Saint-Domingue Stella · Capítulo 2 de 16
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Saint-Domingue

L'Histoire est un fleuve de v6rit6 qui pursuit son course majestueux a travers les ages. Le Roman est un lac menteur don't 'e6tendue se dissimule sous terre ; came et pur a sa surface, ii cache quelqufefois dans ses profondeurs le secret de la destine des peuples, des cites, comme le lac Asphaltite. L'Histoire, echo sonore des ouragans humans, .en reproduit fiddlement les bruits et les fureurs. Pour affronter ces tempktes et conduire a bon port nos heros sauvages, il faudrait autre chose qu'un yf1le cannot d'6corce; etd'ailleurs, sauvages nousm6mes, nous n'avons ni carte, ni boussole, ni connaissances nautiques. A vous done l'orageuse mer, pilote experiment, i nous le lac tranquille; en nous abandonnant au soufle de Dieu, peut-6tre arri-

verons-nous au terme de notre course, guid6 par 1'dtoile de la patrie ! Les fils de l'Africaine, que nous introduisons b dans ce chapitre sous les noms de Romulus et de Rimus, moins avec la pensde d'6tablir une analogie quelconque entire eux et ces jumeaux de l'histoire, que parce qu'ils dtaient freres, n'avaient au physique nulle marque de distinction, nul signed rdvdlateur de leur grandeur future. Hs etaient petits de taille et vulgaires d'apparence. La nature, rude chez eux a la surface come 1'dcorce de cet arbre de nos forces [III] don't le coeur possede I'incorruptibilitd du fer, en avait aussi l'excellence: c'est ce fond de vertu que la liberty rdcompensa plus tard de ses faveurs divines. Romulus, l'aind, dtait d'un caractere froid, rdservd, taciturne. II avait un empire absolu sur lui-meme et se laissait rarement deviner. Rdmus avait Phumeur arderrte, expansive, belliqueuse. Le came et la moderation n'dtaient point dans sa nature; different, a cet dgard, de son frrre, il avait en commun avec lui l'imprdvoyance, ddfaut, caractdristique de leur race. Dans 1'enfance, ces jeunes gens avaient ~et gardeurs d'animaux. C'est a ce premier m6tier qu'ils durent leur adresse et leur agility remarquables. Personnel aussi bien qu'eux ne savait plier au joug

ROMULUS ET REMUS 21 le laureau sauvage, dompter le coursier imp6tucux. Lcur habilelt6 tait surprenante dans Fart de tendre un piege, de dresser une embuscade, de dMtourncr le course d'une rivibre. Ils excellaient h nager, devancaient h la course les troupeaux dans la plain ; et montaient mieux qu'un Arabe un cheval nu, rapid comme le vent. N'6tait-ce pas par hasard h cette m6me cole que s'6tait form6e l'intrdpide jeunesse de Guillaume Tell? Romulus et Remus passerent de la garde des troupeaux a la culture des champs, et acquirent par Phabitude d'un travail exagrd6 une vigueur peu commune. Its joignaient les avantages de l'athlite aux qualitls precieuses du soldat. Leur sobrildt lcs rendait insensibles aux privations qui 6nervent parfois les plus miles courage. Ces adolescents, que le crime avait faits orphelins, eurent une virility precoce. I. s se rdveillrent hommes le lendemain du jour oh on les priva de l'affection tutelaire h l'ombre "de laquelle ils avaient vecu jusque-lh insouciants et timides, sans dssirs et sans passions. Leurs pensdes, muries h la chaleur de leur haine, s'exalterent de tous les sentiments qui produisent l'independance. Rdmus dit un jour Romulus : La vue du Colon me r6volte. Je puis h peine 6touffer ma colbre. II me vient toujours l'envie de lui sauter h la gorge

