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La Légende d’Ulenspiegel

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La Légende d’Ulenspiegel

Capítulo 127 · La Légende d’Ulenspiegel

Livre 3 — Chapitre XXIII

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Livre 3 — Chapitre XXIII

Cependant Ulenspiegel & Lamme, munis de leurs passes, entrèrent en une petite
auberge adossée aux rochers de la Sambre, lesquels sont couverts d'arbres en
certains endroits. Et sur l'enseigne il était écrit: Chez Marlaire.
Ayant bu maint flacon de vin de Meuse à la façon de Bourgogne & mangé force
poissons à l'escavêche, ils devisaient avec l'hôte papiste de haute futaie, mais
bavard comme pie, à cause du vin qu'il avait bu, & sans cesse clignant de l'oeil
malicieusement: Ulenspiegel, devinant sous ce clignement quelque mystère, le fit
boire davantage, si bien que l'hôte commença à danser & à s'éclater de rire, puis,
se remettant à table:
- Bons catholiques, disait-il, je bois à vous.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

t.o. 270
G. Van der Hecht. del et sculp. J. Bouwens. imp. Brux.
HA! SI LES MARONNIERS ETAIENT DES FLORINIERS!
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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- A toi nous buvons, répondirent Lamme & Ulenspiegel. A l'extinction de toute peste
de rébellion & d'hérésie. Nous buvons, répondirent Lamme & Ulenspiegel, qui sans
cesse remplissaient le gobelet que l'hôte ne savait jamais voir plein.
- Vous êtes bonshommes, disait-il, je bois à Vos Générosités, je gagne sur le vin
bu. Où sont vos passes?
- Les voici, répondit Ulenspiegel.
- Signées du duc, dit l'hôte. Je bois au duc.
- Au duc nous buvons, répondirent Lamme & Ulenspiegel.
L'hôte, poursuivant ses propos:
- En quoi prend-on les rats, souris & mulots. En ratières, [mulottières, souricières.
Qui est le mulot? C'est le grand hérétique orange comme le feu de l'enfer. Dieu est
avec nous. Ils vont venir. Hé! hé! A boire! Verse; je cuis, je brûle. A boire! Très-beaux
petits prédicants réformés... Je dis petits... beaux petits vaillants, forts soudards,
des chênes... A boire! N'irez-vous pas avec eux au camp du grand hérétique? j'ai
des passes signées de lui... Vous verrez leur besogne.
- Nous irons au camp, répondit Ulenspiegel.
- Ils s'y feront bien, & la nuit, si l'occasion se présente (& l'hôte fit en sifflant d'un
homme en égorgeant un autre), Vent-d'Acier empêchera le merle Nassau de siffler
davantage. Or çà, à boire, çà!
- Tu es gai, nonobstant que tu sois marié, répondit Ulenspiegel.
L'hôte dit:
- Je ne le suis ni ne le fus. Je tiens les secrets des princes. A boire. - Ma femme
me les volerait sur l'oreiller, pour me faire pendre & être veuve plutôt que Nature
ne le veut. Vive Dieu! ils vont venir... Où sont les passes nouvelles? Sur mon coeur
chrétien. Buvons! Ils sont là, là, à trois cents pas sur le chemin, près de
Marche-les-Dames. Les voyez-vous? Buvons!
- Bois, lui dit Ulenspiegel, bois; je bois au roi, au duc, aux prédicants, à
Vent-d'Acier; je bois à toi, à moi; je bois au vin & à la bouteille. Tu ne bois point. Et
à chaque santé, Ulenspiegel, lui remplissait son verre, & l'hôte le vidait.
Ulenspiegel le considéra quelque temps; puis, se levant:
- Il dort, dit-il; venons nous-en, Lamme.
Quand ils furent dehors:
- Il n'a point de femme pour nous trahir... La nuit va tomber... Tu as
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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bien entendu ce que disait ce vaurien, & tu sais ce que sont les trois prédicants?
- Oui, dit Lamme.
- Tu sais qu'ils viennent de Marche-les-Dames en longeant la Meuse, & qu'il fera
bon de les attendre sur le chemin avant que ne souffle le Vent-d'Acier.
- Oui, dit Lamme.
- Il faut sauver la vie au prince, dit Ulenspiegel.
- Oui, dit Lamme.
- Tiens, dit Ulenspiegel, prends mon arquebuse, va-t'en là dans le taillis, entre
les rochers; charge-la de deux balles & tire quand je croasserai comme le corbeau.
- Je le veux, dit Lamme.
Et il disparut dans le taillis. Et Ulenspiegel entendit bientôt le craquement du rouet
de l'arquebuse.
- Les vois-tu venir? dit-il.
- Je les vois, répondit Lamme. Ils sont trois, marchant comme soudards, & l'un
d'eux dépasse les autres de la tête.
Ulenspiegel s'assit sur le chemin, les jambes en avant, marmonnant des prières
sur un chapelet, comme font les mendiants. Et il avait son couvre-chef entre les
genoux.
Quand les trois prédicants passèrent, il leur tendit son couvre-chef; mais ils n'y
mirent rien.
Ulenspiegel, alors se levant, dit piteusement:
- Mes bons sires, ne refusez point un patard à un pauvre ouvrier carrier qui s'est
cassé les reins tout dernièrement en tombant dans une mine. Ils sont durs dans ce
pays & ne m'ont rien voulu donner pour soulager ma triste misère. Las! donnez-moi
un patard, & je prierai pour vous. Et Dieu tiendra en joie, pendant toute leur vie, Vos
Magnanimités.
