CHAPITRE IV. Candide, ou l'optimisme · Capítulo 6 de 35
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CHAPITRE IV.

CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.

Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet

épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête

anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes,

et sauta à son cou. Candide effrayé recule. Hélas! dit le misérable à

l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss?

Qu’entends-je? vous, mon cher maître! vous, dans cet état horrible!

quel malheur vous est-il donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le

plus beau des châteaux? qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle

des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je n’en peux plus, dit

Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste, où

il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh

bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide

s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais

vinaigre qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les

yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais

de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir vu

chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied?

Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après

avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête à

monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a été

coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa

soeur; et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas

une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons

été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie

voisine qui appartenait à un seigneur bulgare.

A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant

dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet,

et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux

état. Hélas! dit l’autre, c’est l’amour: l’amour, le consolateur du

genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres

sensibles, le tendre amour. Hélas! dit Candide, je l’ai connu cet

amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre âme; il ne m’a

jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette

belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?

Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu

Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté

dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments

d’enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est

peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant

qui avait remonté à la source, car il l’avait eu d’une vieille

comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie, qui le devait à

une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait reçu d’un jésuite,

qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de

Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je me

meurs.

O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas

le diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme;

c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un

ingrédient nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île

de l’Amérique cette maladie[1] qui empoisonne la source de la

génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est

évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n’aurions ni le

chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que

jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est

particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les

Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas

encore; mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à

leur tour dans quelques siècles. En attendant elle a fait un

merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées

composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin

des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en

bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ

vingt mille vérolés de chaque côté.

[1] Voyez tome XXXI, page 7. B.

Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir.

Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et

dans toute l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni

prendre un lavement sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie

pour nous.

Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de

son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si

touchante de l’état où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita

pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens.

Pangloss, dans la cure, ne perdit qu’un oeil et une oreille. Il

écrivait bien, et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste

Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois, étant obligé

d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena dans son

vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était

on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien,

disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne

sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné

ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des

baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne

de compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des

banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était

indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs

particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs

particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air

s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le

vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de

Lisbonne.

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