Universo da obra
Universo da obra
Pendant les vingt-trois jours suivants, Katheline devint blanche, maigre & sécha
comme si elle fût dévorée d'un feu intérieur plus rongeant que celui de folie.
Elle ne disait plus: ‘Le feu! Creusez un trou: l'âme veut sortir’; mais ravie en extase
toujours & parlant à Nele: - Epouse je suis; épouse tu dois être. Beau; grands
cheveux; chaud amour; froids genoux & bras froids!
Et Soetkin la regardait tristement, croyant à une folie nouvelle.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
160
Katheline poursuivant son propos:
- Trois fois trois font neuf, nombre sacré. Celui qui a dans la nuit des yeux brillants
comme yeux de chat voit seul le mystère.
Un soir Soetkin l'entendant fit un geste de doute. Mais Katheline:
- Quatre & trois, dit-elle, malheur sous Saturne; sous Vénus, nombre de mariage.
Bras froids! Froids genoux! Coeur de feu!
Soetkin repartit:
- Il ne faut point parler des méchantes idoles païennes.
Ce qu'entendant Katheline, elle fit le signe de la croix & dit:
- Béni soit le cavalier gris. Faut à Nele mari, beau mari portant l'épée, noir mari
à la face brillante.
- Oui, disait Ulenspiegel, fricassée de maris dont je ferai la sauce avec mon
couteau.
Nele regarda son ami avec des yeux de plaisir tout humides de le voir si jaloux:
- Je n'en veux point, dit-elle.
Katheline répondit:
- Quand viendra celui qui est vêtu de gris, toujours botté & éperonné d'autre sorte.
Soetkin disait:
- Priez Dieu pour l'affolée.
- Ulenspiegel, dit Katheline, va nous quérir quatre livres de dobbel-kuyt pendant
que je vais préparer les heete-koeken; ce sont des crêpes au pays de France.
Soetkin demanda pourquoi elle fêtait le samedi comme les juifs.
Katheline répondit:
- Parce que la pâte est prête.
Ulenspiegel se tenait debout ayant à la main le grand pot d'étain d'Angleterre qui
contenait juste la mesure.
- Mère, que faut-il faire? demanda-t-il.
- Va, dit Katheline.
Soetkin ne voulait plus répondre, n'étant point maîtresse dans la maison; elle dit
à Ulenspiegel: - Va, mon fils.
Ulenspiegel courut jusqu'au Scaeck, d'où il rapporta les quatre litres de
dobbel-kuyt.
Bientôt le parfum des heete-koeken se répandit dans la cuisine, & tous eurent
faim, même la dolente affligée.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
t.o. 160
Hippolyte Boulenger. inv. Hte. Boulenger et Gustave Biot. sculps.
SOETKIN
J. Bouwens imp Brux.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
161
Ulenspiegel mangea bien. Katheline lui avait donné un grand hanap en disant
qu'étant le seul mâle, chef de maison, il devait boire plus que les autres & chanter
après.
Et ce disant, elle avait l'air malicieux; mais Ulenspiegel but & ne chanta point.
Nele pleurait en regardant Soetkin blême & toute sur elle-même affaissée; Katheline
seule était joyeuse.
Après le repas, Soetkin & Ulenspiegel montèrent au grenier pour s'aller coucher;
Katheline & Nele restèrent dans la cuisine où leurs lits étaient dressés.
Vers deux heures du matin, Ulenspiegel s'était depuis longtemps endormi à cause
de la pesanteur de la boisson; Soetkin, les yeux ouverts, comme chaque nuit, priait
Madame la Vierge de lui donner le sommeil, mais Madame ne l'écoutait point.
Soudain elle entendit le cri d'une orfraie & de la cuisine un semblable cri répondant;
puis, de loin, dans la campagne, d'autres cris retentirent & toujours il lui paraissait
qu'on y répondait de la cuisine.
