Universo da obra
Universo da obra
En ce temps-là, une fillette de quinze ans, alla de Heyst à Knokke, seule en plein
jour, dans les dunes. Nul n'avait de crainte pour elle, car on savait que les
loups-garous & mauvaises âmes damnées ne mordent que la nuit. Elle portait, en
un sachet, quarante-huit sols d'argent valant quatre florins carolus, que sa mère
Toria Pieterson, demeurant à Heyst, devait, du fait d'une vente, à son oncle Jan
Rapen, demeurant à Knokke. La fillette, nommée Betkin, ayant mis ses plus beaux
atours s'en était allée joyeuse.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
t.o. 354
... LES PÈCHEURS VIRENT DANS LA DUNE UNE FILLETTE NUE MORDUE AU COU CRUELLEMENT ...
J. Bouwens. imp Brux.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
355
Le soir, sa mère fut inquiète de ne la voir point revenir: songeant toutefois qu'elle
avait dormi chez son oncle, elle se rassura.
Le lendemain, des pêcheurs, revenus de la mer avec un bateau de poisson,
tirèrent leur bateau sur la plage & déchargèrent leur poisson dans des chariots,
pour le vendre à l'enchère, par chariot, à la mingue de Heyst. Ils montèrent le chemin
semé de coquillage & trouvèrent, dans la dune, une fillette dépouillée toute nue,
voire de la chemise, & du sang autour d'elle. S'approchant, ils virent, à son pauvre
cou brisé, des marques de dents longues & aiguës. Couchée sur le dos, elle avait
les yeux ouverts, regardant le ciel, & la bouche ouverte pareillement comme pour
crier la mort!
Couvrant le corps de la fillette d'un opperst-kleed, ils le portèrent jusques Heyst,
à la Maison commune. Là bientôt s'assemblèrentles échevins & le chirurgien-barbier,
lequel déclara que ces longues dents n'étaient point dents de loup tels que les fait
nature, mais de quelque méchant & infernal weer-wolf, loup-garou, & qu'il fallait
prier Dieu de délivrer la terre de Flandre.
Et dans tout le comté & notamment à Damme, Heyst & Knokke, furent ordonnés
des prières & des oraisons.
Et le populaire, gémissant, se tenait dans les églises.
En celle de Heyst, où était le corps de la fillette, exposé, hommes & femmes
pleuraient voyant son cou saignant & déchiré. Et la mère dit en l'église même:
- Je veux aller au weer-wolf & le tuer avec les dents.
Et les femmes, pleurant, l'excitaient à ce faire. Et d'aucunes disaient:
- Tu ne reviendras point.
Et elle s'en fut, avec son homme & ses deux frères bien armés, chercher le loup
par plage, dune & vallée, mais ne le trouva point. Et son homme la dut ramener au
logis, car elle avait pris les fièvres à cause du froid nocturne; & ils veillèrent près
d'elle, remaillant les filets pour la pêche prochaine.
Le bailli de Damme, considérant que le weer-wolf est un animal vivant de sang
& ne dépouille point les morts, dit que celui-ci était sans doute suivi de larrons
vaguant par les dunes, pour leur méchant profit. Donc il manda par son de cloche,
à tous & un chacun, de courir sus bien armés & embâtonnés à tous mendiants &
bélitres, de les appréhender au corps & de les visiter pour voir s'ils n'avaient pas
en leurs gibecières des carolus d'or ou quelque pièce des vêtements des victimes.
Et après les mendiants &
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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bélîtres valides seraient menés sur les galères du roi. Et on laisserait aller les vieux
& infirmes.
Mais on ne trouva rien.
Ulenspiegel s'en fut chez le bailli & lui dit:
- Je veux tuer le weer-wolf.
- Qui te donne confiance? demanda le bailli.
- Les cendres battent sur mon coeur, répondit Ulenspiegel. Baillez-moi permission
de travailler à la forge de la commune.
- Tu le peux, dit le bailli.
Ulenspiegel sans sonner mot de son projet à nul homme ni semme de Damme
s'en fut en la forge & là, secrètement, façonna un bel & grand engin à prendre
fauves.
Le lendemain samedi, jour aimé du weer-wolf, Ulenspiegel, portant une lettre du
bailli pour le curé de Heyst & l'engin sous son mantelet, armé au demeurant d'une
bonne arbalète & d'un coutelas bien affilé, s'en fut, disant à ceux de Damme:
- Je vais chasser aux mouettes & ferai de leur duvet des oreillers à Madame la
baillive.
