Universo da obra
Universo da obra
Que fait-il ici? s'y plairait-il? penserait-il y plaire?
Si tout semblait étrange à Julien, dans le noble salon de l'hôtel de La
Mole, ce jeune homme, pâle et vêtu de noir, semblait à son tour fort
singulier aux personnes qui daignaient le remarquer. Mme de La Mole
proposa à son mari de l'envoyer en mission les jours où l'on avait à
dîner certains personnages.
--J'ai envie de pousser l'expérience jusqu'au bout, répondit le marquis.
L'abbé Pirard prétend que nous avons tort de briser l'amour-propre des
gens que nous admettons auprès de nous. _On ne s'appuie que sur ce qui
résiste_, etc. Celui-ci n'est inconvenant que par sa figure inconnue,
c'est du reste un sourd-muet.
Pour que je puisse m'y reconnaître, il faut, se dit Julien, que j'écrive
les noms et un mot sur le caractère des personnages que je vois arriver
dans ce salon.
Il plaça en première ligne cinq ou six amis de la maison, qui lui
faisaient la cour à tout hasard, le croyant protégé par un caprice du
marquis. C'étaient de pauvres hères, plus ou moins plats; mais, il faut
le dire à la louange de cette classe d'hommes, telle qu'on la trouve
aujourd'hui dans les salons de l'aristocratie, ils n'étaient pas plats
également pour tous. Tel d'entre eux se fût laissé malmener par le
marquis, qui se fût révolté contre un mot dur à lui adressé par Mme de
La Mole.
Il y avait trop de fierté et trop d'ennui au fond du caractère des
maîtres de la maison, ils étaient trop accoutumes à outrager pour se
désennuyer, pour qu'ils pussent espérer de vrais amis. Mais, excepté les
jours de pluie, et dans les moments d'ennui féroce, qui étaient rares,
on les trouvait toujours d'une politesse parfaite.
Si les cinq ou six complaisants qui témoignaient une amitié si
paternelle à Julien eussent déserté l'hôtel de La Mole, la marquise eût
été exposée à de grands moments de solitude; et, aux veux des femmes de
ce rang, la solitude est affreuse: c'est l'emblème de la _disgrâce_.
Le marquis était parfait pour sa femme; il veillait à ce que son salon
fût suffisamment garni; non pas de pairs, il trouvait ses nouveaux
collègues pas assez nobles pour venir chez lui comme amis, pas assez
amusants pour y être admis comme subalternes.
Ce ne fut que bien plus tard que Julien pénétra ces secrets. La
politique dirigeante qui fait l'entretien des maisons bourgeoises n'est
abordée dans celle de la classe du marquis, que dans les instants de
détresse.
Tel est encore, même dans ce siècle ennuyé, l'empire de la nécessité de
s'amuser, que même les Jours de dîners, à peine le marquis avait-il
quitté le salon, tout le monde prenait la fuite. Pourvu qu'on ne
plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres, ni du roi, ni des gens en place,
ni des artistes protégés par la Cour, ni de tout ce qui est établi;
pourvu qu'on ne dît du bien ni de Béranger, ni des journaux de
l'opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout ce qui se
permet un peu de franc-parler; pourvu surtout qu'on ne parlât jamais
politique, on pouvait librement raisonner de tout.
Il n'y a pas de cent mille écus de rentes ni de cordon bleu qui puissent
lutter contre une telle charte de salon. La moindre idée vive semblait
une grossièreté. Malgré le bon ton, la politesse parfaite, l'envie
d'être agréable, l'ennui se lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens
qui venaient rendre des devoirs, ayant peur de parler de quelque chose
qui fît soupçonner une pensée, ou de trahir quelque lecture prohibée, se
taisaient après quelques mots bien élégants sur Rossini et le temps
qu'il taisait.
Julien observa que la conversation était ordinairement maintenue vivante
par deux vicomtes et cinq barons que M. de La Mole avait connus dans
l'émigration. Ces messieurs jouissaient de six à huit mille livres de
rente; quatre tenaient pour ta _Quotidienne_, et trois pour la Gazette
de France. L'un d'eux avait tous les jours à raconter quelque anecdote
du Château où le mot admirable n'était pas épargné. Julien remarqua
qu'il avait cinq croix, les autres n'en avaient en général que trois.
En revanche, on voyait dans l'antichambre dix laquais en livrée, et
toute la soirée, on avait des glaces ou du thé tous les quarts d'heure;
et, sur le minuit, une espèce de souper avec du vin de Champagne.
