Romulus et Rémus
rait encore a l'aide du travail force. Le cultivateur 6tait serf. On lui interdisait de se rendre propridtaire par une ingenieuse combinaison legislative don't 1'honneur revenait au gouvernement pr6cedent: on fixait tine quantity de terre au-dessous de laquelle ii n'avait point permission d'acheter, et cette quantity 6tait trop grande pour qu'il esprit d'y jamais atteindre. Des ordonnances de police'restreignaient les droits du people ou plut6t les annulaient. Le Capitaine-G6ndral publia de nombreux actes relatifs au commerce, a la justice, au culte, et pourvut t toutes les ncessit6s du service public. Immidiatement aprbs la chute du fils ain6 de l'Africaine, il avait institu6 un conseil colonial appeld a concourir avec lu i administration des affaires du pays. Un des anciens lieutenants de Romulus [XVII] faisait parties de ce conseil, que le Colon et ses idWes dirigeaient. Dans une seance, et pendant la discussion de quelque question administrative, le Colon, appuy6 par d'autres membres du conseil, s'dcria: Point d'esclavage, point de colonie! L'ancien officer de Romulus eut le courage de r6pondre: Point de libertM, point de colonie! au mepris de la persecution. A quelques jours de IL, et comme en punilion de leurs paroles sacrilbges, la plupart des membres de ce conscil furent enleves par la fievrejaune.
GOUVETNEIMENT I)U CAPITAINE-GENERAL '193 Le corps se trouvant ainsi dissous, le CapitaineGUndral gouverna seul et rdsuma en lui tous les pouvoirs. 11 fit une nouvelle division du territoire, et des subdivisions sous les mnmes designations que dans 1'ancien regime. 11 maintint le pays en 6tat de sibge. Tout y klait rdglI par la voie expeditive des tribunaux militaires. La peine de mort se multipliait sorts diffdrentes formes: on noyait, on fusillait, on pendait. Cependant, la colonies florissait. Les denrees abondaient, grace aux rigueurs exercees contre les producteurs. En suivant les errements de Romulus, son successeur se procurait des richesses. Lorsqu'on se report en imagination vcrs ces temps 6coulds, que l'on se repr6sente les vastes plantations de Saint-Domingue soign6es, mises en rapport par une multitude de bras que la peur faisait mouvoir, et que l'on rdflhchit h la position du Colon, h son bien-6tre, h ses prerogatives dans I'ancien regime, on concoit aisement qu'il se cramponnAt de toutes ses forces a ce bien-etre et qu'il mit une impatience fidvreuse h ressaisir tous ses privileges. Ce n'est pas nous qui pourrions jamais 'approuver ou seulement 1'excuser I Certes, ii lui ktait permits d'aimer la puissance, d'ambitionncr la fortune. En g6ndral, les joies humaines tiennent de pres i ces mise-
res. Le droit d'etre heureux n'est d6nie a personnel. Nous bAtissons chacun, a la hauteur de nos iddes et a la convenance. de nos desirs, edificee de notre bonheur. Cet edifice est respectable, pourvu toutefois qu'il n'intercepte pas aux autres leur portion d'air et de soleil. Mais s'il est fond6 sur les souffrances d'autrui, ciment6 des larmes du prochain, il devient criminal. Tot on tard la terre l'engloutit on le ciel le foudroie... Le Capitaine-GUndral activait par des moyens extremes le d6sarmement des cultivateurs. En peu de temps, la violence aidant, plus de trente mille fusils rentrbrent dans les arsenaux de la colonie. Mais ces armes ttaient en r6alit6 moins h craindre que le ressentiment de ceux auxquels le gouvernement les arrachait en les maltraitant. Le people n'avait pas besoin d'armes pour se rdbeller centre l'autoritd europeenne qui semblait prendre plaisir h le tourmenter. Les cailloux, les branches d'arbres transformis. en instruments de guerre seraient aussi dangereux dans ses mains que les fusils qu'on lui enlevait. On ne le supposait pas. Les agents du gouvernement allaient jusqu'A pendre aux arbres des chemins des campagnards soupponn&s de cacher leurs armes. Joignez h ces actes de barbarie la disposition d'un
GOUVERNEMENT DU CAPITAINE-GENERAL 19) rgglement du Capitaine-GUneral interdisant aux indigenes qui avaient eu des Europeens pour peres, de, porter .les noms de ces derniers, disposition renouvelde d'anciennes lois coloniales virtuellement abrogees par celle qui, a une 6poque postdrieure, r6tablit l'6galit6 civil, et vous aurez une idWe du m6contentement qui rdgnait dans le pays. Le gouvernement ne se donnait pas la peine de deguiser sa tendance. Les choses 6taient preparees ouvertement et de facon qu'il n'y avait plus que le mot A 6crire: Esclavage
RECONCILIATION.