Pensant que c'étaient des oiseaux de nuit, elle n'y fit nulle attention. Elle entendit
des hennissements de chevaux & le bruit de sabots ferrés frappant la chaussée;
elle ouvrit la fenêtre du grenier & vit en effet deux chevaux sellés piaffant & broutant
l'herbe de l'accotement. Elle entendit alors une voix de femme criant, une voix
d'homme menaçant, des coups frappés, de nouveaux cris, une porte se fermant
avec fracas & un pas angoisseux montant les marches de l'escalier.
Ulenspiegel ronflait & n'entendait rien; la porte du grenier s'ouvrit, Nele entra
presque nue, hors d'haleine, pleurant à sanglots, mit en hâte, contre la porte, une
table, des chaises, un vieux réchaud, tout ce qu'elle put trouver de meubles. Les
dernières étoiles étaient près de s'éteindre, les coqs chantaient.
Ulenspiegel, au bruit qu'avait fait Nele, s'était retourné dans le lit, mais continuait
de dormir.
Nele alors se jetant au cou de Soetkin: - Soetkin, dit-elle, j'ai peur, allume la
chandelle.
Soetkin le fit; & toujours gémissait Nele.
La chandelle étant allumée, Soetkin, regardant Nele, vit la chemise de la fillette
déchirée à l'épaule & sur le front, la joue & le cou, des traces saignantes, comme
en laissent les coups d'ongle.
- Nele, dit Soetkin l'embrassant, d'où viens-tu ainsi blessée?
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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La fillette tremblant & gémissant toujours disait: - Ne nous fais point brûler, Soetkin.
Cependant, Ulenspiegel s'éveillait & clignait de l'oeil à la clarté de la chandelle.
Soetkin disait: - Qui est en bas? Nele répondait: - Tais-toi, c'est le mari qu'elle me
veut donner.
Soetkin & Nele entendirent tout à coup crier Katheline, & les jambes leur faillirent
à tous deux. ‘Il la bat, il la bat à cause de moi!’ disait Nele.
- Qui est dans la maison? cria Ulenspiegel sautant du lit. Puis, s'essuyant les
yeux, il vagua par la chambre jusqu'à ce qu'il eût mis la main sur un lourd tisonnier
gisant en un coin.
- Personne, disait Nele, personne; n'y va pas, Ulenspiegel!
Mais lui, n'écoutant rien, courut à la porte, jetant de côté chaises, tables & réchaud.
Katheline ne cessait de crier en bas; Nele & Soetkin tenaient Ulenspiegel sur le
palier, l'une à bras-le-corps, l'autre aux jambes, disant: - N'y va pas, Ulenspiegel;
ce sont des diables.
- Oui, répondait-il, diable mari de Nele, je vais maritalement l'accoupler à mon
tisonnier. Fiançailles de fer & de viande! Laissez-moi descendre.
Elles ne le lâchaient point toutefois, car elles étaient fortes de ce qu'elles se
tenaient à la rampe. Lui les entraînait sur les marches de l'escalier, et elles avaient
peur se rapprochant ainsi des diables. Mais elles ne purent rien contre lui.
Descendant par sauts & par bonds comme un boulet de neige du haut d'une
montagne, il entra dans la cuisine, vit Katheline défaite & blême à la lueur de l'aube,
& l'ouït disant: ‘Hanske, pourquoi me laisses-tu seule? Ce n'est point de ma faute
si Nele est méchante.’
Ulenspiegel, sans l'écouter, ouvrit la porte de l'étable. N'y trouvant personne, il
s'élança dans le clos & de là sur la chaussée; il vit de loin deux chevaux courant &
se perdant en la brume. Il courut pour les atteindre, mais ne le put, car ils allaient
comme l'autan balayant les feuilles sèches.
Marri de colère & de désespérance, il rentra disant entre ses dents: ‘Ils ont abusé
d'elle! ils ont abusé d'elle!’ Et il regardait, les yeux brûlant d'une méchante flamme,
Nele qui, toute frissante, se tenant devant la veuve & Katheline, disait: - Non, Thyl,
mon aimé, non.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Ce disant, elle le regardait dans les yeux si tristement & franchement, qu'Ulenspiegel
vit bien qu'elle disait vrai. Puis l'interrogeant:
- D'où venaient ces cris? dit-il, où allaient ces hommes? Pourquoi ta chemise
est-elle déchirée à l'épaule & au dos? Pourquoi portes-tu au front & à la joue des
traces d'ongles?
