus la cervelle.

Chose étonnante, il l'en aima davantage.

Les tapissiers commençaient à remplir la maison, il épia longtemps en
vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait de sa
chambre à lui, Julien emportant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il
voulut lui parler. Elle s'enfuit en refusant de l'écouter. Je suis bien
sot d'aimer une telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son
mari.

Elle l'était davantage: un de ses grands désirs qu'elle n'avait jamais
avoué à Julien de peur de le choquer, était de le voir quitter, ne
fût-ce que pour un jour, son triste habit noir. Avec une adresse
vraiment admirable, chez une femme si naturelle, elle obtint d'abord de
M. de Moirod, et ensuite de M. le sous-préfet de Maugiron, que Julien
serait nommé garde d'honneur de préférence à cinq ou six jeunes gens,
fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins étaient d'une
exemplaire piété. M. Valenod qui comptait prêter sa calèche aux plus
jolies femmes de la ville et faire admirer ses beaux Normands, consentit
à donner un de ses chevaux à Julien, l'être qu'il haïssait le plus. Mais
tous les gardes d'honneur avaient à eux ou d'emprunt quelqu'un de ces
beaux habits bleu de ciel avec deux épaulettes de colonel en argent, qui
avaient brillé sept ans auparavant. Mme Rênal voulait un habit neuf, et
il ne lui restait que quatre jours pour envoyer à Besançon, et en faire
revenir l'habit d'uniforme, les armes, le chapeau, etc., tout ce qui
fait un garde d'honneur. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'elle
trouvait imprudent de faire faire l'habit de Julien à Verrières. Elle
voulait le surprendre, lui et la ville.

Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public terminé, le maire
eut à s'occuper d'une grande cérémonie religieuse, le roi de *** ne
voulait pas passer à Verrières sans visiter la fameuse relique de saint
Clément que l'on conserve à Bray-le-Haut, à une petite lieue de la
ville. On désirait un clergé nombreux, ce fut l'affaire la plus
difficile à arranger; M. Maslon, le nouveau curé, voulait à tout prix
éviter la présence de M. Chélan. En vain M. de Rênal lui représentait
qu'il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les ancêtres
ont été si longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné pour
accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé
Chélan. Il demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant à
Verrières, et s'il le trouvait disgracié, il était homme à aller le
chercher dans la petite maison où il s'était retiré, accompagné de tout
le cortège dont il pourrait disposer. Quel soufflet!

--Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait l'abbé Maslon, s'il
paraît dans mon clergé. Un janséniste, grand Dieu!

--Quoi que vous en puissiez dire mon cher abbé, répliquait M. de Rênal,
je n'exposerai pas l'administration de Verrières à recevoir un affront
de M. de La Mole. Vous ne le connaissez pas, il pense bien à la cour;
mais ici, en province, c'est un mauvais plaisant satirique, moqueur, ne
cherchant qu'à embarrasser les gens. Il est capable, uniquement pour
s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des libéraux.

Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après trois jours de
pourparlers, que l'orgueil de l'abbé Maslon plia devant la peur du maire
qui se changeait en courage. Il fallut écrire une lettre mielleuse à
l'abbé Chélan, pour le prier d'assister à la cérémonie de la relique de
Bray-le-Haut, si toutefois son grand âge et ses infirmités le lui
permettaient. M. Chélan demanda et obtint une lettre d'invitation pour
Julien qui devait l'accompagner en qualité de sous-diacre.