Pendant que les ennemis de Saint-Domingue lui prdparaicnt des fers, que le Capitaine-G6ndral faisait diligence, que le Colon s'armait de son fouet, Romulus et Rdmus, se rencontrant sur le terrain de la ddfaite, abjuraient tous les sentiments qui les avaient un moment divisds, et se donnaient fraternellement la main. Leur entrevue eut lieu dans 1'enclos savage oil reposait lenr mere. Depuis son malheur, Rdmus avait coutume d'aller demander des consolations a la tombe de 1'Africaine. Le souvenir de l'6tre qui l'aima le plus, soulageait le malheureux du poids de l'inimiti6 don't il 6tait victim. Le bien que lui fit sa mbre grandissait dans son coeur par opposition au
RECONCILIATION 197 mal qu'il endurait, et diminuait son ressentiment en augmentant sa reconnaissance. Un soir, agenouilil sur le. ertre de gazon et communiquant par une faculty mystrieuse de 1'ame avec celle don't ii 6tait venu 6voquer la memoire, il examinait sdvirement sa conduite, et laissait parler sa conscience. C'dtait une confession muette faite a l'ombre de sa mere come a un ministry invisible de la clWmence de Dieu ; c'dtait une aspiration vers le pardon c6leste don't ii sentait le besoin, surtout depuis qu'il savait que son frere 6tail aussi malheureux que lui. Leur infortune etait l'ceuvre commune de leur ambition ; et, pour sa part, bien qu'il n'eit pas les plus grands torts, il maudissait et cette infortune et la division qui en etait cause. Ne comptant pour rien le sacrifice que lui inspira-le Genie de la patrie, oubliant ses humiliations et ses souffrances, il etait pret a r6parer ses fautes en tout ce qu'elles avaient de rdparable, a faire des avances de rdconciliation a son frere. (( Que occasion se prdsente, dit-il dans le secret de sa pens6e, et vous verrez, ma mere, combien je serai prompt h la saisir pour effacer les torts que j'ai eus, et vous consoler de la peine que j'ai contribud 5 vous faire , A peine avait-il form mentalement ce vo-u que des pas retentirent derribre lui, a quelque distance.
1z STELLA La nuit 6tait belle; la lune ne l'6clairait point, mais 1'horizon etait si pur, le firmament si ktoild, que la vue pouvait .s'6tendre assez loin au sein des t6nebres, transparentes comme un demi-jour. C'Utait une de ces nuits fddriques des tropiques oil le ciel est bleu, si bleu que les profondeurs de l'infini se creusent a l'oeil. et semblent s'agrandir encore. Sur ce fond de riche azur se detachaient les constellations comme des brillants enchAss6s dans N'rmail. D'6clatants metdores tra.aient leurs sillons de feu au milieu d'6toiles qui, non contents d'illuminer les cieux, se rdp6taient sur la terre, dans les gouttes d'eau arretles sur les feuilles et formaient comme unnouvel empyrc. Au bruit qui se fit entendre, le jeune fils de 1'Africaine tourna la tate et reconnut son frere. Romulus le reconnut aussi et s'arreta : ilne savait s'il avait devant lui un ami on un ennemi. Remus mit promptement fin a ce doute. II court a lui et se jeta dans ses bras. L'un et I'autre dtaient profondement emus. Ils se tinrent longtemps embrasses. Leurs souvenirs, 1'amitid recouvrant ses droits, ces lieux, tout concourut a les attendrir. Le sentiment ddborda en larmes gendreuses. Comme il est doux de s'aimer! Les hommes devraient-ils jamais 6tre desunis? La discorde est un