Allant vers Heyst il vint sur la plage, ouït la mer houleuse ferlant & déferlant de
grosses vagues grondant comme tonnerre, & le vent venant d'Angleterre, huïant
dans les cordages des bateaux échoués. Un pêcheur lui dit:
- Ce nous est ruine que ce mauvais vent. Cette nuit, la mer fut calme, mais après
le lever du soleil elle monta tout soudain fâchée. Nous ne pourrons partir pour la
pêche.
Ulenspiegel fut joyeux, assuré ainsi d'avoir de l'aide la nuit si besoin était.
A Heyst, il alla chez le curé, lui donna la lettre du bailli. Le curé lui dit:
- Tu es vaillant: sache toutefois que nul ne passe seul le soir, dans les dunes, le
samedi, qu'il ne soit mordu & laissé mort sur le sable. Les manouvriers diguiers &
autres n'y vont que par troupes. Le soir tombe. Entends-tu le weer-wolf hurler en la
vallée? Viendra-t-il encore comme cette nuit dernière, crier au cimetière
effroyablement l'entière nuit? Dieu soit avec toi, mon fils, mais n'y va point.
Et le curé se signa.
- Les cendres battent sur mon coeur, répondit Ulenspiegel.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Le curé dit:
- Puisque tu as si brave volonté, je veux t'aider.
- Messire curé, dit Ulenspiegel, vous feriez grand bien à moi & au pauvre pays
désolé en allant chez Toria, la mère de la fillette, & chez ses deux frères pareillement
pour leur dire que le loup est proche & que je veux l'attendre & le tuer.
Le curé dit:
- Si tu ne sais encore sur quel chemin il te faut placer, tiens-toi dans celui qui
mène au cimetière. Il est entre deux haies de genêts. Deux hommes n'y sauraient
marcher de front.
- Je m'y tiendrai, répondit Ulenspiegel. Et vous, messire vaillant curé, coadjuteur
de délivrance, ordonnez & mandez à la mère de la fillette, à son mari & à ses frères
de se trouver dans l'église, tout armés, avant le couvre-feu. S'ils m'entendent siffler
comme la mouette, c'est que j'aurai vu le loup-garou. Il leur faut pour lors sonner
wacharm à la cloche & me venir à la rescousse. Et s'il est quelques autres braves
hommes?...
- Il n'en est point, mon fils, répondit le curé. Les pêcheurs craignent plus que la
peste & la mort le weer-wolf. Mais n'y va point.
Ulenspiegel répondit:
- Les cendres battent sur mon coeur.
Le curé dit alors:
- Je ferai comme tu le veux, sois béni. As-tu faim ou soif?
- Tous les deux, répondit Ulenspiegel.
Le curé lui donna de la bière, du pain & du fromage.
Ulenspiegel but, mangea & s'en fut.
Cheminant & levant les yeux, il vit son père Claes en gloire, à côté de Dieu, dans
le ciel où brillait la lune claire, & regardait la mer & les nuages, & il entendait le vent
tempétueux soufflant d'Angleterre:
- Las! disait-il, noirs nuages passant rapides, soyez comme Vengeance aux
chausses de Meurtre. Mer grondante, çiel qui te fais noir comme bouche d'enfer,
vagues à l'écume de feu courant sur l'eau sombre, secouant impatientes, fachées,
d'innombrables animaux de feu, boeufs, moutons, chevaux, serpents vous roulant
sur le flot ou vous dressant en l'air, vomissant pluie flamboyante, mer toute noire,
ciel noir de deuil, venez avec moi combattre le weer-wolf, méchant meurtrier de
fillettes. Et toi, vent qui huïes plaintif dans les ajoncs des dunes & les cordages des
navires, tu es la voix des victimes criant vengeance à Dieu qui me soit en aide en
cette entreprise.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Et il descendit en la vallée, brimballant sur ses poteaux de nature comme s'il eût
eu en la tête crapule ivrogniale & sur l'estomac une indigestion de choux.
Et il chanta hoquetant, zigzaguant, bâillant, crachant & s'arrêtant, jouant feintise
de vomissement, mais de fait ouvrant l'oeil pour tout bien considérer autour de lui,
quand il entendit soudain un hurlement aigu, s'arrêta vomissant comme un chien &
vit, à la clarté de la lune brillante, la longue forme d'un loup marchant vers le
cimetière.