quand il s'approche de nous, le sc6lrat. Il nous ravale au-dessous de son Ane et de son chien, et nous maltraite plus que toutes les bates qui le servent. Quelle raison le porte a en agir ainsi ? Estil un vengeur ressuscit6 de l'enfer pour effacer dans nos larmes la trace de quelque nouveau pech6 originel? 11 a fait mourir notre mbre sous le fouet !... Si tu es de mon avis, frere, nous l'attaquerons et... Silence, interrompit Romulus, sache moddrer une ardeur indiscrete. L'impatience est souvent mauvaise conscillbre. Le jour ne se I6ve qu'a son here [IV]. Attendons. ) line autre fois, revenant des champs, la manchelte h la main, la houe sur l'dpaule, Rdmus rencontra le Colon au tournant d'un chemin. Il eut le loisir de le consid6rer d'assez pres et fit cette r6flexion qu'il s'empressa de communiquer a son frerc: a Sais-tu que nous sommes ridicules d'avoir cru si longtemps notre maitre un geant? La peur seule a * le pouvoir de grossir h ce point les objets. J'cn ai Svraiment honte; ce pritendu giant est un home comme nous. Le prestige n'existait plus: le mot de l'dnignie du Sphinx dtait trouv6.

II est un homme comme nous, pourquoi s'arrogct-il les droits qu'il nous contest ?... Telle est lidde

ROMULUS ET EnMUS 23 qui arma, en 1790, Og6 et Chavannes contre la tyrannie colonial. Og6 et Chavannes, deux noms chers i la liberty, deux heros immortalises par la d6faite comme d'autres le sont par la victoire, deux ap6tres divinisds par le martyre. Est-il une Ame qui ne s'6meuve a leur souvenir, est-il une voix qui ne s'6dlve pour les glorifier !... Le champ de la revolution commence i leur 4chafaud. Nous nous inclinons respectueusement en passant devant ces tombes jumelles places au seuil de notre histoire. Honorons la memoire des deux Spartiates modernes tout aussi vaillants, tout aussi malheureux que les antiques defenseurs du celbre dMfild de I'OEta !!..

LA MONTAGNE.

Une annde s'est 6coulde depuis le supplice de 1'Africaine. Le temps qui came bien des maux ct * parfois 6teint les plus ardents ressentiments, n'a fait qu'irriter la douleur et exciter la haine des deux frbres. La colere renfermie dans leurs coeurs s'est accrue de la succession des jours et va maintenant clatter: ainsi s'accroit de la succession des siccles le feu qui se cache dans les entrailles de la terre pour devenir un volcan. strange effet de la haine! qu'un individu h cetta here eft voulu donner la mort au Colon, eux, ils i s'y seraient opposes, ils auraient ddfendu la vie de leur ennemi au p6ril de la leur ; mais ce ddvouement d'une autre espece n'6tait que la consequence du droit qu'ils croyaient avoir seuls acquis de le

4'k*

LA MONTAGE 25 punir, de lui infliger la peine redoutable du talion. L'anniversaire du deuil reclamait plus que des larmes. Cette nuil-l, il yeut un complol dans l'ajoupa. Romulus el R6mus, touchant h la rdalisation de l'espoir de vengeance qu'ils avaient entretenue, nourrie de leur commune douleur, rev6taient, si cela se peut dire,le caractere des passions propres i chacund'eux. Le premier 6tait silencieux et morne. II avait le regard sombre et se tenait, les bras crois6s sur la poitrine, dans une immobility sinistre. Le premier brilait d'impatience et d'ardeur ; sa physionomie etait agitie, ses lhvres frimissantes. II y avait dans un coin de la cabane 6clairde par la flamme du boucan, deux haches et deux manchettes recemment aiguisdes, deux makoutes [V], deux torches, une robe de femme d'6toffe grossierc, dechir6e en plusieurs endroits et tachie de sang. L'attention des deux freres 6tait absorbee par ce dernicr objet, lorsqu'ils commencerent le dialogue suivant: < De tout ce qui nous aimait, il ne reste que cette dtpouille sanglante, dit Rdmus, la voix alltrde - *par l'dmotion. C'est sur ce gage funebre que nous avons jur6 de punir l'assassin de notre mere ou de mourir... Le sang est dcdj noir et dessdche. Courons le venger avant qu'il s'cfface... Ne le veuxtu pas, frBre?