C'était la raison qui quelquefois faisait rester Julien jusqu'à la fin;
du reste, il ne comprenait presque pas que l'on pût écouter sérieusement
la conversation ordinaire de ce salon si magnifiquement doré.
Quelquefois il regardait les interlocuteurs, pour voir si eux-mêmes ne
se moquaient pas de ce qu'ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sais
par coeur, a dit cent fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien
ennuyeux.
Julien n'était pas le seul à s'apercevoir de l'asphyxie morale. Les uns
se consolaient en prenant force glaces; les autres par le plaisir de
dire tout le reste de la soirée: je sors de l'hôtel de La Mole, où j'ai
su que la Russie, etc...
Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six
mois que Mme de La Mole avait récompensé une assiduité de plus de vingt
années en faisant préfet le pauvre baron Le Bourguignon, sous-préfet
depuis la Restauration.
Ce grand événement avait retrempé le zèle de tous ces messieurs, ils se
seraient fâchés de bien peu de chose auparavant, ils ne se fâchèrent
plus de rien. Rarement le manque d'égards était direct mais Julien avait
déjà surpris à table deux ou trois petits dialogues brefs, entre le
marquis et sa femme, cruels pour ceux qui étaient placés auprès d'eux.
Ces nobles personnages ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout
ce qui n'était pas issu de gens _montant dans les carrosses du roi_.
Julien observa que le mot croisade était le seul qui donnât à leur
figure l'expression du sérieux profond, mêlé de respect. Le respect
ordinaire avait toujours une nuance de complaisance.
Au milieu de cette magnificence et de cet ennui, Julien ne s'intéressait
à rien qu'à M. de La Mole; il l'entendit avec plaisir protester un jour
qu'il n'était pour rien dans l'avancement de ce pauvre Le Bourguignon.
C'était une attention pour la marquise, Julien savait la vérité par
l'abbé Pirard.
Un matin que l'abbé travaillait avec Julien dans la bibliothèque du
marquis, à l'éternel procès de Frilair:
--Monsieur, dit Julien tout à coup, dîner tous les jours avec Mme la
marquise, est-ce un de mes devoirs, ou est-ce une bonté que l'on a pour
moi?
--C'est un honneur insigne! reprit l'abbé, scandalisé. Jamais M. N...
l'académicien, qui, depuis quinze ans, fait une cour assidue, n'a pu
l'obtenir pour son neveu M. Tanbeau.
--C'est pour moi, monsieur, la partie la plus pénible de mon emploi. Je
m'ennuyais moins au séminaire. Je vois bâiller quelquefois jusqu'à Mlle
de La Mole, qui pourtant doit être accoutumée à l'amabilité des amis de
la maison. J'ai peur de m'endormir. De grâce, obtenez-moi la permission
d'aller dîner à quarante sous dans quelque auberge obscure.
L'abbé, véritable parvenu, était fort sensible à l'honneur de dîner avec
un grand seigneur. Pendant qu'il s'efforçait de faire comprendre ce
sentiment par Julien un bruit loger leur fit tourner la tête. Julien vit
Mlle de La Mole qui écoutait. Il rougit. Elle était venue chercher un
livre et avait tout entendu; elle prit quelque considération pour
Julien. Celui-là n'est pas né à genoux pensa-t-elle, comme ce vieil
abbé. Dieu! qu'il est laid.
A dîner, Julien n'osait pas regarder Mlle de La Mole mais elle eut la
bonté de lui adresser la parole. Ce jour-là on attendait beaucoup de
monde, elle l'engagea à rester. Les jeunes filles de Paris n'aiment
guère les gens d'un certain âge, surtout quand ils sont mis sans soin.
Julien n'avait pas eu besoin de beaucoup de sagacité pour s'apercevoir
que les collègues de M. Le Bourguignon restés dans le salon, avaient
l'honneur d'être l'objet ordinaire des plaisanteries de Mlle de La Mole.
Ce jour-là, qu'il y eût ou non de l'affectation de sa part, elle fut
cruelle pour les ennuyeux.
