Universo da obra
Universo da obra
Alas, our frailty is the cause, not we,
For such as we are made of, such we be.
Ce fut avec un plaisir d'enfant que pendant une heure Julien assembla
des mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses élèves et
leur mère; elle prit la lettre avec une simplicité et un courage dont le
calme l'effraya.
--La colle à bouche est-elle assez séchée? lui dit-elle.
Est-ce là cette femme que le remords rendait si folle? pensa-t-il. Quels
sont ses projets en ce moment? Il était trop fier pour le lui demander;
mais, jamais peut-être, elle ne lui avait plu davantage.
--Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle, avec le même sang-froid, on m'ôtera
tout. Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de la montagne; ce sera
peut-être un jour ma seule ressource.
Elle lui remit un étui à verre, en maroquin rouge, rempli d'or et de
quelques diamants.
--Partez maintenant, lui dit-elle.
Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Julien restait
immobile. Elle le quitta d'un pas rapide et sans le regarder.
Depuis l'instant qu'il avait ouvert la lettre anonyme, l'existence de M.
de Rênal avait été affreuse. Il n'avait pas été aussi agité depuis un
duel qu'il avait failli avoir en 1816, et, pour lui rendre justice,
alors la perspective de recevoir une balle l'avait rendu moins
malheureux. Il examinait la lettre dans tous les sens: N'est-ce pas là
une écriture de femme? se disait-il. En ce cas, quelle femme l'a écrite?
Il passait en revue toutes celles qu'il connaissait à Verrières, sans
pouvoir fixer ses soupçons. Un homme aurait-il dicté cette lettre? quel
est cet homme? Ici pareille incertitude; il était jalousé et sans doute
haï de la plupart de ceux qu'il connaissait. Il faut consulter ma femme,
se dit-il par habitude, en se levant du fauteuil où il était abîmé.
A peine levé:
--Grand Dieu! dit-il, en se frappant la tête, c'est d'elle surtout qu'il
faut que je me méfie; elle est mon ennemie en ce moment. Et de colère,
les larmes lui vinrent aux yeux.
Par une juste compensation de la sécheresse de coeur qui fait toute la
sagesse pratique de la province, les deux hommes que, dans ce moment, M.
de Rênal redoutait le plus, étaient ses deux amis les plus intimes.
Après ceux-là, j'ai dix amis peut-être, et il les passa en revue,
estimant à mesure le degré de consolation qu'il pourrait tirer de
chacun. A tous! à tous, s'écria-t-il avec rage, mon affreuse aventure
fera le plus extrême plaisir! Par bonheur, il se croyait fort envié, non
sans raison. Outre sa superbe maison de la ville, que le roi de ***
venait d'honorer à jamais en y couchant, il avait fort bien arrangé son
château de Vergy. La façade était peinte en blanc, et les fenêtres
garnies de beaux volets verts. Il fut un instant consolé par l'idée de
cette magnificence. Le fait est que ce château était aperçu de trois ou
quatre lieues de distance, au grand détriment de toutes les maisons de
campagne ou soi-disant châteaux du voisinage, auxquels on avait laissé
l'humble couleur grise donnée par le temps.
M. de Rênal pouvait compter sur les larmes et la pitié d'un de ses amis,
le marguillier de la paroisse, mais c'était un imbécile qui pleurait de
tout. Cet homme était cependant sa seule ressource.
Quel malheur est comparable au mien! s'écria-t-il avec rage; quel
isolement!
Est-il possible se disait cet homme vraiment à plaindre, est-il possible
que, dans mon infortune, je n'aie pas un ami à qui demander conseil, car
ma raison s'égare, je le sens! Ah! Falcoz! Ah! Ducros! s'écria-t-il avec
amertume. C'étaient les noms de deux amis d'enfance qu'il avait éloignés
par ses hauteurs en 1814. Ils n'étaient pas nobles, et il avait voulu
changer le ton d'égalité sur lequel ils vivaient depuis l'enfance.
L'un d'eux, Falcoz, homme d'esprit et de coeur, marchand de papier à
Verrières, avait acheté une imprimerie dans le chef-lieu du département
et entrepris un journal. La congrégation avait résolu de le ruiner: son
journal avait été condamné, son brevet d'imprimeur lui avait été retiré.