Oui, r6pondit Romulus, mais qu'il soit bien arrWtd que nous irons d'abord a la Montagne et que de lh, tandis qu'on nous croira marrons, nous reviendrons et tomberons a l'improviste sur notre ennemi. C'est convenu, nous 0 tablirons un camp sur lequel flottera cet 6tendard, ajouta Remus en designant le vWtement sanglant. Le crime en a fait don i notre d6sespoir. Que le present du crime soit funeste au crime. i En cet instant, le chant matinal du coq se fit entendre. e Partons ) crierent d'une voix les deux freres. Incontinent, ils saisirent leurs manchettes,' prirent leurs haches sur l'Ppaule et s'armbrent de leurs torches. La robe de l'Africaine fut place dans une de leurs makoutes qu'ils suspendirent a leurs bras. Pris de quitter, hWlas pour toujours, peut-8tre, la pauvre cabane oh s'dtait couple leur enfance et qui gardait le ddp6t de leurs souvenirs les plus douloureux et les plus tendres, Romulus et Remus se sentirent faiblir. Le pied sur. le seuil, ils s'arreterent, jeterent un regard en arriere et pleurerent comme' s'ils se separaient d'uii Otre aimed don't nul ne s'occuperait en leur absence. La religion du coeur nait avec nous-memes. L'homme n'apprend pas plus a aimer qu'il n'apprend h

LA MONTAGNE 27 satisfaire les appetits grossiers de son espkce. Ce premier besoin depend de notre organisation aussi f bien que les autres. I1 semble meme qu'ils tienneit davantage a I'6tat de nature. Le Sauvage ne se spare jamais des ossements de ses peres ; l'Indienne exprime son lait sur la tombe de son enfant. Et ce culte venu de Dieu remote a lui travers nos affections terrestres. La porte franchise, les deux freres s'arreterent de nouveau, se pr6cipiterent dans les bras I'un de I'autre, firent un dernier adieu h la cabane d6serte et disparurent. Ils furent joints par quelques amis souffrants et malheureux comme eux, avec lesquels ils se rendirent h la montagne ddsign6e par leur mere. Ces choses s'6taient passees bien avant 'aube. Le soleil se leva radieux sur un camp d'insurgds. Figurez-vous une montagne abrupte don't le sommet s'arrondit en c6ne et se termine en un large plateau. Un course d'eau rapide et profound entoure d'un flot d'argent sa base colossal et represente un Sfoss6 courant qu'il faut traverser quand on arrive par la vaste plaine qu'elle domine, pour trouver le seul c6td accessible a l'homme. Un chemin 6troit, profond6ment creus6 par les eaux ptviales, se tord pdniblement autour de cette masse igantesque si regulirement assise qu'on

dirait un immense blockhaus edifie par la nature. Le premier soin des deux freres et de leurs compagnons r6fugids dans la montagne avait 6te d'abattre les arbres qui genaient la vue, et de construire avec les troncs de ces memes arbres un solide rempart rev6tu de pierres sur toute la circonf6rence du plateau. Leurs haches avaient retenti dbs l'aurore : vers le milieu du jour l'ouvrage, rapidement executd, les mettait ddji en 6tat de se ddfendre. Privds d'armes a feu, les insurges ne pouvaient combattre que de pres. Pour supplier au nombre, ils suspendent sur les ravines du chemin des tas de i pierres enormes, au moyen d'un reseau de branchages soutenu par des fortes lines. C'6tait une machine de guerre, grossibre mais puissante, un 6chafaudage meurtrier qu'il ne s'agissait que de fire crouler, - en cas d'attaque, pour 6craser I'ennemi et former la route du camp. Ces dispositions prises, les intrdpides brigands (4) n'ont plus qu'h se reposer sous la protection de leurs remparts. Ils veillent, attendant pour agir que l'heure en soit venue. Le soleil est i plus de la moitid de sa course; son disque incline rayonne dans un ciel 6clatant et sans (1) Nom donnd aux revolt6s par le Colon.