- Mon fils, dit l'un des prédicants, homme robuste, il n'y aura plus de joie pour
nous en ce monde tant qu'y règneront le pape & l'Inquisition.
Ulenspiegel soupira pareillement, disant:
- Las! que dites-vous, messeigneurs? Parlez bas, s'il plaît à Vos Grâces. Mais
donnez-moi un patard.
- Mon fils, répondit un petit prédicant de trogne guerrière, nous autres, pauvres
martyrs, n'avons de patards que ce qu'il nous faut pour nous sustenter en route.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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Ulenspiegel se jeta à genoux.
- Bénissez-moi, dit-il.
Les trois prédicants étendirent la main sur la tête d'Ulenspiegel sans dévotion.
Remarquant qu'ils étaient maigres & avaient toutefois de puissantes bedaines, il
se releva, fit mine de choir, & cognant du front la bedaine du prédicant de haute
taille, il y entendit un joyeux tintinabulement de monnaie.
Alors, se redressant & tirant son bragmart:
- Mes beaux pères, dit-il, il fait frais, je suis peu vêtu, vous l'êtes trop. Donnez-moi
de votre laine, afin que je m'y puisse tailler un manteau. Je suis Gueux. Vive le
Gueux!
Le grand prédicant répondit:
- Gueux accrêté, tu portes haut la crête; nous te l'allons couper.
- Couper! dit Ulenspiegel en se reculant; mais Vent-d'Acier soufflera pour vous
avant de souffler pour le prince. Gueux je suis, vive le Gueux!
Les trois prédicants ahuris s'entre-dirent:
- D'où sait-il la nouvelle? Nous sommes trahis. Tue! Vive la Messe!
Et ils tirèrent de dessous leurs chausses de beaux bragmarts bien affilés.
Mais Ulenspiegel, sans les attendre, recula du côté des broussailles où Lamme
se trouvait caché. Jugeant que les prédicants étaient à portée d'arquebuse, il dit:
- Corbeaux, noirs corbeaux, Vent-de-Plomb va souffler. Je chante votre crevaille.
Et il croassa.
Un coup d'arquebuse partit des broussailles, renversa la face contre terre le plus
grand des prédicants,& fut suivi d'un second coup qui jeta sur le chemin le deuxième.
Et Ulenspiegel vit entre les broussailles la bonne trogne de Lamme, & son bras
levé rechargeant en hâte son arquebuse.
Et une fumée bleue montait au-dessus des noires broussailles.
Le troisième prédicant, furieux de male rage, voulait à toute force débrancher
Ulenspiegel, lequel disait:
- Vent-d'Acier ou Vent-de-Plomb, tu vas trépasser de ce monde en l'autre, infâme
artisan de meurtres!
Et il l'attaqua, & il se défendit bravement.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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Et ils se tenaient tous deux face à face raidement sur le chemin, portant & parant
les coups. Ulenspiegel était tout saignant, car son adversaire, habile soudard, l'avait
blessé à la tête & à la jambe. Mais il attaquait & se défendait comme un lion. Le
sang qui coulait de sa tête l'aveuglant, il rompit toutefois à grandes enjambées,
s'essuya de la main gauche & se sentit faiblir. Il allait être tué si Lamme n'eût tiré
sur le prédicant & ne l'eût fait tomber.
Et Ulenspiegel le vit & ouït vomir blasphème, sang & écume de mort.
Et la fumée bleue s'éleva au-dessus des noires broussailles, emmi lesquelles
Lamme montra derechef sa bonne trogne.
- Est-ce fini? dit-il.
- Oui, mon fils, répondit Ulenspiegel. Mais viens...
Lamme, sortant de sa niche, vit Ulenspiegel tout couvert de sang. Courant alors
comme cerf, nonobstant sa bedaine, il vint à Ulenspiegel, assis par terre, près des
hommes tués:
- Il est blessé, dit-il, mon ami doux, blessé par ce vaurien meurtrier. Et d'un coup
de talon, cassant les dents au prédicant le plus proche: Tu ne réponds pas,
Ulenspiegel! Vas-tu mourir, mon fils? Où est ce baume? Ha! dans le fond de sa
gibecière, sous les saucissons. Ulenspiegel, ne m'entends-tu point? Las! je n'ai
point d'eau tiède pour laver ta blessure, ni nul moyen d'en avoir. Mais l'eau de
Sambre sussira. Parle-moi, mon ami. Tu n'es point si rudement blessé, toutefois.
Un peu d'eau, là, bien froide, n'est-ce pas? Il se réveille. C'est moi, mon fils, ton
ami; ils sont tous morts! Du linge! du linge pour bander ses blessures. Il n'y en a
point. Ma chemise donc. - Il se devêtit. - Et Lamme, poursuivant son propos: En
morceaux, la chemise! Le sang s'arrête. Mon ami ne mourra point.
Ha! disait-il, qu'il fait froid le dos nu à cet air vif. Rhabillons-nous. Il ne mourra
point. C'est moi, Ulenspiegel, moi, ton ami Lamme. Il sourit. Je vais dépouiller les
meurtriers. Ils ont des bedaines de florins. Tripes dorées, carolus, florins, daelders,
patards & des lettres! Nous sommes riches. Plus de trois cents carolus à partager.
Prenons les armes & l'argent. Vent-d'Acier ne soufflera pas encore pour
Monseigneur.
Ulenspiegel, claquant les dents à cause du sroid, se leva.
- Te voilà debout, dit Lamme.
- C'est la force du baume, répondit Ulenspiegel.
- Baume de vaillance, répondit Lamme.
Puis, prenant un à un les corps des trois prédicants, il les jeta dans un
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel

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trou, entre les rochers, leur laissant leurs armes & leurs habits, sauf le manteau.
Et tout autour d'eux, dans le ciel, croassaient les corbeaux attendant leur pâture.
Et la Sambre coulait comme fleuve d'acier sous le ciel gris.
Et la neige tomba, lavant le sang.
Et ils étaient soucieux toutefois. Et Lamme dit:
- J'aime mieux tuer un poulet qu'un homme.
Et ils remontèrent sur leurs ânes.
Aux portes de Huy, le sang coulait toujours; ils feignirent de se prendre de querelle,
descendirent de leurs ânes & s'escrimèrent de leurs bragmarts, bien cruellement
en apparence; puis ayant cessé le combat, ils remontèrent & entrèrent dans Huy
après avoir montré leurs passes aux portes de la ville.
Les femmes voyant Ulenspiegel blessé & saignant, & Lamme jouant le vainqueur
sur son âne, regardaient avec tendre pitié Ulenspiegel & montraient le poing à
Lamme, disant: ‘Celui-ci est le vaurien qui blessa son ami.’
Lamme, inquiet, cherchait seulement parmi elles s'il ne voyait point sa femme.
Ce fut en vain, & il brassa mélancolie.

La Légende d’Ulenspiegel

Sinopse

Texte original en français de La Légende d’Ulenspiegel, roman épique et picaresque de Charles De Coster.

Édition française de 1869 publiée dans Aurora Literunico avec lien direct vers la traduction brésilienne.

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