Dès le matin du dimanche, des milliers de paysans arrivant des montagnes
voisines inondèrent les rues de Verrières. Il faisait le plus beau
soleil. Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agitée; on
apercevait un grand feu sur un rocher à deux lieues de Verrières. Ce
signal annonçait que le roi venait d'entrer sur le territoire du
département. Aussitôt le son de toutes les cloches, et les décharges
répétées d'un vieux canon espagnol appartenant à la ville, marquèrent sa
joie de ce grand événement. La moitié de la population monta sur les
toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde d'honneur se mit
en mouvement. On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait
un parent, un ami. On se moquait de la peur de M. de Moirod, dont à
chaque instant la main prudente était prête à saisir l'arçon de sa
selle. Mais une remarque fit oublier toutes les autres: le premier
cavalier de la neuvième file était un fort joli garçon, très mince, que
d'abord on ne reconnut pas. Bientôt un cri d'indignation chez les uns,
chez d'autres le silence de l'étonnement annoncèrent une sensation
générale. On reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des chevaux
normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier. Il n'y eut
qu'un cri contre le maire, surtout parmi les libéraux. Quoi, parce que
ce petit ouvrier déguisé en abbé était précepteur de ses marmots, il
avait l'audace de le nommer garde d'honneur, au préjudice de messieurs
tels et tels, riches fabricants!

--Ces Messieurs, disait une dame banquière, devraient bien faire une
avanie à ce petit insolent, né dans la crotte.

--Il est sournois et porte un sabre, répondait le voisin, il serait
assez traître pour leur couper la figure. Les propos de la société noble
étaient plus dangereux. Les dames se demandaient si c'était du maire
tout seul que provenait cette haute inconvenance. En général on rendait
justice à son mépris pour le défaut de naissance.

Pendant qu'il était l'occasion de tant de propos, Julien était le plus
heureux des hommes. Naturellement hardi il se tenait mieux à cheval que
la plupart des jeunes gens de cette ville de montagne. Il voyait dans
les yeux des femmes qu'il était question de lui.

Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles étaient neuves.
Son cheval se cabrait à chaque instant, il était au comble de la joie.

Son bonheur n'eut plus de bornes, lorsque, passant près du vieux rempart
le bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval hors du rang.
Par un grand hasard, il ne tomba pas; de ce moment il se sentit un
héros. Il était officier d'ordonnance de Napoléon et chargeait une
batterie.

Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer
d'une des croisées de l'hôtel de ville; montant ensuite en calèche et
faisant rapidement un grand détour, elle arriva à temps pour frémir,
quand son cheval l'emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au
grand galop par une autre porte de la ville, elle parvint à rejoindre la
route par où le roi devait passer, et put suivre la garde d'honneur à
vingt pas de distance, au milieu d'une noble poussière. Dix mille
paysans crièrent: Vive le roi, quand le maire eut l'honneur de haranguer
Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les discours écoutés, le roi
allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon se remit à tirer à
coups précipités. Mais un accident s'ensuivit, non pour les canonniers
qui avaient fait leurs preuves à Leipzig et à Montmirail mais pour le
futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement dans
l'unique bourbier qui fût sur la grande route, ce qui fit esclandre,
parce qu'il fallut le tirer de là pour que la voiture du roi put passer.

Sa Majesté descendit à la belle église neuve qui ce jour-là était parée
de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dîner, et aussitôt après
remonter en voiture pour aller vénérer la relique de saint Clément. A
peine le roi fut-il à l'église, que Julien galopa vers la maison de M.
de Rênal. Là, il quitta en soupirant son bel habit bleu de ciel, son
sabre, ses épaulettes, pour reprendre le petit habit noir râpé. Il
remonta à cheval, et en quelques instants fut à Bray-le-Haut qui occupe
le sommet d'une fort belle colline. L'enthousiasme multiplie ces paysans
pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en voici plus de dix
mille autour de cette antique abbaye. A moitié ruinée par le vandalisme
révolutionnaire, elle avait été magnifiquement rétablie depuis la
Restauration, et l'on commençait à parler de miracles. Julien rejoignit
l'abbé Chélan qui le gronda fort et lui remit une soutane et un surplis.
Il s'habilla rapidement et suivit M. Chélan qui se rendait auprès du
jeune évoque d'Agde. C'était un neveu de M. de La Mole, récemment nommé,
et qui avait été chargé de montrer la relique au roi. Mais l'on ne put
trouver cet évêque.