Brimballant derechef il entra dans le sentier tracé entre les genêts. Là, feignant
de choir, il plaça l'engin du côté où venait le loup, arma son arbalète & s'en fut à dix
pas, se tenant debout en posture ivrogniale, sans cesse feignant les brimballement,
hoquet & purge de gueule, mais de fait bandant son esprit comme un arc & tenant
grands ouverts les yeux & les oreilles.
Et il ne vit rien, sinon les noires nuées courant comme folles dans le ciel & une
large, grosse & courte forme noire, venant à lui; & il n'ouït rien, sinon le vent huïant
plaintif, la mer grondant comme un tonnerre & le chemin coquilleux criant sous un
pas pesant & tressautant.
Feignant de se vouloir asseoir, il chût sur le chemin comme un ivrogne pesamment.
Et il cracha.
Puis il ouït comme ferraille cliquetant à deux pas de son oreille, puis le bruit de
l'engin se fermant & un cri d'homme.
- Le weer-wolf, dit-il, a les pattes de devant prises dans le piége. Il se relève
hurlant, secouant l'engin, voulant courir. Mais il n'échappera point.
Il lui tira un trait d'arbalète aux jambes.
- Voici qu'il tombe blessé, dit-il.
Et il siffla comme une mouette.
Soudain la cloche de l'église sonna wacharm, une voix de garçonnet aiguë criait
dans le village:
- Réveillez-vous, gens qui dormez, le weer-wolf est pris.
- Noël à Dieu! dit Ulenspiegel.
Toria, mère de Betkin, Lansaem, son homme, Josse & Michiels, ses frères, vinrent
les premiers avec des lanternes.
- Il est pris? dirent-ils.
- Voyez-le sur le chemin, répondit Ulenspiegel.
- Noël à Dieu! dirent-ils.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Et ils se signèrent.
- Qui sonne-là? demanda Ulenspiegel.
Lansaem répondit:
- C'est mon aîné; le cadet court dans le village frappant aux portes & criant que
le loup est pris. Noël à toi!
- Les cendres battent sur mon coeur, répondit Ulenspiegel.
Soudain le weer-wolf parla & dit:
- Aie pitié de moi, pitié, Ulenspiegel.
- Le loup parle, dirent-ils se signant tous. Il est diable & sait déjà le nom
d'Ulenspiegel.
- Aie pitié, pitié, dit la voix, mande à la cloche de se taire; elle sonne pour les
morts, pitié, je ne suis point loup. Mes poignets sont troués par l'engin; je suis vieux
& je saigne, pitié. Quelle est cette voix aiguë d'enfant éveillant le village? Pitié!
- Je t'ouïs parler jadis, dit véhémentement Ulenspiegel. Tu es le poissonnier,
meurtrier de Claes, vampire des pauvres fillettes. Compères & commères, n'ayez
nulle crainte. C'est le doyen, celui par qui Soetkin mourut de douleur.
Et d'une main le tenant au cou sous le menton, de l'autre il tira son coutelas.
Mais Toria, mère de Betkin, l'arrêta en ce mouvement:
- Prenez-le vif, cria-t-elle.
Et elle lui arracha ses cheveux blancs par poignées, lui déchirant la face de ses
ongles.
Et elle hurlait de triste fureur.
Le weer-wolf, les mains prises dans l'engin & tressautant sur le chemin, à cause
de la vive souffrance:
- Pitié, disait-il, pitié! ôtez cette femme. Je donnerai deux carolus. Cassez ces
cloches! Où sont ces enfants qui crient?
- Gardez-le vif! criait Toria, gardez-le vif, qu'il paye! Les cloches des morts, les
cloches des morts pour toi, meurtrier. A petit feu, à tenailles ardentes. Gardez le
vif! qu'il paye!
Dans l'entre-temps, Toria avait ramassé sur le chemin un gaufrier à longs bras.
Le considérant à la lueur des torches, elle le vit, entre les deux plaques de fer
prosondément gravé de losanges à la mode brabançonne, mais armé en outre,
comme une gueule de fer, de longues dents aiguës. Et quand elle l'ouvrit, ce fut
comme une gueule de lévrier.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Toria alors tenant le gaufrier, l'ouvrant & refermant & en faisant résonner le fer, parut
comme affolée de male rage &, grinçant les dents, râlant comme agonisante,
gémissant à cause de sa douleur d'amère soif de revanche, mordit de l'engin le
prisonnier aux bras, aux jambes, partout, cherchant surtout le col, & à toutes fois
qu'elle le mordait disant:
- Ainsi fit-il à Betkin avec les dents de fer. Il paye. Saignes-tu, meurtrier? Dieu est
juste. Les cloches des morts. Betkin m'appelle à la revanche. Sens-tu les dents,
c'est la gueule de Dieu!
