Les légendes des indiens
Les légendes des indiens
E. DELEAU
LES LÉGE DES DES INDIENS
Aucun sl1jet n'était mieux fait pour séduire la
muse d'un poete, amoureux et idolâtre de la magi
que et graudiose nature des tropiques, que ces
légendes que les tribl1s indiennes se répétent de
pére eu lils, de géuération en génératiou, et gardent
religieusement comme les précieuses reliques d'llll
passé gloriem::.
M. Mello Moraes fil, a ressuscité, pour ainsi
diTe, ces poetiques légendes' sa pensée et son vers
s'adaptent merveilleusement à ces sujets et il sait
leur conserver ce parfum et cet arôme sauvage qui
rappellent les émanations vivifiantes des grandes
forêts VIerges.
a été bien inspiré en plaçal1t une de ses
poesies à la fin de chacune des livraisons de la
Revista da Exposição de Alltltropologia. Rien de
frais COlnrne ces vers dans leur idiome natif; ma
lheureusement la traduction leur enleverait tout leur
parfum sylvestre et l'idylle printanniere ne parvien
drait au lecteuI que décolorée et réduite en gri
saille. Je n' essaierai donc pas de traduire le poete;
je tâcherai néanmoins de conserver I' idée dans sa
pureté idéale tout en la dépouillant des omements
poHiques qui lui communiquaient un charme étrange.
La légende qui suit est née sur les bords du
fier Amazol1e; elle se 110mme A Tapem da lua et
explique la création de la lune.
Apres un combat acharné entre delL'C tribus ii
ne resta sur le sommet de la haute montagne que
deux êtres humains: le frere et la sreur.
- Tu resteras ici, ô mon frere bien aimé, sous
ces grands arbres. Moi, je descends la montagne et
vais au bord du grand lac.
J'ai déjà tendu ton hamac sous les grands cha
taigniers et à cote j' ai placé ton arc et les fleches
DES INDIENS 1°9
les plus belles. Adieu, je pars. Que les parasites ré
pandent sur toi leurs plus doux parfums et que
ehaque matin tu sois réveillé par le doux gazouiUe
ment des oiseaux amoureux. )
L'Indienne deseendit lentement la montagne;
son visage était pâle et dans ses grands yeux bril
laient Wle perle humide.
Cependant était venue la nuit qui allume l'étoile
dans le firmameut; l'in eete timide ehantait sou
hymne dans l'herbe lllouillée et les grenollilles all
bord du lae sonnaient leur fanfarre.
Elle sentit I'amour. Ce fllt au rnomeut ou,
seule au milieu de la nature, elle entendait le doux
murlllure du vent dans les arbres, semblable à des
earesses. (C rirai aux ehataigniers! O mon tourment,
je veux te refouler au foud de mou ecellr! Dans les
ténébres je t'aimerai; scellr le jour, amante la nuit.
En avant mon eceur! Tupan! Tupan! )
Lorsqu'e.le arriva pré du ha:nae, le léger
feuillage du sassafraz bruissait dOlleemeut. L' obseuri
té était au eiel, on n'entendait dans la forêt que
le bruit que fai aient eu fuyant les légéres quatis.
Ele était tOllte tremblante; elle, la sauvage.
IIO MYTHO E POEMAS
Elle voulut effacer l!l.e son esprit les sombres images;
eUe touche le bamac et Le hama.c tressaille - Qui
est là? - La voix lui manqu.e et l'ou entend le
murmure d'tm baiser.
Et ainsi chaque nuit dans la vaste montagne,
tourterelle des bois sauvages elle venait chercher
son nid, et chaque matin, elle reprenút son chemin
vers ]e lac.
- Mais quelle est la fée qui vient ain i habite r
ma solitude, et m~ donner tant d'amom et de
carresses? Génie des montagnes bleues, comment à
la lumiére verrai-je ta lumiére?
II se souvint alors que sa mér
le secret d'une teinture indélébile:
les joues et ainsi je la connaitrai
.aura rallumé les feux du jour.
lui avait laisse
Cl Je lui teindrai
lorsque I'aurore
Pom la troisiéme fois, elle - la pudeur et le
crime, - elle revint: La terre était sublime.
Lui l'attendait, elle, la soeur d'autrefois, que
la nult fait amante et que l' aW'ore refait vierge et
soeur- Pourquoi as-tu tant tardé? - Les genies
bienfaisants sont jaloux de toi, de tes baisers? Je
LES LÉGENDES DES INDIENS I I I
t'aime, VIenS ici - Et pris à ses genoux, ses levres
contre ses levres vermeilles, ii caresse le doux ovale
de son visage qu'il teint avec l'urucu.
L'indienne, à cet instant, troublée, porte la maio
à on visage et 5' aperçoit que ses joues sont hu
mides.