Dans ces tristes circonstances, il essaya d'écrire à M. de Rênal pour la
première fois depuis dix ans. Le maire de Verrières crut devoir répondre
en vieux Romain: Si le ministre du roi me faisait l'honneur de me
consulter, je lui dirais: Ruinez sans pitié tous les imprimeurs de
province et mettez l'imprimerie en monopole comme le tabac. Cette lettre
à un ami intime, que tout Verrières admira dans le temps, M. de Rênal
s'en rappelait les termes avec horreur. Qui m'eût dit qu'avec mon rang,
ma fortune, mes croix, je le regretterais un jour? Ce fut dans ces
transports de colère, tantôt contre lui-même, tantôt contre tout ce qui
l'entourait, qu'il passa une nuit affreuse; mais, par bonheur, il n'eut
pas l'idée d'épier sa femme.
Je suis accoutumé à Louise, se disait-il, elle sait toutes mes affaires;
je serais libre de me marier demain que je ne trouverais pas à la
remplacer. Alors il se complaisait dans l'idée que sa femme était
innocente; cette façon de voir ne le mettait pas dans la nécessité de
montrer du caractère, et l'arrangeait bien mieux; combien de femmes
calomniées n'a-t-on pas vues!
Mais quoi! s'écriait-il tout à coup en marchant d'un pas convulsif;
souffrirai-je comme si j'étais un homme de rien, un va-nu-pieds, quelle
se moque de moi avec son amant? Faudra-t-il que tout Verrières fasse des
gorges chaudes sur ma débonnaireté? Que n'a-t-on pas dit de Charmier
(c'était un mari notoirement trompé du pays)? Quand on le nomme, le
sourire n'est-il pas sur toutes les lèvres? Il est bon avocat, qui
est-ce qui parle jamais de son talent pour la parole? Ah, Charmier,
dit-on! le Charmier de Bernard, on le désigne ainsi le nom de l'homme
qui fait son opprobre.
Grâce au ciel, disait M. de Rênal dans d'autres moments, je n'ai point
de fille, et la façon dont je vais punir la mère ne nuira point à
l'établissement de mes enfants; je puis surprendre ce petit paysan avec
ma femme et les tuer tous les deux, dans ce cas le tragique de l'aventure
en ôtera peut-être le ridicule. Cette idée lui sourit; il la suivit dans
tous ses détails. Le code pénal est pour moi, et, quoiqu'il arrive,
notre congrégation et mes amis du jury me sauveront. Il examina son
couteau de chasse qui était fort tranchant; mais l'idée du sang lui fit
peur.
Je puis rouer de coups ce précepteur insolent et le chasser; mais quel
éclat dans Verrières et même dans tout le département! Après la
condamnation du journal de Falcoz, quand son rédacteur en chef sortit de
prison, je contribuai à lui faire perdre sa place de six cents francs.
On dit que cet écrivailleur ose se remontrer dans Besançon, il peut me
tympaniser avec adresse et de façon à ce qu'il soit impossible de
l'amener devant les tribunaux. L'amener devant les tribunaux...
L'insolent insinuera de mille façons qu'il a dit vrai. Un homme bien né,
qui tient son rang comme moi, est haï de tous les plébéiens. Je me
verrai dans ces affreux journaux de Paris, ô mon Dieu! quel abîme! voir
l'antique nom de Rênal plongé dans la fange du ridicule... Si je voyage
jamais, il faudra changer de nom quoi! quitter ce nom qui fait ma gloire
et ma forcé. Quel comble de misère!
Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse avec ignominie, elle a sa
tante à Besançon, qui lui donnera de la main à la main toute sa fortune.
Ma femme ira vivre à Paris avec Julien, on le saura à Verrières, et je
serai encore pris pour dupe. Cet homme malheureux s'aperçut alors à la
pâleur de sa lampe que le jour commençait à paraître. Il alla chercher
un peu d'air frais au jardin. En ce moment il était presque résolu à ne
point faire d'éclat, par cette idée surtout qu'un éclat comblerait de
joie ses bons amis de Verrières.
La promenade au jardin le calma un peu. Non, s'écria-t-il, je ne me
priverai point de ma femme, elle m'est trop utile. Il se figura avec
horreur ce que serait sa maison sans sa femme; il n'avait pour toute
parente que la marquise de R... vieille, imbécile et méchante.