RECONCILIATION 199 6tat violent et douloureux qui 6puise les individus et ruine les soci6dts. Que la discorde soit. jamais bannie de notre pays !... La premiere emotion calm6e, Romulus et Remus se rapprocherent de la tombe de leur mere afin de la rendre, en quelque sorte, temoin de leur reconciliation et des nouveaux engagements par lesquels ils allaient se lier pour 1'avenir. Romulus sentait profond6ment ses torts, c'est pourquoi ii ne s'etait pas avancd vers son jeune frere, craignant que celui-ci, tout saignant encore de ses blessures, n'efit continue h lui en vouloir; mais, comme on l'a vu, il fut hient6t rassur6 et commenca une explication indispensable par lo sincere aveu de ses fautes et de ses regrets. ( FrBre, dit-il h Remus, vous avez beaucoup a vous plaindre de moi. Je vous ai prodigu6 la pers6cution et l'injure. Oubliez-le : je m'en repens..... Un ennemi, subtil et venimeux comme le serpent, s'6tait gliss6 entire nous. J'ai eu le malheur d'6couter ses propos insidieux. Vous m'avertissiez qu'il me trompait; je ne vous croyais pas; j'ktais sous la puissance de son charme. Le reptile, don't le Colon a les instincts perfides, ne fascine-t-il pas sa proie avant de la d6vorer. Eh bien j'6tais aussi fascin6. II m'avait appris a me d6fier de vous, mais non point a vous hair : mon cceur s'y refusait. A son instiga-
200U STELL. tion je vous ai fait la guerre. Voire sang a could et le mien aussi, quoique a moins grands flots. Vous avez succombd. Je devais pleurer votre ddfaite. Elle dtait le prdcurseur de la mienne. Je m'en suis rdjoui et le Colon plus encore. II ciit suffi de sa joie extraordinaire pour me le rendre suspect, si j'y avais fait attention. Tandis qu'il nourrissait tant d'animositd centre vous, pourquoi s'attachait-il si vivement A moi ? Quelle raison avait-il de m'aimer et de vous hair? J'dtais enivre : cette rdflexion qui m'efit peutEtre 6claird ne m'est pas venue alors. Je me suis laissd avcugliment guider par lui, et vous voyez oil il m'a conduit. 11 avait excited outre measure mes prdtentions en vue de ma ruine. Je lui appartenais par toutes les iddes ambitieuses qu'il.m'avait suggdrdes et qu'il entretenait dans mon cceur, en feignant d'en poursuivre avec moi la rdalisation. II m'a force de prendre des garanties sanglantes centre ceux qui vous aimaient. J'ai donned complaisamment mon nom a son crime. Incitd par lui, j'ai fait tout ce qui pouvait nuire h ma conservation ; j'ai soulevd centre moi la colbre de la France. a L'armde expdditionnaire dtait h peine arrivee, qu'il avait passed dans le camp des Francais, et s'dtait mis i jouer, aupres d'eux, par rapport a moi, le meme rble inflame qu'il avait joud auprBs de moi, par rapport i vous. J'ai vu alors, mais trop tard, a
RECONCILIATION 201 quel ennemi je m'etais confide. J'ai song ah vous, a votre affection si vraie que j'avais echangde contre l'amitid hypocrite de ce pervers. La Providence nous a menag6 celte entrevue au moment oil j'etais le plus tourmente du besoin de vous voir. J'en profit pour vous dire une fois encore: FrBre, je vous ai prodigu6 la persecution et l'injure ; oubliez-le : je m'en repens!... , Rdmus avait aussi des torts h confessed. I1 ne fut pas moins sdvere que son frere dans 1'accusation qu'il porta contre lui-mIme. Des que Romulus cut cess6 de parler, lejeune fils de l'Africaine lui rdpondit, en pregnant sa main dans la sienne: < FrBre, j'ai tout oablie... Oubliez de voire c6td les torts que j'ai eus envers vous. Aimez-moi, aimons-nous toujours.... ( Vous vous pretiez ddjL aux passions criminelles du Colon ; je m'en apercevais. II 6tait de mon devoir de vous prevenir que vous ktiez trompe, que vous alliez 6tre victim de I'erreur ofil on vous induisait. Je suis votre frere; j'avais de plus un intre6t rdel h vous kclaiier,, 6tant associ6 a votre fortune. Vos malheurs devaient atre les miens. Je le savais. Je vous ai parld sans reserve. Vous avez mepris6 mes avis. J'en teais irrite; je l'ai 6td davantage quand vous m'avez calomni6, quand vous m'avez publiquement fait un crime de prijugds strangers a