LA MONTAGNE 29 nuages. Le paysage qu'il dclaire semble d6fier la peinture. S I y regne ce disordre pompeux, ce gaspillage opulent don't on n'a pas l'idde au delA des tropiques. L'air est tide, la brise charge de savages parfums; pas un bruit, except le frdmissement des arbres, les cris des insects et le murmure de la rivibre, sourd et continue come le bourdonnement monotone d'une danse lointaine. Livrds au repos dans le silence profound de cette solitude, Romulus et R 1mus 6prouvent une sorte d'abattement qui gagne peu a pen leur Ame. S Le movement, dans certaines situations de la vie, est aussi ndcessaire au courage qu'il 1'est a I'existence dans ces regions glacees que l'homme est oblige de traverser, pour ainsi dire, en courant. Le voyageur attarde sur le sommet des Alpes sent ses membres s'engourdir et son sang se figer: il s'arr6te et s'endort, et ne se reveille plus, Tant que les deux freres avaient 6td occupies a pr6parer leurs moyens de defense, tant qu'ils avaient eu h contribuer de touteleur activity a I'achevement de leurs ouvrages,.l'id6e ne leur dtait pas venue de considered 1'entreprise dans laquelle ils s'6taient engages, au point de vue de ses difficultis et de ses pdrils; mais une fois en repos, ils se mirent naturellement i r6flichir sur la temerit6 de leur action. Or, a.

il arriva que leur esprit rdagit fatalement sur leurs cours, et que, portes en avant nagurre par les rdsolutions les plus hardies, ils reculaient maintenant sous l'empire dcs terreurs les plus laches. Leur imagination trouble 6voqua contre eux une armee de fant6mes; et dans le desordre de leurs pens6es, ils se voyaient assaillis, traques, vaincus, charges de chaines; puis, attaches h la roue, apr6s avoir en les reins rompus, les poings coupes, apr6s avoir souffert mille morts; ils voyaient aussi le Colon implacable activant leur supplice, se repaissant de leurs douleurs, buvant des yeux leur sang ainsi qu'il avait bu le sang de leur mere, et son aspect les terrifiait. Tomb6s dans une si honteuse stupeur, ils furent heureusement rappels h eux-m6mes par une voix amie, la voix de leur mere qui, du fond de la tombe, veillait encore sur leurs jours. Elle s'indigna de leur faiblesse coupable, et leur.montra son corps dechir6, sanglant. Un noble cri du coeur repondit h ce nouvel appel h la vengeance.

REPRR SAILLES.

II pouvait etre dix heures ; la nuit 6tait sereine et belle; la lune venait de disparaltre du firmament, ob de nombreuses constellations scintillaient dans 1'azur. Deux hommes, h pas pr6cipit6s, se dirigeaient vers l'habitation du Colon, Bloignde de plusieurs lieues de 1'endroit d'oh ils 6laient parties. D'autres hommes les suivaient h quelque distance. Ils marchaient sans s'arreter, sans h6siter, dans les t6nbbres, allaient come s'ils 6taient mus par quelque puissance invisible, et le bruit de leurs pas troublait a peine le silence de cette nuit came. On a ddji reconnus Romulus et Remus sortant de la montagne. Arrives a un embranchement du chemin, ils firent une court halte pour changer entire eux ces paroles a voix basse:

u2 STELLA Prends de ce c6t6, et, quand tu seras rendu, mets le feu et posse un cri. C'est bien I sois toi-meme attentif au signal I AprBs quoi ils se separ6rent et continuerent a la tote de leurs compagnons, partag6s en deux troupes, leur course mysterieuse et rapide. Jetons un coup d'ocil sur la demeure du propri&- taire europden. C'Utait une maison spacieuse, moins 6lhgante que solide, qui montrait avec orgueil ses6paisscs murailles en pierre de taille, ses portes massive d'acajou et ses dalles de marbre de diverse couleurs. Les planchers et les boiseries de 1'intlrieur 6taient * en cedre poli surlequel se d6tachaient merveilleusement de splendides dorures. A l'extlrieur r6gnait, sur toute la longueur de 1F'difice, un balcony en saillie au niveau de brillants appartements garnish de rideaux de sole, de moelleux tapis, de somptueuses ventures, et meubles avec un luxe tout asiatique. L'dtage oi se trouvaient ces riches appartements 6tait f dix ou douze pieds du sol. Les degr6s d'un large escalier, aussi en acajou massif, I'unissaient au rez-de-chauss6e divisd en plusieurs grandes pieces, don't une salle a manger, habituellcment temoin des orgies du Colon. Assis, comme nous Pavons dit, sur urie 6mi-

