CHAPITRE XIII. Candide, ou l'optimisme · Capítulo 15 de 35
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CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.

La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit

toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son

mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous les passagers,

l’un après l’autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle

avouèrent que la vieille avait raison. C’est bien dommage, disait

Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un

auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et

sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me sentirais

assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques

objections.

A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On

aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la

vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora,

y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté

convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes

avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si

impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une

démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de

le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce

qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de

demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit

cette question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa

femme, parcequ’en effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que

c’était sa soeur, parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce

mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les

anciens[1], et qu’il pût être utile aux modernes, son âme était trop

pure pour trahir la vérité. Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me

faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions votre excellence de

daigner faire notre noce.

[1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.

Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza,

relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine

Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le

gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa

passion, lui protesta que le lendemain il l’épouserait à la face de

l’Église, ou autrement, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde

lui demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la

vieille, et pour se déterminer.

La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze

quartiers et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du

plus grand seigneur de l’Amérique méridionale, qui a une très belle

moustache; est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve?

Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu

vos bonnes grâces: les malheurs donnent des droits. J’avoue que si

j’étais à votre place, je ne ferais aucun scrupule d’épouser monsieur

le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur le capitaine Candide.

Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l’âge et

l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il

portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.

La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande

manche qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de

Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut

vendre quelques unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les

reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être

pendu, avoua qu’il les avait volées: il indiqua les personnes, et la

route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était

déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un

vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de

Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et

qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.

La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous

ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre;

ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le

gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu’on vous maltraite;

demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans

une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait pas un moment à perdre;

mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier?

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