Une idée d'un grand sens lui apparut, mais l'exécution demandait une
force de caractère bien supérieure au peu que le pauvre homme en avait.
Si je garde ma femme, se dit-il, je me connais, un jour, dans un moment
où elle m'impatientera, je lui reprocherai sa faute. Elle est fière,
nous nous brouillerons, et tout cela arrivera avant qu'elle n'ait hérité
de sa tante. Alors, comme on se moquera de moi! ma femme aime ses
enfants, tout finira par leur revenir. Mais moi, je serai la fable de
Verrières. Quoi, diront-ils, il n'a pas su même se venger de sa femme!
Ne vaudrait-il pas mieux m'en tenir aux soupçons et ne rien vérifier? A
ors je me lie les mains, je ne puis par la suite lui rien reprocher.
Un instant après M. de Rênal repris par la vanité blessée se rappelait
laborieusement tous les moyens cités au billard du Casino ou Cercle
noble de Verrières, quand quelque beau parleur interrompt la poule pour
s'égayer aux dépens d'un mari trompé. Combien, en cet instant, ces
plaisanteries lui paraissaient cruelles!
Dieu! que ma femme n'est-elle morte! alors je serais inattaquable au
ridicule. Que ne suis-je veuf! j'irais passer six mois à Paris dans les
meilleures sociétés. Après ce moment de bonheur donné par l'idée du
veuvage son imagination en revint aux moyens de s'assurer de la vérité.
Répandrait-il à minuit, après que tout le monde serait couché une légère
couche de son devant la porte de la chambré de Julien? Le lendemain
matin, au jour, il verrait l'impression des pas.
Mais ce moyen ne vaut rien, s'écria-t-il tout à coup avec rage, cette
coquine d'Élisa s'en apercevrait, et l'on saurait bientôt dans la maison
que je suis jaloux.
Dans un autre conte fait au Casino, un mari s'était assuré de sa
mésaventure en attachant avec un peu de cire un cheveu qui fermait comme
un scellé la porte de sa femme et celle du galant.
Après tant d'heures d'incertitudes, ce moyen d'éclaircir son sort lui
semblait décidément le meilleur, et il songeait à s'en servir, lorsque
au détour d'une allée il rencontra cette femme qu'il eût voulu voir
morte.
Elle revenait du village. Elle était allée entendre la messe dans
l'église de Vergy. Une tradition fort incertaine aux yeux du froid
philosophe, mais à laquelle elle ajoutait foi, prétend que la petite
église dont on se sert aujourd'hui était la chapelle du château du sire
de Vergy. Cette idée obséda Mme de Rênal tout le temps qu'elle comptait
passer à prier dans cette église. Elle se figurait sans cesse son mari
tuant Julien à la chasse, comme par accident, et ensuite le soir lui
faisant manger son coeur.
Mon sort, se dit-elle, dépend de ce qu'il va penser en m'écoutant. Après
ce quart d'heure fatal, peut-être ne trouverai-je plus l'occasion de lui
parler. Ce n'est pas un être sage et dirigé par la raison. Je pourrais
alors, à l'aide de ma faible raison, prévoir ce qu'il fera ou dira. Lui
décidera notre sort commun, il en a le pouvoir. Mais ce sort est dans
mon habileté, dans l'art de diriger les idées de ce fantasque, que sa
colère rend aveugle, et empêche de voir la moitié des choses. Grand
Dieu! il me faut du talent, du sang-froid; où les prendre?
Elle retrouva le calme comme par enchantement en entrant au jardin et
voyant de loin son mari. Ses cheveux et ses habits en désordre
annonçaient qu'il n'avait pas dormi.
Elle lui remit une lettre décachetée mais repliée. Lui, sans l'ouvrir,
regardait sa femme avec des yeux fous.
--Voici une abomination, lui dit-elle, qu'un homme de mauvaise mine, qui
prétend vous connaître et vous devoir de la reconnaissance, m'a remise
comme je passais derrière le jardin du notaire. J'exige une chose de
vous, c'est que vous renvoyiez à ses parents, et sans délai, ce M.
Julien.