REPRESAILLES

nence, le lourd batiment presentait un corps de logis principal et deux ailes en retour. Une allie de Strands arbres y conduisait, des jardins de fleurs l'entouraient. A l'une de ses ailes 6lait situde la chambre a coucher du Colon, vaste, adree, fastueuse, ayant sous ses fen6tres un verger ddlicieux, people d'oiseaux don't le concert matinal 6gayait chaque jour le r6veil du maitre. Quelqu'un qui se serait plac6 dans l'avenue de cette espbce de chateau seigneurial, h I'heure silencieuse de minuit, etit vu surgir en m6me temps de deux routes opposes les fils de l'Africaine, suivis de leurs petites troupes qu'ils rang6rcnt en bataille aux deux extremites du bAtiment, oh ils montbrent ensuite avec une rare prestesse. Le Colon dormait dans la maison solitaire. DBs que les deux -frbres eurent atteint le balcon, ils tirbrent de leurs makoutes des'briquets, firent du feu et allumbrent leurs torches. L'un deux s'arr&ta et attendit; I'aulre approcha du plafond le brandon enflammi. A ce contact, l'dl6ment destructeur vole, s'dlance, pen6tre partout oil se presentent des aliments h sa furie. La flamme perce le toit et circle comme une lave au milieu des tuiles. Ses progrbs sont rapides, effroyables: an cri sinistre

qui l'annonce, un cri plus sinistre repond de l'autre c6td du batiment. Ces cris, le grondement de l'incendie, le fracas dcs tuiles brisdes dans leur chute, tous ces bruits retentissants ont enfin rvdeille le Colon, qui, i demi vWtu, entre-bAille sa porte et advance timidement la tote. Soudain siffle et brille une manchette tranchante don't le coup mal dirig6 effleure son visage. II n'a que le temps de tirer i lui le contrevent profondiment entam6. < Ici, mon frbre hurle aussitot Reimus qui s'dtait ru6 sur la porte avec la violence d'un boulet. Romulus accourt; ils font voler en pieces la serrure et les pentures de fer; et les voilh dans la maison comme des insens6s, courant, criant, jurant et brisant les meubles sur leur passage. Ils percent tout ieur temps en imprecations, en agitations vaines ; leurs recherches ne sont qu'un long d6sordre h la faveur duqudl le Colon a pu descendre dans sa cave et se ddrober a leur fureur. Cependant la charpente craquait, les poutres se detachaient avec fracas et avertissaient de quilter l'ddifice embras6. Les deux frires, se calmant alors, regrettbrent d'avoir laiss6 dchapper une si favorable occasion de vengeance. Tuer de lcurs mains leur ennemi et le sentir mourir-eit &td pour eux presqu'une voluptd. L'en-

REPRESAILLES 35 sevelir sous les ruines fumantes de son palais n'etait qu'une satisfaction incomplete, don't ils durent n6anmoins accueillir l'espoir, puisque c'6tait le seul qui leur restAt. Is allerent done surveiller les deux principalss facades de la maison, d6jh gard6e aux extremites par leurs soldats, ain de rendre la fuite du Colon impossible. Le r4seau de feu qui enveloppait le vaste toit de l'ddifice presentait une solution de continuity dans la parties expose la premiere aux ravages de fincendie. On y apercevait quelques pans de murs Snoircis de I'inltrieur, tandis que dans la partic oppose, le feu, encore a son ddbut, dclatait avec une effrayante intensil6. Tout a coup une voix lamentable s'eleve des flames, une plainte lugubre traverse les regions de l'air et parvient aux deux freres qui, la pregnant pour un cri d'angoisse du Colon expirant, y r6pondent par un rire cruel. Pendant qu'ils se rejouissaient, un second cri plus douloureux se fait entendre. Ils prttent attention, ils distinguent au milieu des flames une forme humaine : ce n'est pas un homme, c'est une femme cchevel6e, Pperdue, qui se debat dans l'horreur et le d6sespoir d'une mort certain. Le cercle de feu se retricit rapidement autour d'elle : de rou-