Mlle de La Mole était le centre d'un petit groupe qui se formait presque
tous les soirs derrière l'immense bergère de la marquise. Là, se
trouvaient le marquis de Croisenois, le comte de Caylus, le vicomte de
Luz et deux ou trois autres jeunes officiers, amis de Norbert ou de sa
soeur. Ces messieurs s'asseyaient sur un grand canapé bleu. A
l'extrémité du canapé, opposée à celle qu'occupait la brillante Mathilde
Julien était placé silencieusement sur une petite chaise de paille assez
basse. Ce poste modeste était envié par tous les complaisants, Norbert y
maintenait décemment le jeune secrétaire de son père, en lui adressant
la parole ou en le nommant une ou deux fois par soirée. Ce jour-là, Mlle
de La Mole lui demanda quelle pouvait être la hauteur de la montagne sur
laquelle est placée la citadelle de Besançon. Jamais Julien ne put dire
si cette montagne était plus ou moins haute que Montmartre. Souvent il
riait de grand coeur de ce qu'on disait dans ce petit groupe; mais il se
sentait incapable de rien inventer de semblable. C'était comme une
langue étrangère qu'il eût comprise et admirée, mais qu'il n'eût pu
parler.
Les amis de Mathilde étaient ce jour-là en hostilité continue avec les
gens qui arrivaient dans ce magnifique salon. Les amis de la maison
eurent d'abord la préférence, comme étant mieux connus. On peut juger si
Julien était attentif; tout l'intéressait, et le fond des choses, et la
manière d'en plaisanter.
--Ah! voici M. Descoulis, dit Mathilde, il n'a plus de perruque; est-ce
qu'il voudrait arriver à la préfecture par le génie? il étale ce front
chauve qu'il dit rempli de hautes pensées.
--C'est un homme qui connaît toute la terre, dit le marquis de
Croisenois; il vient aussi chez mon oncle le cardinal. Il est capable de
cultiver un mensonge auprès de chacun de ses amis, pendant des années de
suite, et il a deux ou trois cents amis. Il sait alimenter l'amitié,
c'est son talent. Tel que vous le voyez, il est déjà crotté, à la porte
d'un de ses amis, dès les sept heures du matin, en hiver.
Il se brouille de temps en temps, et il écrit sept ou huit lettres pour
la brouillerie. Puis il se réconcilie, et il a sept ou huit lettres pour
les transports d'amitié. Mais c'est dans l'épanchement franc et sincère
de l'honnête homme qui ne garde rien sur le coeur, qu'il brille le plus.
Cette manoeuvre paraît, quand il a quelque service à demander. Un des
grands vicaires de mon oncle est admirable quand il raconte la vie de M.
Descoulis depuis la Restauration. Je vous l'amènerai.
--Bah! je ne croirais pas à ces propos, c'est jalousie de métier entre
petites gens, dit le comte de Caylus.
--M. Descoulis aura un nom dans l'histoire, reprit le marquis, il a fait
la Restauration avec l'abbé de Pradt et MM. de Talleyrand et Pozzo di
Borgo.
--Cet homme a manié des millions, dit Norbert, et je ne conçois pas
qu'il vienne ici embourser les épigrammes de mon père, souvent
abominables. Combien avez-vous trahi de fois vos amis, mon cher
Descoulis? Lui criait-il l'autre jour d'un bout de la table à l'autre.
--Mais est-il vrai qu'il ait trahi? dit Mlle de La Mole. Qui n'a pas
trahi?
--Quoi! dit le comte de Caylus à Norbert, vous avez chez vous M.
Sainclair, ce fameux libéral, et que diable vient-il y faire? Il faut
que je l'approche, que je lui parle que je me fasse parler; on dit qu'il
a tant d'esprit.
--Mais comment ta mère va-t-elle le recevoir? dit M. de Croisenois. Il a
des idées si extravagantes, si généreuses, si indépendantes...
--Voyez, dit Mlle de La Mole, voilà l'homme indépendant, qui salue
jusqu'à terre M. Descoulis, et qui saisit sa main. J'ai presque cru
qu'il allait la porter à ses lèvres.
--Il faut que Descoulis soit mieux avec le pouvoir que nous ne le
croyons, reprit M. de Croisenois.
--Sainclair vient ici pour être de l'académie, dit Norbert, voyez comme
il salue le baron L..., Croisenois.
--Il serait moins bas de se mettre à genoux, reprit M. de Luz.
--Mon cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de l'esprit, mais qui
arrivez de vos montagnes, tâchez de ne jamais saluer comme fait ce grand
poète, fût-ce Dieu le Père.
--Ah! voici l'homme d'esprit par excellence, M. le baron Bâton, dit Mlle
de La Mole, imitant un peu la voix du laquais qui venait de l'annoncer.
--Je crois que même vos gens se moquent de lui. Quel nom, baron Bâton!
dit M. de Caylus.