Mme de Rênal se hâta de dire ce mot, peut-être un peu avant le moment,
pour se débarrasser de l'affreuse perspective d'avoir à le dire.
Elle fut saisie de joie en voyant celle qu'elle causait à son mari. A la
fixité du regard qu'il attachait sur elle, elle comprit que Julien avait
deviné juste. Au lieu de s'affliger de ce malheur fort réel, quel génie,
pensa-t-elle, quel tact parfait! et dans un jeune homme encore sans
aucune expérience! A quoi n'arrivera-t-il pas par la suite? Hélas! alors
ses succès feront qu'il m'oubliera.
Ce petit acte d'admiration pour l'homme qu'elle adorait la remit tout à
fait de son trouble.
Elle s'applaudit de sa démarche. Je n'ai pas été indigne de Julien, se
dit-elle, avec une douce et intime volupté.
Sans dire un mot, de peur de s'engager, M. de Rênal examinait la seconde
lettre anonyme composée, si le lecteur s'en souvient, de mots imprimés
collés sur un papier tirant sur le bleu. On se moque de moi de toutes
les façons, se disait M. de Rênal accablé de fatigue.
Encore de nouvelles insultes à examiner, et toujours à cause de ma
femme! Il fut sur le point de l'accabler des injures les plus
grossières, la perspective de l'héritage de Besançon l'arrêta à grande
peine. Dévoré du besoin de s'en prendre à quelque chose, il chiffonna le
papier de cette seconde lettre anonyme, et se mit à se promener à grands
pas, il avait besoin de s'éloigner de sa femme. Quelques instants après,
il revint auprès d'elle, et plus tranquille.
--Il s'agit de prendre un parti et de renvoyer Julien lui dit-elle
aussitôt; ce n'est après tout que le fils d'un ouvrier. Vous le
dédommagerez par quelques écus, et d'ailleurs il est savant et trouvera
facilement à se placer, par exemple chez M. Valenod ou chez le
sous-préfet de Maugiron qui ont des enfants. Ainsi vous ne lui ferez
point de tort...
--Vous parlez là comme une sotte que vous êtes s'écria M. de Rênal d'une
voix terrible. Quel bon sens peut-on espérer d'une femme? Jamais vous ne
prêtez attention à ce qui est raisonnable, comment sauriez-vous quelque
chose? Votre nonchalance, votre paresse ne vous donnent d'activité que
pour la chasse aux papillons êtres faibles et que nous sommes malheureux
d'avoir dans nos familles...
Mme de Rênal le laissait dire, et il dit longtemps; _il passait sa
colère_, c'est le mot du pays.
--Monsieur, lui répondit-elle enfin, je parle comme une femme outragée
dans son honneur, c'est-à-dire dans ce qu'elle a de plus précieux.
Mme de Rênal eut un sang-froid inaltérable pendant toute cette pénible
conversation, de laquelle dépendait la possibilité de vivre encore sous
le même toit avec Julien. Elle cherchait les idées qu'elle croyait les
plus propres à guider la colère aveugle de son mari. Elle avait été
insensible à toutes les réflexions injurieuses qu'il lui avait
adressées, elle ne les écoutait pas, elle songeait alors à Julien.
Sera-t-il content de moi?
--Ce petit paysan que nous avons comblé de prévenances et même de
cadeaux, peut être innocent, dit-elle enfin, mais il n'en est pas moins
l'occasion du premier affront que je reçois... Monsieur! quand j'ai lu
ce papier abominable, je me suis promis que lui ou moi sortirions de
votre maison.
--Voulez-vous faire un esclandre pour me déshonorer et vous aussi? vous
faites bouillir du lait à bien des gens dans Verrières.
--Il est vrai, on envie généralement l'état de prospérité où la sagesse
de votre administration a su placer vous, votre famille et la ville...
Eh bien! je vais engager Julien à vous demander un congé pour aller
passer un mois chez ce marchand de bois de la montagne, digne ami de ce
petit ouvrier.
--Gardez-vous d'agir, reprit M. de Rênal avec assez de tranquillité. Ce
que j'exige avant tout, c'est que vous ne lui parliez pas. Vous y
mettriez de la colère, et me brouilleriez avec lui, vous savez combien
ce petit Monsieur est sur l'oeil.