mon coeur. C'6tait au moment ou un agent de la metropole, secrtement d'accord avec le Colom qui ne travaillait qu'I nous diviser, vous avait declare traitre a la metropole et me dispensait de vous obeir. I1 m'avait rappele que les limits de mon commandement, fixes par une loi, s'ktendaient au delh de cells dans lesquelles je m'dtais jusque-lh renfermi. Cette circonstance a servi mon indignation. J'ai fait marcher des troupes centre les v6tres qui se trouvaient en dech de ces limits, et la guerre s'est allumee. II m'6tait venu l'ambition de vaincre et de commander: je me le reproche amerement; je me reproche aussi la perte de tous ceux qui se sont fait tuer pour moi. A cet 6gard je suis plus malheureux que vous. J'ai vu tomber mes amis les uns pendant la lutte, les autres apres, ceux-ci en combattant, ceux-lh sans defense ; je les ai vus tomber, et mon remords est aussi poignant que si je les avais frapp6s de ma main. J'ai 6prouv6 toutes les humiliations de la defaite, neanmoins je ne vous en ai point garden rancune; j'ai etd au contraire port A vous plaindre, prevoyant le sort qu'on vous ferait. En m'abattant vous aviez detruit en moi votre force, et vous ne pouviez qu'&tre abattu a votre tour. C'est ce qui a eu lieu. Depuis votre chute, j'ai retrouv6 pour vous toute ma tendresse. Vous 6tes malheuIeux : mon coeur vous about, absolvez-moi de
RECONCILIATION 203 mnniie. J'etais impatient de vous. rencontrer;j'en I'aisais ici sincBrement le voeu lorsque vous avez piru. Frore, demandons pardon h la mimoire de notre mere que nous avons affligde, et jurons-lui de ne plus nii.us diviser, d'etre unis a jamais!... > - is s';agi.IIi.uillrent sur la tombe de l'Africaine, et lejuilcil.il avec bonheur. Ils profrierent tout has Sun autre serment que leur mere seule entendit peutetre... Ces hommes rudement 6pouvds, ces homes connaissent maintenant le prix de la concorde; ces hommes s'aiment: craignez leur nouvelle alliance, vous qui les aviez rendus un instant ennemis. Ils ont pay6 cher leur erreur. L'experience acquise leur a cofitd le plus pur de leur sang. On ne les trompera point disormais. La verit6 a port son flambeau dans l'antre sombre qui recelait la guerre civil et d'oh vous espdrez tirer encore 1'esclavage. Les deux frbres ne souffriront pas que ce monstre revoie le soleil. Ils le combattront et le vaincront: l'union, c'est la force ! En quittant le cimetibre, R1mus dil h son frbre qui se retirait avec lui: ( II y a une femme h qui nous sommes redevables de grands bienfaits, que nous avons desolde par notre querelle et sur laquelle, dans l'egarement de nos viles passions, nous avions os6 jeter un regard impur. Cette femme, vous le
0U4 STELLA .; savez, n'appartient point a la terre. Sa beauty incomparable, son inaltdrable douceur, sa penditration profonde, son courage surhumain, son eitonnantc sagesse, ses connaissances sublimes, r6vblent une creature supdrieure a nous par son essence, et qui puise son existence a une source plus haute. Elle ignore nos grossiers besoins. C'est, h n'en pas douter, une envoyde du ciel. Si nous l'avons outragTee nous outrageons par cela meme la Divinite qu'elle repr6sente. Ne soyons point sacrileges. Allons nous humilier au pied de la sainte idole h laquelle nous avons promise le culte de notre vie. J'y songeais, rdpondit Romulus; mais croyez-vous qu'elle agree notre repentir ? J'en suis sir: n'avons-nous pas ddjAh prouv6 sa bont ? C'est vrai. Allons , Et ils se mirent aussit6t en route pour la monta-
RETOUR A LA MONTAGNE.
