CHAPITRE II Candide, ou l'optimisme · Capítulo 4 de 35
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CHAPITRE II

CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où,

pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus

beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se

coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons; la neige

tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain

vers la ville voisine, qui s’appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_,

n’ayant point d’argent, mourant de faim et de lassitude. Il s’arrêta

tristement à la porte d’un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le

remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait,

et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide et le

prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une

modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas

de quoi payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les

personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien:

n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est

ma taille, dit-il en fesant la révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à

table; non seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons

jamais qu’un homme comme vous manque d’argent; les hommes ne sont faits

que pour se secourir les uns les autres.—Vous avez raison, dit Candide;

c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est

au mieux. On le prie d’accepter quelques écus, il les prend et veut

faire son billet; on n’en veut point, on se met à table. N’aimez-vous

pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement mademoiselle

Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous

n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car

je ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il

faut boire à sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en

est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le

héros des Bulgares; votre fortune est faite, et votre gloire est

assurée. On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au

régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette,

remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui

donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l’exercice un peu

moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui

en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.

Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il

était un héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller

promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un

privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir

de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà

quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le

mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu’il aimait le

mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de

recevoir à-la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau

dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni

l’autre, il fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de

Dieu qu’on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les baguettes;

il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille

hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la

nuque du cou jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs.

Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant

plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser

la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait

mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du

crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par

tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien

fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec

une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les

siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les

émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et

pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des

Abares.

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