--Que fait le nom? nous disait-il l'autre jour, reprit Mathilde
Figurez-vous le duc de Bouillon annoncé pour la première fois: Il ne
manque au public, à mon égard, qu'un peu d'habitude...
Julien quitta le voisinage du canapé. Peu sensible encore aux charmantes
finesses d'une moquerie légère pour rire d'une plaisanterie, il
prétendait qu'elle fût fondée en raison. Il ne voyait, dans les propos
de ces jeunes gens, que le ton de dénigrement général, et en était
choqué. Sa pruderie provinciale ou anglaise allait jusqu'à y voir de
l'envie, en quoi assurément il se trompait.
Le comte Norbert, se disait-il, à qui j'ai vu faire trois brouillons
pour une lettre de vingt lignes à son colonel, serait bien heureux s'il
avait écrit de sa vie une page comme celles de M. Sainclair.
Passant inaperçu à cause de son peu d'importance, Julien s'approcha
successivement de plusieurs groupes; il suivait de loin le baron Bâton
et voulait l'entendre. Cet homme de tant d'esprit avait l'air inquiet,
et Julien ne le vit se remettre un peu que lorsqu'il eut trouvé trois ou
quatre phrases piquantes. Il sembla à Julien que ce genre d'esprit avait
besoin d'espace.
Le baron ne pouvait pas dire des mots, il lui fallait au moins quatre
phrases de six lignes chacune pour être brillant.
--_Cet homme disserte_, il ne cause pas, disait quelqu'un derrière
Julien.
Il se retourna et rougit de plaisir quand il entendit nommer le comte
Chalvet. C'est l'homme le plus fin du siècle. Julien avait souvent
trouvé son nom dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_ et dans les morceaux
d'histoire dictés par Napoléon. Le comte Chalvet était bref dans sa
parole, ses traits étaient des éclairs, justes, vifs, quelquefois
profonds. S'il parfait d'une affaire, sur-le-champ on voyait la
discussion faire un pas. Il y portait des faits, c'était plaisir de
l'entendre. Du reste, en politique, il était cynique effronté.
--Je suis indépendant, moi, disait-il à un monsieur portent trois
plaques, et dont apparemment il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois
aujourd'hui de la même opinion qu'il y a six semaines? En ce cas, mon
opinion serait mon tyran.
Quatre jeunes gens graves, qui l'entouraient, firent la mine, ces
messieurs n'aiment pas le genre plaisant. Le comte vit qu'il était allé
trop loin. Heureusement, il aperçut l'honnête M. Balland, tartufe
d'honnêteté. Le comte se mit à lui parler: on se rapprocha, on comprit
que le pauvre Balland allait être immolé. A force de morale et de
moralité, quoique horriblement laid, et après des premiers pas dans le
monde, difficiles à raconter, M. Balland a épousé une femme fort riche,
qui est morte; ensuite une seconde femme fort riche, que l'on ne volt
point dans le monde. Il jouit en toute humilité de soixante mille livres
de rentes, et a lui-même des flatteurs. Le comte Chalvet lui parla de
tout cela et sans pitié. Il y eut bientôt autour d'eux un cercle de
trente personnel. Tout le monde souriait, même les jeunes gens graves,
l'espoir du siècle.
Pourquoi vient-il chez M. de La Mole, où il est le plastron évidemment?
pensa Julien. Il se rapprocha de l'abbé Pirard, pour le lui demander.
M. Balland s'esquiva.
--Bon! dit Norbert, voilà un des espions de mon père parti il ne reste
plus que le petit boiteux Napier.
Serait-ce là le mot de l'énigme? pensa Julien. Mais en ce cas, pourquoi
le marquis reçoit-il M. Balland?
Le sévère abbé Pirard faisait la mine dans un coin du salon, en
entendant les laquais annoncer.
--C'est donc une caverne, disait-il comme Basile, je ne vois arriver que
des gens tarés.
C'est que le sévère abbé ne connaissait pas ce qui tient à la haute
société. Mais, par ses amis les jansénistes, il avait des notions fort
exactes sur ces hommes qui n'arrivent dans les salons que par leur
extrême finesse au service de tous les partis, ou leur fortune
scandaleuse. Pendant quelques minutes, ce soir-là, il répondit
d'abondance de coeur aux questions empressés de Julien, puis s'arrêta
tout court, désolé d'avoir toujours du mal à dire de tout le monde, et
se l'imputant à péché. Bilieux, janséniste, et croyant au devoir de la
charité chrétienne sa vie dans le monde était un combat.