frres. Elle savait qu'ils ne pouvaient tarder a revenir, et les attendait... pour leur pardonner. L'amour et le pardon refl6taient en elle l'autorite divine. Le ciel est plus puissant par sa mis6ricorde que par son courroux. Le feu brile et d6truit; 1'eau tempbre et fertilise. Dieu laisse rarement et come a regret eclater la foudre. II transform la rose en un doux present que chaque nuit apporte a la terre: 6ternelle manifestation de bont6 offerte en example aux homes. Romulus et Remus, trouvant la vierge de la montagne plus indulgente encore qu'ils n'avaient os6 l'esprcr, furent, de lur c6td, si plains dc'respect,
d'humilit6 de zble repentant, qu'ils recouvrirent sans peine toute sa bienveillance. AprBs avoir dcout6 le rdcit ddtaille de leurs malheurs, commences par la discorde et terminus par la reconciliation, Stella leur dit: ( Maintenant que comptez-vous fair? Nous ne le savons pas encore, rrpIondit-t; les deux frbres, nous devons y rdflechir. . Vous aviez cependant le loisir d'y pInser en vous rendant ici. Oui ; mais une conscience bourrelde nous 6tait la liberty de notre esprit. Nous n'dtions prioccupes que du pardon a obtenir et qui pouvait seul nous consoler du chagrin de vous avoir offensee. Cette preoccupation vous honore. Elle a disparu avec son motif: je vous ai pardonnd. II ne s'agit plus que de vous racheter. Par vos coupables imprudences, vos sanglantes folies, vous avez appcld dans le pays des forces militaires considdrables, destinies h proteger le retour de I'esclavage. Une population entire est sur le point de recevoir de nouvellcs chaines, et c'est a vous qu'elle les devra. Vous aurez sa malediction; vous rdpondrez devant Dieu de ses maux, si vous ne d6couvrez le moycn de les prevenir. Cherchez, voyez ce qu'il convient d'entreprendre dans ce but. , Les deux freres se concertrent et, apres- un
RETOUR A LA MONTAGNE 207 moment de r6flexion, dcclarerent que leur opinion 6tait d'attendre que la fievre jaune, qui exercait ses ravages dans 1'armee frangaise, achevAt de la d6vorer, avant de tenter quelque chose pour la ddlivrance commune. ration timide ; sesjoues s'empourprerent, son regard 6tincela : ( Quoi! s'6cria-t-elle vous 6ludez ainsi la question du devoir? Vous n'avez pas davantage 1'dnergie du remords ? C'est pour moi un mecompte : j'augurais mieux de vous... Vous voulez laisser agir 1'dpidemie; savez-vous oii elle s'arretera? N'a-t-on pas reQu, depuis peu, des troupes d'Europe? N'en viendra-t-il pas d'autres? Et ccs renforts, r6parant sans cesse les ravages de la maladie, vous laisserontils jamais les chances favorables sur lesquelles vous comptez pour vous d6cider? Pendant le temps que vous passercz h allendre, que deviendront les malbeureux enfants du pays et que deviendrez-vous vous-memes. ( Je ne cherche point i vous stimuler en effrayant votre imagination. L'6tat actuel des choses est tel que je vous le montre. Du reste, le plus simple examen vous le prouvera. Une formidable exp6dition a Wtd dirig6e par la France centre sa colonie rebelle. Personne n'y trouverait a redire: c'itait
2U6 STELLA son droit de fire triompher son autorilt meconnue. Jusque-lh nul indice de son intention d'6touffcr la liberty que dix annies d'existence ont naturalisic dans l'ile. Cette liberty, nee de la France, c'est-hdire de sa revolution, sanctionnee par on de ses decrets, est Igitimcment sa fille. Essayer de la ddtruire, c'est commettre un parricide. On ne l'en aurait pas crue capable. Mais elle a public rdcemment une loi qui favorite la traite et maintient la servitude dans toutes les colonies don't elle a repris possession depuis la paix; elle a rdlabli l'esclavage a la Guadeloupe. Ici les persecutions organisdes par le Colon, sa confiance, sa joie, annoncent clairement ce qui se prepare. a Entendez la voix fr6missante du people que l'on disarmc, que l'on torture, que l'on pqd. Bient6t il criera plus haut, dans les chaines; mais il sera trop tard... Levez-vous done, jetez-vous au-devant de l'esclavage pour en purger 1'ile, dussiez-vous 6tre broyds. Si vous ne vous en sentez pas la force, ajouta la jeune fille avec l'accent d'une colere concentrie, reprenez a l'instant le dep6t de vos munitions et de vos armes; je vous d6gage des promesses que vous m'aviez faites et me spare de vous pour toujours !... > Le courage des deux fires se reveille ardent et fier sous Paiguillon de ces paroles.
