CHAPITRE XVIII Candide, ou l'optimisme · Capítulo 20 de 35
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CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].

[1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.

Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis

fort ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard

retiré de la cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus

communicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne

jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet. Ils

entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n’était que

d’argent, et les lambris des appartements n’étaient que d’or, mais

travaillés avec tant de goût, que les plus riches lambris ne

l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de

rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé

réparait bien cette extrême simplicité.

Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes

de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de

diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes:

Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon

père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait

été témoin. Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas,

qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du

monde, et qui furent enfin détruits par les Espagnols.

Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent

plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun

habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui

nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu

une connaissance confuse de ce pays, ils l’ont appelé _Eldorado_; et un

Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même approché il y a environ

cent années; mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables

et de précipices, nous avons toujours été jusqu’à présent à l’abri de

la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une fureur inconcevable

pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en

avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier.

La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement,

sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les

arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique,

fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion.

Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous

douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda

humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit

encore: Est-ce qu’il peut y avoir deux religions? dit-il. Nous avons,

je crois, la religion de tout le monde; nous adorons Dieu du soir

jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait

toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, dit le

vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue

que les gens de votre monde font des questions bien singulières.

Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il

voulut savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions

point, dit le bon et respectable sage; nous n’avons rien à lui

demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut; nous le remercions

sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des prêtres; il fit

demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, dit-il,

nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent

des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et

cinq ou six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point

de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent,

et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait

que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes tous ici du même

avis, et nous n’entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines.

Candide à tous ces discours demeurait en extase, et disait en lui-même:

Ceci est bien différent de la Vestphalie et du château de monsieur le

baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n’aurait plus dit

que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait de mieux

sur la terre; il est certain qu’il faut voyager.

Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un

carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux

voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon

âge me prive de l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra

d’une manière dont vous ne serez pas mécontents, et vous pardonnerez

sans doute aux usages du pays, s’il y en a quelques uns qui vous

déplaisent.

Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en

moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de

la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de

cent de large; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière.

On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces

cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.

Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la

descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes

d’un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands officiers et les

grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa

majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon

l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo

demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer

sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si on mettait

les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière de

la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le

grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés.

Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec

toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.

En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés

jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines

d’eau pure, les fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de

sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une

espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du

girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice,

le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait

jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non.

Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut

le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille

pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.

Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie

de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa

majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit

meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa

majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique

traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui

étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.

Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à

Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je

suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle

Cunégonde n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en

Europe. Si nous restons ici, nous n’y serons que comme les autres; au

lieu que si nous retournons dans notre monde, seulement avec douze

moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que

tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre,

et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.

Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir

chez les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que

les deux heureux résolurent de ne plus l’être, et de demander leur

congé à sa majesté.

Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est

peu de chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y

rester. Je n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est

une tyrannie qui n’est ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les

hommes sont libres; partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien

difficile. Il est impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle

vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers.

Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de

hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent chacune en

largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que

par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir,

je vais donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui

puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits au

revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner; car mes

sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont

trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il

vous plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que

quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du pays.

Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d’Europe ont

pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand

bien vous fasse.

Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine

pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois

mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze

jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling,

monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo; il y avait

deux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir de monture

quand ils auraient franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés

de vivres, trente qui portaient des présents de ce que le pays a de

plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de diamants.

Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.

Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont

ils furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les

physiciens prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et

Candide n’eut plus d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter

ses moutons à mademoiselle Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer

le gouverneur de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise

à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons

ensuite quel royaume nous pourrons acheter.

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