--Quelle figure a cet abbé Pirard! disait Mlle de La Mole, comme Julien
se rapprochait du canapé.
Julien se sentit irrité, mais pourtant elle avait raison. M. Pirard
était sans contredit le plus honnête homme du salon, mais sa figure
couperosée, qui s'agitait des bourrèlements de sa conscience, le rendait
hideux en ce moment. Croyez après cela aux physionomies pensa Julien;
c'est dans le moment où la délicatesse de l'abbé Pirard se reproche
quelque peccadille, qu'il a l'air atroce; tandis que sur la figure de ce
Napier, espion connu de tous, on lit un bonheur pur et tranquille.
L'abbé Pirard avait fait cependant de grandes concessions à son parti;
il avait pris un domestique, il était fort bien vêtu.
Julien remarqua quelque chose de singulier dans le salon: c'était un
mouvement de tous les yeux vers la porte, et un demi-silence subit. Le
laquais annonçait le fameux baron de Tolly, sur lequel les élections
venaient de fixer tous les regards. Julien s'avança et le vit fort bien.
Le baron présidait un collège: il eut l'idée lumineuse d'escamoter les
petite carrés de papier portent les votes d'un des partis. Mais, pour
qu'il y eût compensation, il les remplaçait à mesure par d'autres petite
morceaux de papier portent un nom qui lui était agréable. Cette
manoeuvre décisive fut aperçue par quelques électeurs qui s'empressèrent
de faire compliment au baron de Tolly. Le bonhomme était encore pâle de
cette grande affaire. Des esprits mal faits avaient annoncé le mot de
galères. M. de La Mole le reçut froidement. Le pauvre baron s'échappa.
--S'il nous quitte si vite, c'est pour aller chez M. Comte, dit le comte
Chalvet, et l'on rit.
Au milieu de quelques grands seigneurs muets et des intrigants, la
plupart tarés, mais tous gens d'esprit qui, ce soir-là, abordaient
successivement dans le salon de M. de La Mole (on parlait de lui pour un
ministère), le petit Tanbeau faisait ses premières armes. S'il n'avait
pas encore la finesse des aperçus, il s'en dédommageait, comme on va
voir, par l'énergie des paroles.
--Pourquoi ne pas condamner cet homme à dix ans de prison? disait-il au
moment où Julien approcha de son groupe; c'est dans un fond de
basse-fosse qu'il faut confiner les reptiles; on doit les faire mourir à
l'ombre, autrement leur venin s'exalte et devient plus dangereux. A quoi
bon le condamner à mille écus d'amende? Il est pauvre, soit, tant mieux;
mais son parti paiera pour lui. Il fallait cinq cents francs d'amende et
dix ans de basse-fosse.
Eh bon dieu! quel est donc le monstre dont on parle? pensa Julien, qui
admirait le ton véhément et les gestes saccadés de son collègue. La
petite figure maigre et tirée du neveu favori de l'académicien était
hideuse en ce moment. Julien apprit bientôt qu'il s'agissait du plus
grand poète de l'époque.
--Ah, monstre! s'écria Julien à demi haut, et des larmes généreuses
vinrent mouiller ses yeux. Ah, petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai
ce propos.
Voilà pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis
est un des chefs! Et cet homme illustre qu'il calomnie, que de croix,
que de sinécures n'eût-il pas accumulées, s'il se fût vendu, je ne dis
pas au plat ministère de M. de Nerval, mais à quelqu'un de ces ministres
passablement honnêtes que nous avons vus se succéder?
L'abbé Pirard fit signe de loin à Julien, M. de La Mole venait de lui
dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment écoutait, les yeux
baissés les gémissements d'un évêque, fut libre enfin, et put approcher
de son ami, il le trouva accaparé par cet abominable petit Tanbeau. Ce
petit monstre l'exécrait comme la source de la faveur de Julien, et
venait lui faire la court.
_Quand la mort nous délivrera-t-elle de cette vieille pourriture?_
C'était dans ces termes, d'une énergie biblique, que le petit homme de
lettres parfait en ce moment du respectable Lord Holland. Son mérite
était de savoir très bien la biographie des hommes vivants, et il venait
de faire une revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer à
quelque influence sous le règne du nouveau roi d'Angleterre.
