Universo da obra
Universo da obra
Soetkin était chez Katheline debout contre le mur, la tête basse & les mains jointes.
Elle tenait Ulenspiegel embrassé, sans parler ni pleurer.
Ulenspiegel aussi demeurait silencieux; il était effrayé de sentir de quel feu de
fièvre brûlait le corps de sa mère.
Les voisins, étant revenus du lieu d'exécution,dirent que Claes avait fini de souffrir.
- Il est en gloire, dit la veuve.
- Prie, dit Nele à Ulenspiegel; et elle lui donna son rosaire; mais il ne voulut point
s'en servir, parce que, disait-il, les grains en étaient bénits par le pape.
La nuit étant tombée, Ulenspiegel dit à la veuve: - Mère, il faut te mettre au lit; je
veillerai près de toi.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
146
Mais Soetkin: - Je n'ai pas besoin, dit-elle, que tu veilles; le sommeil est bon aux
jeunes hommes.
Nele leur prépara à chacun un lit dans la cuisine; & elle s'en fut.
Ils restèrent à deux tandis que les restes d'un feu de racines brûlaient dans la
cheminée.
Soetkin se coucha, Ulenspiegel fit comme elle, & l'entendit pleurant sous les
couvertures.
Au dehors, dans le silence nocturne, le vent faisait gronder, comme la mer, les
arbres du canal &, précurseur d'automne, jetait contre les fenêtres la poussière par
tourbillons.
Ulenspiegel vit comme un homme allant & venant; il entendit comme un bruit de
pas dans la cuisine. Regardant, il ne vit plus l'homme; écoutant, il n'ouït plus rien
que le vent huïant dans la cheminée & Soetkin pleurant sous ses couvertures.
Puis il entendit marcher de nouveau, & derrière lui, contre sa tête, un soupir. -
Qui est là? dit-il.
Nul ne répondit, mais trois coups furent frappés sur la table. Ulenspiegel prit peur,
& tremblant: - Qui est là? dit-il encore. Il ne reçut pas de réponse, mais trois coups
furent frappés sur la table & il sentit deux bras l'étreindre & sur son visage un corps
se penchant, dont la peau était rugueuse & qui avait un grand trou dans la poitrine
& une odeur de brûlé:
- Père, dit Ulenspiegel, est-ce ton pauvre corps qui pèse ainsi sur moi?
Il ne reçut point de réponse, &, nonobstant que l'ombre fût près de lui, il entendit
crier au dehors: ‘Thyl! Thyl!’ Soudain Soetkin se leva & vint au lit d'Ulenspiegel: -
N'entends-tu rien? dit-elle.
- Si, dit-il, le père m'appelant.
- Moi, dit Soetkin, j'ai senti un corps froid à côté de moi, dans mon lit; & les matelas
ont bougé, & les rideaux ont été agités & j'ai ouï une voix disant: ‘Soetkin’; une voix
toute basse comme un souffle, & un pas léger comme le bruit des ailes d'un
moucheron. Puis, parlant à l'esprit de Claes: Il faut, dit-elle, mon homme, si tu désires
quelque chose au ciel où Dieu te tient en sa gloire, nous dire ce que c'est, afin que
nous accomplissions ta volonté.
Soudain, un coup de vent entr'ouvrit la porte impétueusement, en emplissant la
chambre de poussière, & Ulenspiegel & Soetkin entendirent de lointains
croassements de corbeaux.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
t.o. 146
Charles De Groux del. J. Bouwens. imp. Brux. Auguste Danse sculps
KATHELINE LA FOLLE
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Ils sortirent ensemble & ils vinrent au bûcher.
La nuit était noire, sauf quand les nuages chassés par l'aigre vent du Nord &
courant comme des cerfs dans le ciel, laissaient brillante la face de l'astre.
Un sergent de la commune se promenait gardant le bûcher. Ulenspiegel & Soetkin
entendaient, sur la terre durcie, le bruit de ses pas & la voix d'un corbeau en appelant
d'autres sans doute, car de loin lui répondaient des croassements.
Ulenspiegel & Soetkin s'étant approchés du bûcher, le corbeau descendit sur les
épaules de Claes, ils entendirent ses coups de bec sur le corps, & bientôt d'autres
corbeaux vinrent.
Ulenspiegel voulut se lancer sur le bûcher & frapper ces corbeaux; le sergent lui
dit:
- Sorcier, cherches-tu des mains de gloire? Sache que les mains de brûlé ne
rendent point invisible, mais seulement les mains de pendu comme tu le seras
quelque jour.
- Messire sergent, répondit Ulenspiegel, je ne suis point sorcier, mais le sils
orphelin de celui qui est attaché là, & cette femme est sa veuve. Nous ne voulons
que le baiser encore & avoir un peu de ses cendres en mémoire de lui.
Permettez-le-nous, messire, qui n'êtes point soudard étranger, mais bien fils de ces
pays.
- Qu'il en soit fait comme tu le veux, répondit le sergent.
L'orphelin & la veuve, marchant sur le bois brûlé, vinrent au corps; tous deux
baisèrent le visage de Claes avec larmes.
Ulenspiegel prit à la place du coeur, là où la flamme avait creusé un grand trou,
un peu des cendres du mort. Puis, s'agenouillant, Soetkin & lui, prièrent. Quand
l'aube parut blémissante au ciel, ils étaient encore là tous deux; mais le sergent les
chassa de peur d'être puni à cause de son bon vouloir.
En rentrant, Soetkin prit un morceau de soie rouge & un morceau de soie noire;
elle en fit un sachet, puis elle y mit les cendres; & au sachet, elle mit deux rubans,
afin qu'Ulenspiegel le pût toujours porter au cou. En lui mettant le sachet, elle lui
dit:
- Que ces cendres qui sont le coeur de mon homme, ce rouge qui est son sang,
ce noir qui est notre deuil, soient toujours sur ta poitrine, comme le feu de vengeance
contre les bourreaux.
- Je le veux, dit Ulenspiegel.
Et la veuve embrassa l'orphelin, & le soleil se leva.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Texte original en français de La Légende d’Ulenspiegel, roman épique et picaresque de Charles De Coster.
Édition française de 1869 publiée dans Aurora Literunico avec lien direct vers la traduction brésilienne.
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