CHAPITRE X. Candide, ou l'optimisme · Capítulo 12 de 35
Obra Menu

CHAPITRE X.

CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.

Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant

Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des

inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la

vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier

dans la même auberge que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un

jugement téméraire! mais il entra deux fois dans notre chambre, et il

partit long-temps avant nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss

m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous

les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien,

suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne

vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis,

dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit

la vieille; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne

puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix.

Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta

le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par

Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y

équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la

raison les révérends pères jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir

fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de

Portugal, auprès de la ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant

servi chez les Bulgares, fit l’exercice bulgarien devant le général de

la petite armée avec tant de grâce, de célérité, d’adresse, de fierté,

d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le

voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la vieille,

deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. le

grand-inquisiteur de Portugal.

[1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année 1759, la

_Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal encyclopédique_. B.

Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie

du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide;

c’est dans celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer

qu’on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en

physique et en morale. Je vous aime de tout mon coeur, disait

Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que j’ai vu,

de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien, répliquait Candide; la mer de ce

nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est

plus calme, les vents plus constants. C’est certainement le

Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le

veuille! disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse

dans le mien, que mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous

plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des

infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque à rire, et

trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre être plus

malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous

n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups de

couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on

n’ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu

deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous

puissiez l’emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec

soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière. Mademoiselle,

répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance; et si

je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites,

et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit naître une extrême

curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La vieille leur

parla en ces termes.

1/1
Menu

Fazer anotação