--Ce jeune homme n'a point de tact, reprit Mme de Rênal, il peut être
savant, vous vous y connaissez, mais ce n'est au fond qu'un véritable
paysan. Pour moi, je n'en ai jamais eu bonne idée depuis qu'il a refusé
d'épouser Élisa; c'était une fortune assurée; et cela sous prétexte que
quelquefois, en secret, elle fait des visites à M. Valenod.
--Ah! dit M. de Rênal, élevant le sourcil d'une façon démesurée, quoi,
Julien vous a dit cela?
--Non, pas précisément, il m'a toujours parlé de la vocation qui
l'appelle au saint ministère; mais, croyez-moi, la première vocation
pour ces petites gens, c'est d'avoir du pain. Il me faisait assez
entendre qu'il n'ignorait pas ces visites secrètes.
--Et moi, moi, je les ignorais! s'écria M. de Rênal reprenant toute sa
fureur, et pesant sur les mots. Il se passe chez moi des choses que
j'ignore... Comment! il y a eu quelque chose entre Élisa et Valenod?
--Hé! c'est de l'histoire ancienne, mon cher ami, dit Mme de Rênal en
riant, et peut-être il ne s'est point passé de mal. C'était dans le
temps que votre bon ami Valenod n'aurait pas été fâché que l'on pensât
dans Verrières qu'il s'établissait entre lui et moi un petit amour tout
platonique.
--J'ai eu cette idée une fois, s'écria M. de Rênal se frappant la tête
avec fureur, et marchant de découvertes en découvertes, et vous ne m'en
avez rien dit?
--Fallait-il brouiller deux amis pour une petite bouffée de vanité de
notre cher directeur? Où est la femme de la société à laquelle il n'a
pas adressé quelques lettres extrêmement spirituelles et même un peu
galantes?
--Il vous aurait écrit?
--Il écrit beaucoup.
--Montrez-moi ces lettres à l'instant, je l'ordonne, et M. de Rênal se
grandit de six pieds.
--Je m'en garderai bien, lui répondit-on avec une douceur qui allait
presque jusqu'à la nonchalance, je vous les montrerai un jour quand vous
serez plus sage.
--A l'instant même, morbleu! s'écria M. de Rênal ivre de colère, et
cependant plus heureux qu'il ne l'avait été depuis douze heures.
--Me jurez-vous, dit Mme de Rênal fort gravement, de n'avoir jamais de
querelle avec le directeur du dépôt au sujet de ces lettres?
--Querelle ou non, je puis lui ôter les enfants trouvés; mais,
continua-t-il avec fureur, je veux ces lettres à l'instant, où
sont-elles?
--Dans un tiroir de mon secrétaire; mais certes, je ne vous en donnerai
pas la clef.
--Je saurai le briser, s'écria-t-il, en courant vers la chambre de sa
femme.
Il brisa, en effet, avec un pal de fer un précieux secrétaire d'acajou
ronceux venu de Paris, qu'il frottait souvent avec le pan de son habit,
quand il croyait y apercevoir quelque tache.
Mme de Rênal avait monté en courant les cent vingt marches du colombier,
elle attachait le coin d'un mouchoir blanc à l'un des barreaux de fer de
la petite fenêtre. Elle était la plus heureuse des femmes. Les larmes
aux yeux, elle regardait vers les grands bois de la montagne. Sans
doute, se disait-elle, de dessous un de ces hêtres touffus, Julien épie
ce signal heureux. Longtemps elle prêta l'oreille, ensuite elle maudit
le bruit monotone des cigales et le chant des oiseaux. Sans ce bruit
importun, un cri de joie, parti des grandes roches, aurait pu arriver
jusqu'ici. Son oeil avide dévorait cette pente immense de verdure sombre
et unie comme un pré, que forme le sommet des arbres. Comment n'a-t-il
pas l'esprit, se dit-elle tout attendrie d'inventer quelque signal pour
me dire que son bonheur est égal au mien? Elle ne descendit du
colombier, que quand elle eut peur que son mari ne vînt l'y chercher.
Elle le trouva furieux. Il parcourait les phrases anodines de M.
Valenod, peu accoutumées à être lues avec tant d'émotion.