Le clergé s'impatientait. Il attendait son chef dans le cloître sombre
et gothique de l'ancienne abbaye. On avait réuni vingt-quatre curés pour
figurer l'ancien chapitre de Bray-le-Haut, composé avant 1789 de
vingt-quatre chanoines. Après avoir déploré pendant trois quarts d'heure
la jeunesse de l'évêque, les curés pensèrent qu'il était convenable que
M. le Doyen se retirât vers Monseigneur pour l'avertir que le roi allait
arriver, et qu'il était instant de se rendre au choeur. Le grand âge de
M. Chélan l'avait fait doyen, malgré l'humeur qu'il témoignait à Julien,
il lui fit signe de le suivre. Julien portait fort bien son surplis. Au
moyen de je ne sais quel procédé de toilette ecclésiastique, il avait
rendu ses beaux cheveux bouclés très plats; mais, par un oubli qui
redoubla la colère de M. Chélan, sous les longs plis de sa soutane on
pouvait apercevoir les éperons du garde d'honneur.

Arrivés à l'appartement de l'évêque, de grands laquais bien chamarrés
daignèrent à peine répondre au vieux curé que Monseigneur n'était pas
visible. On se moqua de lui quand il voulut expliquer qu'en sa qualité
de doyen du chapitre noble de Bray-le-Haut, il avait le privilège d'être
admis en tout temps auprès de l'évoque officiant.

L'humeur hautaine de Julien fut choquée de l'insolence des laquais. Il
se mit à parcourir Tes dortoirs de l'antique abbaye, secouant toutes les
portes qu'il rencontrait. Une fort petite céda à ses efforts, et il se
trouva dans une cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur,
en habit noir et la chaîne au cou. A son air pressé, ces messieurs le
crurent mandé par l'évêque et le laissèrent passer. Il fit quelques pas
et se trouva dans une immense salle gothique extrêmement sombre, et
toute lambrissée de chêne noir; à l'exception d'une seule, les fenêtres
en ogive avaient été murées avec des briques. La grossièreté de cette
maçonnerie n'était déguisée par rien, et faisait un triste contraste
avec l'antique magnificence de la boiserie. Les deux grands côtés de
cette salle célèbre parmi les antiquaires bourguignons et que le duc
Charles le Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en expiation de quelque
péché, étaient garnis de stalles de bois richement sculptées. On y
voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous les mystères de
l'Apocalypse.

Cette magnificence mélancolique, dégradée par la vue des briques nues et
du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il s'arrêta en silence. A
l'autre extrémité de la salle, près de l'unique fenêtre par laquelle le
jour pénétrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en
robe violette et en surplis de dentelle, mais la tête nue, était arrêté
à trois pas de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et,
sans doute, y avait été apporté de la ville. Julien trouva que le jeune
homme avait l'air irrité; de la main droite, il donnait gravement des
bénédictions du côté du miroir.

Que peut signifier ceci, pensa-t-il? est-ce une cérémonie préparatoire
qu'accomplit ce jeune prêtre? C'est peut-être le secrétaire de
l'évêque... il sera insolent comme les laquais... ma foi, n'importe,
essayons.

Il avança et parcourut assez lentement la longueur de la salle, toujours
la vue fixée vers l'unique fenêtre, et regardant ce jeune homme qui
continuait à donner des bénédictions exécutées lentement mais en nombre
infini, et sans se reposer un instant.

A mesure qu'il approchait, il distinguait mieux son air fâché. La
richesse du surplis garni de dentelles arrêta involontairement Julien à
quelques pas du magnifique miroir.

Il est de mon devoir de parler, se dit-il enfin; mais la beauté de la
salle l'avait ému, et il était froissé d'avance des mots durs qu'on
allait lui adresser.

Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et quittant
subitement l'air fâché, lu dit du ton le plus doux:

--Hé bien! Monsieur, est-elle enfin arrangée?

Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme se tournait vers lui,
Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine: c'était l'évêque d'Agde.
Si jeune, pensa Julien; tout au plus six ou huit ans de plus que moi!...

Et il eut honte de ses éperons.

--Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen du
chapitre, M. Chélan.

--Ah! il m'est fort recommandé, dit l'évêque d'un ton poli qui redoubla
l'enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, Monsieur, je vous
prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l'a mal
emballée à Paris; la toile d'argent est horriblement gâtée vers le haut.
Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque d'un air triste,
et encore on me fait attendre!

--Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.

Les beaux yeux de Julien firent leur effet.

--Allez, Monsieur, répondit l'évêque avec une politesse charmante; il me
la faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire attendre messieurs du
chapitre.

Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle il se retourna vers
l'évêque et le vit qui s'était remis à donner des bénédictions.
Qu'est-ce que cela peut être? se demanda Julien, sans doute c'est une
préparation ecclésiastique nécessaire à la cérémonie qui va avoir lieu.
Comme il arrivait dans la cellule où se tenaient les valets de chambre,
il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cédant malgré eux au
regard impérieux de Julien, lui remirent la mitre de Monseigneur.

Il se sentit fier de la porter: en traversant la salle, il marchait
lentement; il la tenait avec respect. Il trouva l'évêque assis devant la
glace; mais, de temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait
encore la bénédiction. Julien l'aida à placer sa mitre. L'évoque secoua
la tête.

--Ah! elle tiendra, dit-il à Julien d'un air content. Voulez-vous vous
éloigner un peu?

Alors l'évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis se rapprochant
du miroir à pas lents, il reprit l'air fâché, et donnait gravement des
bénédictions.

Julien était immobile d'étonnement; il était tenté de comprendre, mais
n'osait pas. L'évêque s'arrêta, et le regardant avec un air qui perdait
rapidement de sa gravité:

--Que dites-vous de ma mitre, Monsieur, va-t-elle bien?

--Fort bien, Monseigneur.

--Elle n'est pas trop en arrière? cela aurait l'air un peu niais; mais
il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un shako
d'officier.

--Elle me semble aller fort bien.

--Le roi de *** est accoutumé à un clergé vénérable et sans doute fort
grave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge surtout, avoir l'air trop
léger.

Et l'évêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bénédictions.

C'est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'exerce à donner la
bénédiction.

Après quelques instants:

--Je suis prêt, dit l'évoque. Allez, monsieur, avertir M. le doyen et
messieurs du chapitre.

Bientôt M. Chélan suivi des deux curés les plus âgés, entra par une fort
grande porte magnifiquement sculptée, et que Julien n'avait pas aperçue.
Mais cette fois, il resta à son rang le dernier de tous, et ne put voir
l'évêque que par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se
pressaient en foule à cette porte.

L'évêque traversait lentement la salle; lorsqu'il fut arrivé sur le
seuil, les curés se formèrent en procession. Après un petit moment de
désordre, la procession commença à marcher en entonnant un psaume.
L'évêque s'avançait le dernier entre M. Chélan et un autre curé fort
vieux. Julien se glissa tout à fait près de Monseigneur, comme attaché à
l'abbé Chélan. On suivit les longs corridors de l'abbaye de
Bray-le-Haut; malgré le soleil éclatant, ils étaient sombres et humides.
On arriva enfin au portique du cloître. Julien était stupéfait
d'admiration pour une si belle cérémonie. L'ambition réveillée par le
jeune âge de l'évêque, la sensibilité et la politesse exquise de ce
prélat se disputaient son coeur. Cette politesse était bien autre chose
que celle de M. de Rênal, même dans ses bons jours. Plus on s'élève vers
le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve de ces
manières charmantes.

On entrait dans l'église par une porte latérale; tout à coup un bruit
épouvantable fit retentir ses voûtes antiques Julien crut qu'elles
s'écroulaient. C'était encore la petite pièce de canon; traînée par huit
chevaux au galop, elle venait d'arriver; et à peine arrivée, mise en
batterie par les canonniers de Leipzig, elle tirait cinq coups par
minute, comme si les Prussiens eussent été devant elle.

Mais ce bruit admirable ne fit plus d'effet sur Julien, il ne songeait
plus à Napoléon et à la gloire militaire. Si jeune, pensait-il, être
évêque d'Agde! mais où est Agde? et combien cela rapporte-t-il? deux ou
trois cent mille francs peut-être.

Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique; M. Chélan
prit l'un des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta.
L'évêque se plaça dessous. Réellement il était parvenu à se donner l'air
vieux; l'admiration de notre héros n'eut plus de bornes. Que ne fait-on
pas avec de l'adresse! pensa-t-il.

Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très près. L'évêque le
harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance de trouble fort
poli pour Sa Majesté. Nous ne répéterons point la description des
cérémonies de Bray-le-Haut; pendant quinze jours, elles ont rempli les
colonnes de tous les journaux du département. Julien apprit par le
discours de l'évêque, que le roi descendait de Charles le Téméraire.

Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vérifier les comptes
de ce qu'avait coûté cette cérémonie. M. de La Mole, qui avait fait
avoir un évêché à son neveu, avait voulu lui faire la galanterie de se
charger de tous les frais. La seule cérémonie de Bray-le-Haut coûta
trois mille huit cents francs.

Après le discours de l'évêque et la réponse du roi, Sa Majesté se plaça
sous le dais, ensuite elle s'agenouilla fort dévotement sur un coussin
près de l'autel. Le choeur était environné de stalles, et les stalles
élevées de deux marches sur le pavé. C'était sur la dernière de ces
marches que Julien était assis aux pieds de M. Chélan, à peu près comme
un caudataire près de son cardinal, à la chapelle Sixtine, à Rome. Il y
eut un _Te Deum_, des flots d'encens des décharges infinies de
mousqueterie et d'artillerie; les paysans étaient ivres de bonheur et de
piété. Une telle journée défait l'ouvrage de cent numéros des journaux
jacobins.

Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec abandon. Il
remarqua, pour la première fois, un petit homme au regard spirituel et
qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon
bleu de ciel par-dessus cet habit fort simple. Il était plus près du roi
que beaucoup d'autres seigneurs, dont les habits étaient tellement
brodés d'or, que, suivant l'expression de Julien, on ne voyait pas le
drap. Il apprit quelques moments après, que c'était M. de La Mole. Il
lui trouva l'air hautain et même insolent.

Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli évêque, pensa-t-il. Ah!
l'état ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour
vénérer la relique, et je ne vois point de relique. Où sera saint
Clément?

Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique était
dans le haut de l'édifice, dans une chapelle ardente.

Qu'est-ce qu'une chapelle ardente? se dit Julien.

Mais il ne voulut pas demander l'explication de ce mot. Son attention
redoubla.

En cas de visite d'un prince souverain l'étiquette veut que les
chanoines n'accompagnent pas l'évêque. Mais en se mettant en marche pour
la chapelle ardente, monseigneur d'Agde appela l'abbé Chélan; Julien osa
le suivre.

Après avoir monté un long escalier, on parvint à une porte extrêmement
petite, mais dont le chambranle gothique était doré avec magnificence.
Cet ouvrage avait l'air fait de la veille.

Devant la porte, étaient réunies à genoux vingt-quatre jeunes filles,
appartenant aux familles les plus distinguées de Verrières. Avant
d'ouvrir la porte, l'évêque se mit à genoux au milieu de ces jeunes
filles toutes jolies. Pendant qu'il priait à haute voix, elles
semblaient ne pouvoir assez admirer ses belles dentelles, sa bonne
grâce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle fit perdre à notre
héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût battu pour
l'Inquisition, et de bonne foi. La porte s'ouvrit tout à coup. La petite
chapelle parut comme embrasée de lumière. On apercevait sur l'autel plus
de mille cierges divisés en huit rangs, séparés entre eux par des
bouquets de fleurs. L'odeur suave de l'encens le plus pur sortait en
tourbillon de la porte du sanctuaire. La chapelle dorée à neuf était
fort petite, mais très élevée. Julien remarqua qu'il y avait sur l'autel
des cierges qui avaient plus de quinze pieds de haut. Les jeunes filles
ne purent retenir un cri d'admiration. On n'avait admis dans le petit
vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes filles, les deux
curés et Julien.

Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de son grand
chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, à genoux, et
présentant les armes.

