Universo da obra
Universo da obra
Un jour, au mois d'août, jour pesant & chaud, Lamme brassait mélancolie. Son
tambour joyeux se taisait & dormait, passant ses baguettes à l'ouverture de sa
gibecière. Ulenspiegel & Nele, souriant d'aise amou-
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
t.o. 410
SUR LES NAVIRES LES GUEUX CHANTAIENT .
P. J. Clays. del. B. Goit. sculps.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
411
reuse, se chauffaient au soleil; les vigies, placées dans les hunes, sifflaient ou
chantaient, cherchant des yeux sur la grande mer s'ils ne voyaient point à l'horizon
quelque proie. Très-Long les interrogeait; ils disaient toujours: ‘Niets, rien.’
Et Lamme, blême & affaissé, soupirait piteusement. Et Nele lui dit:
- D'où vient, Lamme, que tu es si dolent?
Et Ulenspiegel lui dit:
- Tu maigris, mon fils.
- Oui, dit Lamme, je suis dolent & maigre. Mon coeur perd sa gaieté & ma bonne
trogne sa fraîcheur. Oui, riez de moi, vous autres qui vous êtes retrouvés à travers
mille dangers. Gaussez-vous du pauvre Lamme, qui vit comme un veuf, étant marié,
tandis que celle-ci, dit-il montrant Nele, dut arracher son homme aux baisers de la
corde, qui sera son amoureuse dernière. Elle fit bien, Dieu soit béni; mais qu'elle
ne rie point de moi. Oui, tu ne dois point rire du pauvre Lamme, Nele, m'amie. Ma
femme rit pour dix. Las! vous autres femelles êtes cruelles aux douleurs d'autrui.
Oui, j'ai le coeur dolent, frappé du glaive d'abandon; & rien ne le réconfortera, sinon
elle.
- Ou quelque fricassée, dit Ulenspiegel.
- Oui, dit Lamme, où est la viande en ce triste navire? Sur les vaisseaux du roi,
ils en ont quatre fois par semaine, s'il n'y a jeûne, & trois fois du poisson. Quant aux
poissons, Dieu me damne si cette filasse - je veux dire leur chair - ne fait autre chose
que de m'allumer sans fruit le sang, mon pauvre sang qui s'en ira en eau
prochainement. Ils ont bière, fromage, potage & bonne boisson. Oui! ils ont tout à
leurs aises stomacales: biscuit, pain de seigle, bière, beurre, viande fumée; oui,
tout, poisson sec, fromage, semence de moutarde, sel, fèves, pois, gruau, vinaigre,
huile, suif, bois & charbon. Nous, l'on vient de nous défendre de prendre le bétail
de qui que ce soit, bourgeois, abbé ou gentilhomme. Nous mangeons du hareng,
& buvons de la petite bière. Las! je n'ai plus rien: ni amour de la femme, ni bon vin,
ni dobbele-bruinbier, ni bonne nourriture. Où sont ici nos joies?
- Je te le vais dire, Lamme, répondit Ulenspiegel. OEil pour oeil, dent pour dent:
à Paris, la nuit de la Saint-Barthélémy, ils ont tué dix mille coeurs libres dans la
seule ville de Paris; le roi lui-même a tiré sur son peuple. Réveille-toi, Flamand;
saisis la hache sans merci: là sont nos joies; frappe l'Espagnol ennemi & romain
partout où tu le trouveras.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Laiste là tes mangeailles. Ils ont emmené les victimes mortes ou vivantes vers leur
fleuve & par pleines charretées,les ont jetées à l'eau. Mortes ou vivantes, entends-tu,
Lamme? La Seine fut rouge pendant neuf jours, & les corbeaux par nuées s'abattirent
sur la ville. A La Charité, à Rouen, Toulouse, Lyon, Bordeaux, Bourges, Meaux, le
massacre fut horrible. Vois-tu les bandes de chiens repus se couchant près des
cadavres! Leurs dents sont fatiguées. Le vol des corbeaux est lourd tant ils ont
l'estomac chargé de la chair des victimes. Entends-tu, Lamme, la voix des âmes
criant vengeance & pitié? Réveille-toi, Flamand. Tu parles de ta femme. Je ne la
crois point infidèle, mais affolée, & elle t'aime encore, pauvre ami: elle n'était point
au milieu de ces dames de la cour qui, la nuit même du massacre, dépouillèrent de
leurs mains fines les cadavres pour y voir la grandeur ou la petitesse de leur charnelle
virilité. Et elles riaient ces dames grandes en paillardise. Réjouis-toi, mon fils,
nonobstant ton poisson & ta petite bière. Si l'arrière-goût du hareng est fade, plus
fade est l'odeur de cette vilenie. Ceux qui ont tué font des repas, &, les mains mal
lavées, découpent les oies grasses pour offrir aux gentes damoiselles de Paris les
ailes, les pattes & le croupion. Elles ont tâté d'autre viande tantôt, viande froide.
- Je ne me plaindrai plus, mon fils, dit Lamme se levant: le hareng est ortolan,
malvoisie est la petite bière pour les coeurs libres.
Et Ulenspiegel dit:
Vive le Gueux! Ne pleurons point, frères.
Dans les ruines & le sang
Fleurit la rose de liberté.
Si avec nous est Dieu, qui sera contre?
Quand la hyène triomphe,
Vient le tour du lion.
D'un coup de patte il la jette sur le sol, éventrée.
OEil pour oeil, dent pour dent. Vive le Gueux!
Et les Gueux sur les navires chantaient:
Le duc nous garde même sort.
OEil pour oeil, dent pour dent,
Blessure pour blessure. Vive le Gueux!
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Texte original en français de La Légende d’Ulenspiegel, roman épique et picaresque de Charles De Coster.
Édition française de 1869 publiée dans Aurora Literunico avec lien direct vers la traduction brésilienne.
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