Saisissant un moment où les exclamations de son mari lui laissaient la
possibilité de se faire entendre:
--J'en reviens toujours à mon idée, dit Mme de Rênal, il convient que
Julien fasse un voyage. Quelque talent qu'il ait pour le latin, ce n'est
après tout qu'un paysan souvent grossier et manquant de tact; chaque
jour, croyant être poli, il m'adresse des compliments exagérés et de
mauvais goût, qu'il apprend par coeur dans quelque roman...
--Il n'en lit jamais, s'écria M. de Rênal; je m'en suis assuré.
Croyez-vous que je sois un maître de maison aveugle et qui ignore ce qui
se passe chez lui?
--Eh bien! s'il ne lit nulle part ces compliments ridicules, il les
invente, et c'est encore tant pis pour lui. Il aura parlé de moi sur ce
ton dans Verrières... et sans aller si loin, dit Mme de Rênal avec l'air
de faire une découverte, il aura parlé ainsi devant Élisa, c'est à peu
près comme s'il eût parlé devant M. Valenod.
--Ah! s'écria M. de Rênal en ébranlant la table et l'appartement par un
des plus grands coups de poing qui aient jamais été donnés, la lettre
anonyme imprimée et les lettres du Valenod sont écrites sur le même
papier.
Enfin!... pensa Mme de Rênal; elle se montra atterrée de cette
découverte et sans avoir le courage d'ajouter un seul mot, alla
s'asseoir au loin sur le divan, au fond du salon.
La bataille était désormais gagnée; elle eut beaucoup à faire pour
empêcher M. de Rênal d'aller parler à l'auteur supposé de la lettre
anonyme.
--Comment ne sentez-vous pas que faire une scène, sans preuves
suffisantes, à M. Valenod, est la plus insigne des maladresses? Vous
êtes envié, monsieur, à qui la faute? à vos talents: votre sage
administration, vos bâtisses pleines de goût, la dot que je vous ai
apportée, et surtout l'héritage considérable que nous pouvons espérer de
ma bonne tante, héritage dont on exagère infiniment l'importance, ont
fait de vous le premier personnage de Verrières.
--Vous oubliez la naissance, dit M. de Rênal, en souriant un peu.
--Vous êtes l'un des gentilshommes les plus distingués de la province
reprit avec empressement Mme de Rênal, si le roi était libre et pouvait
rendre justice à la naissance, vous figureriez sans doute à la chambre
des pairs, etc. Et c'est dans cette position magnifique que vous voulez
donner à l'envie un fait à commenter?
Parler à M. Valenod de sa lettre anonyme, c'est proclamer dans tout
Verrières, que dis-je, dans Besançon, dans toute la province, que ce
petit bourgeois, admis imprudemment peut-être à l'intimité _d'un Rênal_,
a trouvé le moyen de l'offenser. Quand ces lettres que vous venez de
surprendre prouveraient que j'ai répondu à l'amour de M. Valenod, vous
devriez me tuer, je l'aurais mérité cent fois, mais non pas lui
témoigner de la colère. Songez que tous vos voisins n'attendent qu'un
prétexte pour se venger de votre supériorité; songez qu'en 1816 vous
avez contribué à certaines arrestations. Cet homme réfugié sur son
toit...
--Je songe que vous n'avez ni égards, ni amitié pour moi, s'écria M. de
Rênal, avec toute l'amertume que réveillait un tel souvenir, et je n'ai
pas été pair!...
--Je pense, mon ami, reprit en souriant Mme de Rênal, que je serai plus
riche que vous, que je suis votre compagne depuis douze ans, et qu'à
tous ces titres, je dois avoir voix au chapitre, et surtout dans
l'affaire d'aujourd'hui. Si vous me préférez un M. Julien, ajouta-t-elle
avec un dépit mal déguisé, je suis prête à aller passer un hiver chez ma
tante.
Ce mot fut dit _avec bonheur_. Il y avait une fermeté qui cherche à
s'environner de politesse; il décida M. de Rênal. Mais, suivant
l'habitude de la province, il parla encore pendant longtemps, revint sur
tous les arguments, sa femme le laissait dire, il y avait encore de la
colère dans son accent. Enfin deux heures de bavardage inutile
épuisèrent les forces d'un homme qui avait subi un accès de colère de
toute une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu'il allait suivre envers
M. Valenod, Julien et même Élisa.
Une ou deux fois, durant cette grande scène, Mme de Rênal fut sur le
point d'éprouver quelque sympathie pour le malheur fort réel de cet
homme qui pendant douze ans avait été son ami. Mais les vraies passions
sont égoïstes. D'ailleurs elle attendait à chaque instant l'aveu de la
lettre anonyme qu'il avait reçue la veille, et cet aveu ne vint point.