ges aspics s'allongent d6ja sur sa tete. II reste a peine le temps de la sauver. Romulus et Remus emport6s par leurs bons instincts, s'dlancent a 1'6tage sup6rieur et vont dispute heroiquement la victime au tr6pas qui s'avance. Ils luttent quelques instants sans success: les flames opposent un obstacle invincible a leur passage. Un dernier cri les transporte au delay du rempart de feu, et ils enlevent dans leurs bras une jeune fille presque sans vie. Les difficultds sont telles au retour, qu'il sont sur le point d'abandonner leur pr6cieux fardeau pour 6tre en measure de se sauver eux-memes. Cependant le danger est moins grand que leur courage : ils en triomphent par un supreme effort, et ddposent sur l'herbe, a quelque distance de la maison, h moiti6 consume, la jeune fille 6vanouie. Enfin, tout a disparu; l'incendie, r6duit a d6vorer les debris, ne lance plus que quelques gerbes d'6tincelles au milieu d'dpais tourbillons de fum6e que le vent disperse au loin. Des pierres calcin6es, des ferrures tordues, incandescentes, des fragments de tuiles sans nombre jonchent le sol. Une lueur fugitive teint d'une couleur de sang les arbres de l'avenue. II fera bient6t jour. Le Colon n'existail plus, du moins pour ceux qui avaient int6ret a le croire. Ses ossements se

REI'RESAILLES 37 trouvaient, h n'en pas douter, parmi ces debriss' fumants. Empeche de s'dvader, il avait certainement Sp6ri sous les d6combres. Les deux frbrcs se livrbrent gaiement a ces conjectures; ct, sans plus de certitude, ils reprirent le chemin de la montagne, charges de la femme inconnuc qu'ils venaient d'arracher A la mort. En s'en allant, ils allumrrent dans les champs de cannes de nouveaux feux, pour dclairer leur march. La jeune fille sauv6e des flames, il imported qu'on le sache dbs a present, passait h tort dans le pays pour 6tre l'enfant du Colon. Depuis son arri- * v6e h Saint-Domingue, son prltendu pere l'avait tenue recluse dans cette parties de la maison, en apparence inhabit6e. Les h6tes du Colon n'avaient jamais et admis a lui parler. Ils l'avaicnt conslammcnt vu seul. Pourquoi? C'cst cc que l'inconnue nous dira elle-mcme.

*L'INCONNU'E.

Vous avez quelquefois vu en songe un messagcr de Dieu, ange aux blanches ailes, au chaste regard, corps immaculd, vaporeux comme une ombre, 6thdrd comme le fluide transparent de I'cspace, suave emanation de la bontd qui l'envoic et don't il est h la fois l'interprite et l'image. Dites! est-il un type human qui vous rappelle cette celeste vision ; oseriez-vous meme la compare, sans craindre de la profaner, a unebeautd de la terre ?... Eh bien la jeune fille arrachde aux flames dtait cet ange de votre reve. Tout en elle avait une grAce, une perfection divine. Le pinceau du peintre et le ciseau du statuaire n'ont jamais'donn6 la vie a quelque chose qui approchAt de cette podsie incarnee. Romulus et denmus, qu'un noble elan de gendro-

L INCONNUE

site, ainsi qu'on l'a vu tout h l'heure, avait * portes an secours de la jeune fille, eurent, en se rendant avec elle h leur camp, la coupable idde de l'immoler aux manes irrites de leur mere. Puisquc le hasard, se disaient-ils, leur livrait, au lieu du Colon, sa fille qu'ils ne cherchaient point, c'est qu'elle devait Otre immolde. D'ailleurs, il n'y avait pas trop de deux victims pour assouvir leur haine. Le Colon avait peut-6tre expired sans souffrance, tandis que leur mere 6tait morte dans les convulsions d'une longue agonie. Le crime n'6tait pas veng6. II fallait que la fille acquittit la dette du pere. Cette logique des passions 6tait concluante. Le mcurtre devenait un devoir : il fut resolu. Ira furor brevis est (1). L'homme se laisse aller a la ferocity, dbs qu'il prend conseil de ses ressentiments. Sa raison se tait et s'obscurcit, et. I'instinct brutal qui la replace dgare son Ame pour la livrer plus tard aux remords. L'aube blanchissait a l'horizon lorsque les deux freres arriverent h la montagne. Ils librent la jeune fille, I'attachbrent i un des pieux du rempart et all6rent plus loin se reposer des exces d'une nuit d'dmotions et de fatigues, A leur rdveil, le soleil avait atteint dejh le point

(1) La colere est une court folie. (Hor.)

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