CHAPITRE XV. Candide, ou l'optimisme · Capítulo 17 de 35
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CHAPITRE XV.

CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.

J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis

tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent

retirés, on ne trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une

charrette ma mère, mon père, et moi, deux servantes et trois petits

garçons égorgés, pour nous aller enterrer dans une chapelle de

jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous jeta

de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en entra quelques

gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait un

petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter;

je fus secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas.

Vous savez, mon cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins

encore davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la

maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l’habit de

novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père général avait

besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du

Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols; ils

aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je fus

jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans

cette vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus

honoré, en arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis

aujourd’hui colonel et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les

troupes du roi d’Espagne; je vous réponds qu’elles seront excommuniées

et battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais

est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le voisinage,

chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par serment que

rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.

[1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit: _Didrie_.

Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: _Seconde suite des

Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P.

Croust, _le plus brutal de la société_, dans le tome XXX, page 429. B.

Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son

frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble,

mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma

soeur Cunégonde. C’est tout ce que je souhaite, dit Candide; car je

comptais l’épouser, et je l’espère encore. Vous, insolent! répondit le

baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma soeur qui a soixante et

douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un

dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui

répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien;

j’ai tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a

assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours

dit que les hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce

que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh;

et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le

visage. Candide dans l’instant tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la

garde dans le ventre du baron jésuite; mais en la retirant toute

fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! dit-il, j’ai tué mon

ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le meilleur homme du

monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a

deux prêtres.

Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il

ne nous reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va,

sans doute, entrer dans la feuillée; il faut mourir les armes à la

main. Cacambo, qui en avait bien vu d’autres, ne perdit point la tête;

il prit la robe de jésuite que portait le baron, la mit sur le corps de

Candide, lui donna le bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval.

Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons, mon maître; tout le monde

vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons

passé les frontières avant qu’on puisse courir après nous. Il volait

déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: Place, place

pour le révérend père colonel!

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