Il manquait à la sûreté de Mme de Rênal de connaître les idées qu'on
avait pu suggérer à l'homme duquel son sort dépendait. Car, en province,
les maris sont maîtres de l'opinion. Un mari qui se plaint se couvre de
ridicule, chose tous les jours moins dangereuse en France; mais sa
femme, s'il ne lui donne pas d'argent, tombe à l'état d'ouvrière à
quinze sols par journée; et encore les bonnes âmes se font-elles un
scrupule de l'employer.
Une odalisque du sérail peut à toute force aimer le sultan; il est
tout-puissant, elle n'a aucun espoir de lui dérober son autorité par une
suite de petites finesses. La vengeance du maître est terrible,
sanglante, mais militaire, généreuse, un coup de poignard finit tout.
C'est à coups de mépris public qu'un mari tue sa femme au XIXe siècle;
c'est en lui fermant tous les salons.
Le sentiment du danger fut vivement éveillé chez Mme de Rênal, à son
retour chez elle, elle fut choquée du désordre où elle trouva sa
chambre. Les serrures de tous ses jolis petits coffres avaient été
brisées; plusieurs feuilles de parquet étaient soulevées. Il eût été
sans pitié pour moi, se dit-elle! Gâter ainsi ce parquet en bois de
couleur, qu'il aime tant; quand un de ses enfants y entre avec des
souliers humides, il devient rouge de colère. Le voilà gâté à jamais! La
vue de cette violence éloigna rapidement les derniers reproches qu'elle
se faisait pour sa trop rapide victoire.
Un peu avant la cloche du dîner Julien rentra avec les enfants. Au
dessert, quand les domestiques se furent retirés, Mme de Rênal lui dit
fort sèchement:
--Vous m'avez témoigné le désir d'aller passer une quinzaine de jours à
Verrières, M. de Rênal veut bien vous accorder un congé. Vous pouvez
partir quand bon vous semblera. Mais, pour que les enfants ne perdent
pas leur temps, chaque jour on vous enverra leurs thèmes, que vous
corrigerez.
--Certainement, ajouta M. de Rênal, d'un ton fort aigre, je ne vous
accorderai pas plus d'une semaine.
Julien trouva sur sa physionomie l'inquiétude d'un homme profondément
tourmenté.
--Il ne s'est pas encore arrêté à un parti, dit-il à son amie, pendant
un instant de solitude qu'ils eurent au salon.
Mme de Rênal lui conta rapidement tout ce qu'elle avait fait depuis le
matin.
--A cette nuit les détails, ajouta-t-elle en riant.
Perversité de femme! pensa Julien. Quel plaisir, quel instinct les porte
à nous tromper!
--Je vous trouve à la fois éclairée et aveuglée par votre amour, lui
dit-il avec quelque froideur, votre conduite d'aujourd'hui est
admirable; mais y a-t-il de la prudence à essayer de nous voir ce soir?
Cette maison est pavée d'ennemis; songez à la haine passionnée qu'Élisa
a pour moi.
--Cette haine ressemble beaucoup à de l'indifférence passionnée que vous
auriez pour moi.
--Même indifférent, je dois vous sauver d'un péril où je vous ai
plongée. Si le hasard veut que M. de Rênal parle à Élisa, d'un mot elle
peut tout lui apprendre. Pourquoi ne se cacherait-il pas près de ma
chambre, bien armé...
--Quoi! pas même du courage, dit Mme de Rênal, avec toute la hauteur
d'une fille noble.
--Je ne m'abaisserai jamais à parler de mon courage, dit froidement
Julien, c'est une bassesse. Que le monde juge sur les faits. Mais,
ajouta-t-il en lui prenant la main, vous ne concevez pas combien je vous
suis attaché, et quelle est ma joie de pouvoir prendre congé de vous
avant cette cruelle absence.
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