- Ecoute, dit-elle, mais ne nous fais point brûler, Ulenspiegel. Katheline, que Dieu
la sauve de l'enfer! a, depuis vingt-trois jours, pour ami un diable vêtu de noir, botté
& éperonne. Il a la face brillante du feu que l'on voit en été sur les vagues de la mer
quand il fait chaud.
- Pourquoi es-tu parti, Hanske, mon mignon? disait Katheline. Nele est méchante.
Mais Nele, poursuivant son propos, disait: - Il crie comme une orfraie pour
annoncer sa présence. Ma mère le voit dans la cuisine tous les samedis. Elle dit
que ses baisers sont froids & que son corps est comme neige. Il la bat quand elle
ne fait point tout ce qu'il veut. Il lui apporta une fois quelques florins, mais il lui en
prit toutes les autres.
Durant ce récit, Soetkin, joignant les mains, priait pour Katheline.Katheline joyeuse
disait:
- A moi n'est plus mon corps, à moi n'est plus mon esprit, mais à lui. Hanske, mon
mignon, mène-moi encore au sabbat. Il n'y a que Nele qui ne veuille jamais venir;
Nele est méchante.
- A l'aube il s'en allait, continuait la fillette; le lendemain, ma mère me racontait
cent choses bien étranges... Mais il ne faut pas me regarder avec de si méchants
yeux, Ulenspiegel. Hier, elle me dit qu'un beau seigneur, vêtu de gris & nommé
Hilbert, voulait m'avoir en mariage & viendrait céans pour se montrer à moi. Je
répondis que je ne voulais point de mari, ni laid ni beau. Par autorité maternelle,
elle me força de demeurer levée à les attendre; car elle ne perd point du tout le sens
quand il s'agit de ses amours. Nous étions à demi déshabillées, prêtes à nous
coucher; je dormais sur la chaise qui est là. Quand ils entrèrent, je ne m'éveillai
point. Soudain je sentis quelqu'un m'embrassant & me baisant sur le cou. Et à la
lueur de la lune brillante, je vis une face claire comme sont les crêtes des vagues
de la mer en juillet, quand il va tonner, & j'entendis qu'on me disait à voix basse:
‘Je suis Hilbert, ton mari; sois mienne, je te ferai riche.’ Le visage de celui qui parlait
avait une odeur de poisson. Je le repoussai; il me voulut prendre par violence, mais
j'avais la force de dix hommes comme lui. Toutefois, il me déchira ma chemise, me
blessa au
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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visage & disait toujours: ‘Sois mienne, je te ferai riche. - Oui, disais-je, comme ma
mère, à qui tu prendras son dernier liard.’ Alors il redoublait de violence; mais ne
pouvait rien contre moi. Puis, comme il était plus laid qu'un trépassé, je lui donnai
de mes ongles dans les yeux si fort qu'il cria de douleur & que je pus m'échapper
& venir ici près de Soetkin.
Katheline disait toujours:
- Nele est méchante. Pourquoi es-tu parti si vite, Hanske, mon mignon?
- Où étais-tu, mauvaise mère, disait Soetkin, pendant qu'on voulait prendre
l'honneur à ton enfant?
- Nele est méchante, disait Katheline. J'étais près de mon seigneur noir, quand
le diable gris vint à nous, le visage sanglant & dit: ‘Viens-t'en, garçon: la maison est
mauvaise; les hommes y veulent frapper à mort, & les femmes ont des couteaux
au bout des doigts.’ Puis ils coururent à leurs chevaux & disparurent dans le
brouillard. Nele est méchante!
Texte original en français de La Légende d’Ulenspiegel, roman épique et picaresque de Charles De Coster.
Édition française de 1869 publiée dans Aurora Literunico avec lien direct vers la traduction brésilienne.
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