Sa Majesté se précipita plutôt qu'elle ne se jeta sur le prie-Dieu. Ce
fut alors seulement que Julien, collé contre la porte dorée, aperçut,
par-dessous le bras nu d'une jeune fille, la charmante statue de saint
Clément. Il était caché sous l'autel, en costume de jeune soldat romain.
Il avait au cou une large blessure d'où le sang semblait couler.
L'artiste s'était surpassé ses yeux mourants, mais pleins de grâce,
étaient à demi fermés. Une moustache naissante ornait cette bouche
charmante, qui à demi fermée avait encore l'air de prier. A cette vue,
la jeune fille voisine de Julien pleura à chaudes larmes; une de ses
larmes tomba sur la main de Julien.

Après un instant de prières dans le plus profond silence, troublé
seulement par le son lointain des cloches de tous les villages à dix
lieues à la ronde, l'évêque d'Agde demanda au roi la permission de
parler. Il finit un petit discours fort touchant par des paroles
simples, mais dont l'effet n'en était que mieux assuré.

--N'oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu l'un des plus
grands rois de la terre à genoux devant les serviteurs de ce Dieu
tout-puissant et terrible. Ces serviteurs faibles, persécutés assassinés
sur la terre comme vous le voyez par la blessure encore sanglante de
saint Clément, ils triomphent au ciel. N'est-ce pas, jeunes chrétiennes,
vous vous souviendrez à jamais de ce jour? vous détesterez l'impie. A
jamais vous serez fidèles à ce Dieu si grand, si terrible, mais si bon.

A ces mots l'évêque se leva avec autorité.

--Vous me le promettez, dit-il, en avançant le bras, d'un air inspiré.

--Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.

--Je reçois votre promesse, au nom du Dieu terrible ajouta l'évoque,
d'une voix tonnante.

Et la cérémonie fut terminée.

Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps après que Julien eut
assez de sang-froid pour demander où étaient les os du saint envoyés de
Rome à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. On lui apprit qu'ils étaient
cachés dans la charmante figure de cire.

Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient accompagnée
dans la chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient brodés ces
mots: HAINE A L'IMPIE, ADORATION PERPETUELLE.

M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles de vin. Le
soir, à Verrières, les libéraux trouvèrent une raison pour illuminer
cent fois mieux que les royalistes. Avant de partir, le roi fit une
visite à M. de Moirod.

Le rouge et le noir

Sinopse

Texto original em FR preservado no Literunico para leitura comparada com a edição/tradução da Copa Literunico. Fonte-base: https://www.gutenberg.org/files/798/798-0.txt

Le rouge et le noir

Resenhas do livro

0 publicadas

Ainda não há resenhas para esta obra. A primeira leitura comentada pode começar aqui.

Ir para o carrinho
Mercado de Le rouge et le noir

Leve um fragmento deste universo

Escolha a arte, confira a disponibilidade e adicione o produto ao carrinho sem sair da experiência.

Nenhum livro físico está disponível neste universo.
Relíquias da Obra

Adquira Relíquias da Obra e deixe sua marca registrada, criando valor ao item!

Aguardando Aprovação do Autor
Aguardando grupo autoral Le rouge et le noir Escolha uma Relíquia e envie uma proposta de aquisição, mesmo antes da ativação.
100Relíquias
0Titulares
0 Passagens
Central de RelíquiasDescubra coleções de outros universos e obras.
ver todas
Capítulo 18 carregado no app · 1 livro conectado 1/1
Abrir leitor completo

Capítulos disponíveis para continuar a leitura.

Capítulos de Le rouge et le noir

Todos os capítulos 75 disponíveis

Donos de Relíquias

0 titulares

Nenhuma Relíquia desta obra foi adquirida ainda. Seja o primeiro a eternizar seu nome no acervo oficial!

Conhecer as 100 Relíquias

Resenhas do livro

0 publicadas

Ainda não há resenhas para esta obra. A primeira leitura comentada pode começar aqui.

Entrar para resenhar

Posses do livro

0 Leitores com posse
0 Unidades registradas

Nenhuma posse foi registrada publicamente para esta edição.

Adicionais do Universo

Visual ClássicoAbra a leitura editorial, no estilo de uma página de livro
ler
Visual AuroraApresentação imersiva do universo da obra
abrir