L'abbé Pirard passe dans un salon voisin; Julien le suivit:
--Le marquis n'aime pas les écrivailleurs, je vous en avertis; c'est sa
seule antipathie. Sachez le latin, le grec si vous pouvez, l'histoire
des Égyptiens, des Perses, etc., il vous honorée et vous protégera comme
un savant. Mais n'allez pas écrire une page en français, et surtout sur
des matières graves et au-dessus de votre position dans le monde, il
vous appellerait écrivailleur, et vous prendrait en guignon. Comment,
habitant l'hôtel d'un grand seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc de
Castries sur d'Alembert et Rousseau: Cela veut raisonner de tout, et n'a
pas mille écus de rente!
Tout se sait, pensa Julien, ici comme au séminaire! Il avait écrit huit
ou dix pages assez emphatiques: c'était une sorte d'éloge historique du
vieux chirurgien-major qui disait-il, l'avait fait homme. Et ce petit
cahier, se dit Julien, a toujours été enfermé à clef! Il monta chez lui
brûla son manuscrit, et revint au salon. Les coquins brillants l'avaient
quitté, il ne restait que les hommes à plaques.
Autour de la table, que les gens venaient d'apporter toute servie, se
trouvaient sept à huit femmes fort nobles, fort dévotes, fort affectées,
âgées de trente à trente-cinq ans. La brillante maréchale de Fervaques
entra en faisant des excuses sur l'heure tardive. Il était plus de
minuit; elle alla prendre place auprès de la marquise. Julien fut
profondément ému; elle avait les yeux et le regard de Mme de Rênal.
Le groupe de Mlle de La Mole était encore peuplé. Elle était occupée
avec ses amis à se moquer du malheureux comte de Thaler. C'était le fils
unique de ce fameux juif, célèbre par les richesses qu'il avait acquises
en prêtant de l'argent aux rois pour faire la guerre aux peuples. Le
juif venait de mourir laissant à son fils cent mille écus de rente par
mois, et un nom, hélas! trop connu. Cette position singulière eût exigé
de la simplicité dans le caractère, ou beaucoup de force de volonté.
Malheureusement, le comte n'était qu'un bon garçon garni de toutes
sortes de prétentions qui se réveillaient successivement à la voix de
ses flatteurs.
M. de Caylus prétendait qu'on lui avait donné la volonté de demander en
mariage Mlle de La Mole (à laquelle le marquis de Croisenois, qui devait
être duc avec cent mille livres de rente, faisait la cour).
--Ah! ne l'accusez pas d'avoir une volonté, disait piteusement Norbert.
Ce qui manquait peut-être le plus à ce pauvre comte de Thaler, c'était
la faculté de vouloir. Par ce côté de son caractère il eût été digne
d'être roi. Prenant sans cesse conseil de tout le monde, il n'avait le
courage de suivre aucun avis jusqu'au bout.
Sa physionomie eût suffi à elle seule, disait Mlle de La Mole, pour lui
inspirer une joie éternelle. C'était un mélange singulier d'inquiétude
et de désappointement; mais de temps à autre on y distinguait fort bien
des bouffé es d'importance et de ce ton tranchant que doit avoir l'homme
le plus riche de France, quand surtout il est assez bien fait de sa
personne et n'a pas encore trente-six ans. Il est timidement insolent,
disait M. de Croisenois. Le comte de Caylus, Norbert et deux ou trois
jeunes gens à moustaches le persiflèrent tant qu'ils voulurent, sans
qu'il s'en doutât, et enfin le renvoyèrent comme une heure sonnait:
--Sont-ce vos fameux chevaux arabes qui vous attendent à la porte par le
temps qu'il fait? lui dit Norbert.
--Non, c'est un nouvel attelage bien moins cher répondit M. de Thaler.
Le cheval de gauche me coûté cinq mille francs, et celui de droite ne
vaut que cent louis, mais je vous prie de croire qu'on ne l'attelle que
de nuit. C'est que son trot est parfaitement semblable à celui de
l'autre.
La réflexion de Norbert fit penser au comte qu'il était décent pour un
homme comme lui d'avoir la passion des chevaux, et qu'il ne fallait pas
laisser mouiller les siens. Il partit, et ces messieurs sortirent un
instant après en se moquant de lui.
Ainsi, pensait Julien en les entendant rire dans l'escalier, il m'a été
donné de voir l'autre extrême de ma situation! Je n'ai pas vingt louis
de rente, et je me suis trouvé côte à côte avec un homme qui a vingt
louis de rente par heure, et l'on se moquait de lui... Une telle vue
guérit de l'envie.
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