Apres qu'elle fut de cendue et tandi que le
matin mettait lUle bordure d'or mat sur les cimes
de l'Acunan et que le Iys renversaient SUl" la terre
les perles de leur calice, elle, grimpée sur la bran
che d'Ull arbre qui surplombe le lac bleu, elle e
mire entre les feuillages et voit alor qu'elle a la
figure marquée.
Prenant alors son .are, son gralld are des com
bats, elle lance une fle he contre le ciel j la fleche
s'enterre dans le bleu firmamento
Un second trait vient atteindre le premier à
son extremité et s'y implante. Et elle continue
ainsi jusqu'à ce qu'attirant à elle la vacillante barre
formée par les fleche ajoutées les unes aux autre ,
elle grimpe jusqll'au ciel - et se transforme en
lune.
Depuis ce jour, dans son chagrin, l'indienne
vient la nuit, se mÍrer mélancoliquement dans les
lacs pour voir si son visage a toujours conservé ses
tâches.
(lIftsSafflr du Drisil. 1882).
LÉGE DE I DIE NE DU NORD
De tous les genres littéraires, la pOésie, pare e
qu'elle est libre d'allures, a toujours été le genre
représentatif par exeellenee. C'est done surtout la
poésie d'une nation qu'il faut tout d'abord exa
miner pour eonnaitre ses origines, ses eroyanees et
ses tendanees.
Si un peuple semble mériter de eaptiver l'atten
tion des I enseurs et des poetes, c' est le peuple in
dien, si admirablement personnifié par l'art avee
lequel sont façonnés tous les objets que nous voyons
figurer à l'Exposition d'Anthropologie.
Le Brésil e t la terre de l'étonnement par ex
eellenee; le merveilleux y est éerit dans ses im
menses forêts, dont les arbres gigantesques demell
rent inébranlables depllis des siécles devant la pOllssée
11(.8
II4 MYTHOS E POEMAS
du flot humain et dont le réseau inextricable de
lianes ne livre passage qu'au serpent, au tigre, au
papillon et à I'indieu.
Ou conçoit que la légende porte l'empreinte de
toutes ces merveilles et que le surnaturel y occupe
la. plus large place.
Parmi les écrivains brésiliens de la génération
présente qui nous paraissent avoir échappé à l'in
f1uence des littératures étrangêres pour rester les
chantres de la magique nature des tropiques, nous
devons citer M. Mello Moraes qui a ressuscité dans
ses poemes la véritable légende indienne, tout en
lui conservant son parfum sauvage et origina1.
Si jamais vous al1ez visiter les provinces de
Pernambuco, du Ceará, des Amazones et du Pará,
vous entendrez à coup Sllr parler de la Caipora j
vous rencoutrerez même bon nombre de braves
gens qui vous jureront l'avoir aperçue Ull soir à
minuit sur la lisiére de la forêt vierge.
Du campement indien, la légende, en se 1110
difiant Ull peu, est arrivée au village et y a pris
droit de ité. Les sauvages l'appelaient Curupira,
les indiens civilisés la nomment aujourd'hui A
Caipora.
C'est à cause d'elle que les habitants du nord
ne laissent jamais partir le voyageur pour un loin-
LÉGENDE INDIENNE nu NORD 115
tain voyage sans lui donner un peu de tabac et du
[eu; les deux talismans contre ses tracasseries.
Mais laissons la parole à M. Mello Moraes; le
poete nous présente l'hôte malfaisant de la forêt
comme une sorte de génie malillgre, espiégle et
malicieu.x, qui tue, en le chatouillant, le voyageur
qui ne peut satisfaire à sa demande.
La Capora est lill eabocle tout petit, laid et
difforme qui s'en va la nuit par les grands bois en
sifilant; lorsque un voyagem le reneontre, le soir sur
les reutes, esealalldant les l1aies, ii se met à l'im
plorer.
C'est assurément l'âme d'un Tapuio qui s'ell
va dans la forêt faire ses maléfiees; montée sur le
sanglier le plus haut et le plus vaillant, une petite
pipe à la main, frallehissant fleuves et vallées.
II épouvante les troupes de pores sauvages,
s'amuse à embarrasser les onees dans les mailles
d'un réseau de lialles, et, eomme s'il volait, saute
de mont;tgne en montagne, ne se reposant que sur
w) pied.
II surprend le voyagellr, l'aborde au détou
II6 MYTHOS E POEMAS
d'un chemin et Iui demande du tabac et du feu,
t'out en Iui montrant sa petite pipe noire.
Si Ie voyagem Iui donne ce qu'il demande, il
5' éIoigne aussitôt et reprend sa course vagabonde;
dans Ie cas contraire, iI se montre irrité et se met
alors à faire rire les gens en les chatouillant, jusqu'à
ce qu' ils meurent.
C'est un bien laid petit cabocle qui s'en va
aillsi siffiant la nuit dans la profondem des grands
bois sombres. Dans Ies provinces du Nord, Ie cré
dule habitant vous dit cc Ne par tez pas sans vous
être muni, car sans cela, iI ne fait pas bon voyager.»
(/Jfcssager d" Brisil, 1882.)