DETOUR A LAL MONTAGNE 209 o Nous ignorions, rdpliquerent-ils, que le peril fcAt imminent. Loin de nous la pensee de 1'iviter. Sonnez la charge, poussez le cri de guerre : nous marchons !... Et ils se leverent en meme temps pour partir. de ce movement d'enthousiasme. Son discours avait produit l'effet desire, en relevant ces natures robustes qui semblaient avoir plie sous la lourde main du malheur. Elle avait agi sur leur moral avec une connaissance parfaite de leurs caracteres. Semblable h un habile 6cuyer qui, conduisant de vigoureux coursiers, a franchi une longue distance, i travers des difficulties sans nombre, et qui, voyant rayonner le but, sur urie hauteur, h l'endroit le plus p6nible du chemin,. comprend que ses coursiers ont besoin d'etre excites, la vierge de la montagne s'6tait service de sa parole puissante pour communiquer a ces homes qu'elle guidait l'6nergie n6cessaire h un supreme effort, SAvant de partir, leur dit-elle, vous avez des reparations a fire i vos ouvrages, qui sont anciens et fort degrads : pendant votre absence je les ai une fois visits, et je songeais que si vous n'6tiez promptement de retour vous ne trouveriez que des ruines.
S10 STELLA (( Puis, il est utile que vous revoyiez les objets laisses ici dans cette grotte, que vous vous assuriez de leur 6tat, afin de savoir sur quelles resources vous pourrez computer. ( Je desire, enfin, que le camp soit r4tabli et que vous m'y batissiez une nouvelle cabane. Je quite d&s aujourd'hui cette retraite, je riprends mon poste dans la fortification : c'est la qu'autrefois j'ai faith sentinelle; c'est li que je veillerai encore pour vous. Ne croyez pas, je vous prie, qu'en vous prechant une guerre n6cessaire et just, j'ai, moi, Pintention de me catcher, i 1'exemple de miserables fauteurs de troubles qui sont d'autant plus prompts A crier aux armes, qu'ils ne s'exposent jamais, on de g6n6raux pusillanimes qui poussent leurs soldats au feu et resent eux-memes prudemment en arritre. Je veux combattre, et combattre au premier rang. La cause h laquelle vous allez vous d6vouer est celle de l'humanit6 autant que la v6tre propre. Je m'y suis identifi6e. Elle triomphera peut-6tre par mes soins. Ayez confiance. Rappelez-vous que mon secours vous fut jadis utile v Romulus et Rdmus, obeissant a l'invitation de remparts qu'ils trouverent, tn effet, croulant de v6tust6. Ils y mirent tant d'ardeur qu'en deux jours tout fut r6par6. Stella ne les avait pas quitt6s un
RETOUR A LA MONTAGNE 211 moment. La presence assidue de lajeune fille double 1'activit6 de ces bras et l'6mulation de ces coeurs qui lui app.irteni;ient. Elle coopdra l'oeuvre de salut. Ses compaglons, qui avaient refuse d'abord, durent ensuite ftadmettre a partager lours rudes travaux, car elle l'avait 6nergiquement exig6. Elle y prit part avec I'intention evidence de donner une solidity surnaturelle aux remparts, en touchant les materiaux de sa main divine. Un ajoupa s'dleva sur l'emplacement du premier comme par enchantement. I1 en avait les dimensions et la forme. On s'apercevait au soin particulier des architects de ce modest edifice, qu'il s'agissait pour eux plus que d'une construction vulgaire: c'etait un temple qui consacrait l'inviolabilitl de ces lieux. Les armes et les munitions furent transportdes de la grotte dans le camp, et placees sons le toit de freres une autre perte de temps et la peine d'une construction nouvelle. Partant sur l'heure pour cette croisade contre l'esclavage, pr6chie par la vierge de la montagne, ils n'avaient point d'ajoupa a bAtir pour euxmemes. Tout repo) leur Btait interdit, jusqu'a ce que la guerre fit terminde..... terminde par la victoire ou la mort! Vaincus, ils n'avaient pas