Et elle le mordait sans cesse ni pitié frappant du gaufrier quand elle n'en pouvait
mordre. Et à cause de sa grande impatience de revanche elle ne le tuait point.
- Faites miséricorde, criait le prisonnier. Ulenspiegel, frappe-moi du couteau, je
mourrai plus tôt. Ote cette femme. Casse les cloches des morts, tue les enfants qui
crient.
Et Toria le mordait toujours, jusqu'à ce qu'un homme vieux ayant pitié lui prit des
mains le gaufrier.
Mais Toria alors cracha au visage du weer-wolf & lui arrachant les cheveux disait:
- Tu payeras, à petit feu, à tenailles ardentes: tes yeux à mes ongles!
Dans l'entre-temps étaient venus tous les pêcheurs, manants & femmes de Heyst,
sur le bruit que le weer-wolf était un homme & non un diable. D'aucuns portaient
des lanternes & des torches flambantes. Et tous criaient:
- Meurtrier larron, où caches-tu l'or volé aux pauvres victimes? Qu'il rende tout.
- Je n'en ai point; ayez pitié, disait le poissonnier.
Et les femmes lui jetaient des pierres & du sable.
- Il paye! il paye! criait Toria.
- Pitié, gémissait-il, je suis mouillé de mon sang qui coule. Pitié!
- Ton sang, disait Toria Il t'en restera pour payer. Vêtissez de baume ses plaies.
Il payera à petit feu, la main coupée, avec tenailles ardentes. Il payera, il payera!
Et elle le voulut frapper; puis hors de sens, elle tomba sur le sable comme morte;
et elle y fut laissée jusqu'à ce qu'elle revînt à elle.
Dans l'entre-temps, Ulenspiegel ôtant de l'engin les mains du prisonnier vit que
trois doigts manquaient à la main droite.
Et il manda de le lier étroitement & de le placer en un panier de pêcheur.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Hommes, femmes & enfants s'en furent alors portant tour à tour le panier, cheminant
vers Damme pour y quérir justice. Et ils portaient des torches & des lanternes.
Et le poissonnier disait sans cesse:
- Cassez les cloches, tuez les enfants qui crient.
Et Toria disait:
- Qu'il paye, à petit feu, à tenailles ardentes, qu'il paye!
Puis tous deux se turent. Et Ulenspiegel n'entendit plus rien, sinon le souffle
tressautant de Toria; le lourd pas des hommes sur le sable & la mer grondant comme
tonnerre.
Et triste en son coeur, il regardait les nuées courant comme folles dans le ciel, la
mer où se voyaient les moutons de feu &, à la lueur des torches & lanternes, la face
blême du poissonnier le regardant avec des yeux cruels.
Et les cendres battirent sur son coeur.
Et ils marchèrent pendant quatre heures jusqu'à Damme, où était le populaire en
foule assemblé, sachant déjà les nouvelles. Tous voulant voir le poissonnier, ils
suivirent la troupe des pècheurs en criant, chantant, dansant & disant:
- Le weer-wolf est pris, il est pris, le meurtrier! Béni soit Ulenspiegel! Longue vie
à notre frère Ulenspiegel! Lange leven onsen braeder Ulenspiegel.
Et c'était comme une révolte populaire.
Quand ils passèrent devant la maison du bailli, celui-ci vint au bruit & dit à
Ulenspiegel:
- Tu es vainqueur; noël à toi!
- Les cendres de Claes battaient sur mon coeur, répondit Ulenspiegel.
Le bailli alors dit:
- Tu auras la moitié de l'héritage du meurtrier.
- Donnez aux victimes, répondit Ulenspiegel.
Lamme & Nele vinrent; Nele, riant & pleurant d'aise, baisait son ami Ulenspiegel;
Lamme, sautant pesamment, lui frappant sur la bedaine, disant:
- Celui-ci est brave, léal & fidèle; c'est mon aimé compagnon: vous n'en avez
point de pareils vous, autres gens, du plat-pays.
Mais les pêcheurs riaient, se gaussant de lui.
Charles de Coster, La légende d'Ulenspiegel
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Texte original en français de La Légende d’Ulenspiegel, roman épique et picaresque de Charles De Coster.
Édition française de 1869 publiée dans Aurora Literunico avec lien direct vers la traduction brésilienne.
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