La patrie naissante
DEPART DE L'ARMEE fRANCAISE 291 la trahison qui leur avait livr6 Saint-Domingue, sans avoir le traitre en tres grande estime ; cela sc conCoit : ils ne pouvaient que le m6priser. En lui interdisant pr6sentement d'aller a la Jamaique, ils lui imposaient presque la loi de rester a Saint-Domingue et concouraient ainsi, sans le vouloir, a sa perte. Tant il est vrai que 1'heure du ch5timcnt 6tant venue, tout devait en favoriscr 1'accomplissement I Les ouvertures faites par Rochambeau L Itomulus furent suivies d'une capitulation sign6e par in de ses officers, auquel il en avait confdr6 le pouvoir, et par le general en chef de 1'arm6e indignne lui-mnme. II etait stipuld dans l'acte: Que la ville serait remise dans dix jours aux indigenes; que 1'armee frangaise en sortirait avec les honneurs de la guerre ; que tous les navires necessaires au transport de cette armie et h celui des habitants, auraient la liberty de quitter le port au jour fixed ; que les malades et les bless6s seraient soignes dans les h6pitaux jusqu'h leur parfaite guerison; quales habitants europdens qui resleraient dans la place seraient proteges ; que les homes du pays ne pouvaient, sous aucun pretexte, Wtre constraints de s'embarquer avec 1'armie franQaise.
y22 STELLA Pour la sieretd de I'exdcution du trait on se donna reciproquement dis otages. Les dix jours accords aux Francais n'6taient pas encore expires, quand, retires a bord de leurs navires, ils remirent la place i Romulus. L'entrie des indigenes dans la capital de la colonie fut accompagnde des plus vives demonstrations de joie. La guerre dtait terminde, le pays conquis ; quel motif 1Igitime d'alligresse pour des soldats qui allaient se reposer, aprbs avoir endure tant et de si rudes fatigues; qui avaient des toits, un abri apres avoir brav6 le soleil, la pluie, toutes Ics intemperies de I'air ; qui se trouvaient dans des villes, apres avoir v6cu si longtemps dans les bois; qui avaient enfin des provisions et des aliments substantiels apres s'6tre constimment fourris de racines; pour des parias qui n'avaient jamais connu les ddlices de la patrie, auxquels on n'avait permis de regarder qu'en arribre, dans les tlnebres du pays, et qui voyaient maintenant s'6tendre devant cux un horizon splendid comme leurs reves, vaste come leurs espDrances ! Le bonheur de la population indigene de la ville Egalait au moins celui des guerriers qui venaierie l'arracher i la main de fer du despotisme: elle vivait, clle respirait pour la premiere fois dcpuis vingt-un mois !... Des scenes attendrissantes se pas-
DEPART DE L'ARMEE FRANCHISE 293 saint dans les rues. On se rencontrait, on se reconnaissait, on s'embrassait, on pleurait, on riait, on se donnait les doux noms de freres et de sceurs [XLVI], frbres et soeurs en la patrie : les orphelins avaient disormais une mbre... La presence de l'arm6e indigene, dans la place, ne fut marque par aucun exces. Un ordre parfait y regna. On voulut cependant obliger les navires francais, sur lesquels s'dtaient embarques Rochambeau et ses troupes, a lever 1'ancre, en les menaCant du canon. Les Francais durent rdclamer, I'acte h la main, pour 6tre respects. Les indigenes se font aisnment pardonner cell brutality par leur conduite dans une autre circonstance, A la mIme 6poque. Les Anglais, depuis la capitulation, surveillaient tres activement le port. Ils ttaient impatients de saisir leur proie. Craignant que les vents du nord ne vinssent a souffler, ce qui les eft 6loign6s de la c6te et favoris6 l'6vasion de leurs ennemis, ils firent demander a Romulus un pilot, afin de s'introduire dans le port et de capture les navires a I'ancre. I~ ulus refusa. Ce refus, de quelque manibre qu'on 1'interprle, 6tait noble; noble s'il signiflait que les indigenes rdpugnaient h se meler d'une querelle ktrangere, on
s'il rait I'expression d'un sentiment de respect pour les vaincus; plus noble encore, s'il venait de I'amour-propre de ses hommes qui, arrives au terme de grands et pcrilleux travaux, dtaient soigneux d'empicher qu'il ne fit dit qu'on les avait aides, quand rdellement personnel n'avait rien fait pour eux, pas meme un voeu. Ils 6vitBrent toujours Poccasion d',tre secourus et si scrupuleusement que, durant la guerre, ils acheterent plusieurs fois de la poudre des Anglais et la leur paybrent comptant, soit en argent, soit en denrees, nc voulant absolument ricn leur devoir. An reste, ils 6taient peu sympathiques aux anciens allies du Colon : les amis do l'csclavage, comme ils lc lcir avaient declar6 dans le temps, ne pouvalent qu'etre leurs ennemis. Cependant, Rochambeau fut dans la dure necessitd de se constituer, avec son armde, prisonnier des Anglais : les forces de mer qu'il avait ne suffisaient point pour les obliger i se retire, et il reconnaissait l'impossibilit6 de leur kchapper. Une convention eut done lieu entire lui ct ses ennemis europdens, d'aprs ,laquelle (ous les hommes valides de l'apme francaise furent expedids en Angleterre ; les ma s en France, et les habitants de Saint-Domingue qui avaient suivi l'armnnd6 d6barques dans 'ile meme, sur I'ancien territoire espagnol.
DEPART DE L'ARMEE FRANCHISE 295 Le Colon eit d6 aussi se fire transporter dans la parties orientale de Saint-Domingue, qui appartenait encore h la France. II ne put se rdsondre h quitter le pays ; la fatality I'y retenait; ii songeait avec amour aux biens qu'il y avait possed6s : un secret espoir le dominait... Cependant il avait pour, si peur qu'il fallut une publication de lRomulns pour le ddcider a sortir de sa maison oi ii s'elait tenu cnferm6 jusqu'alors. II alia presenter ses hommages au vainqueur, le front humble, attitude morne. Romulus le recut avec bienveillance; mais aprbs son depart, l'expression sinistre de la figure du chef disait assez que cette bienveillance dtait dtudide. Le Colon, ddbiteur de mauvaise foi, avait affaire a un crdancier impitoyable. La capital au pouvoir des indigenes et Rochambeau parti, que pouvait faire la seule ville [XLVII] de Saint-Domingue, sur laquelle le drapeau francais flotlait encore? se rendre. On lui fermait toute issue par mer; des lots de cultivateurs et un bataillon de troupes 1'dtreignaienit par terre. Elle eit difficilemenk appris ce qui s'etait passe, si les Anglais ne s"' ient fait un devoir de le lui annoncer, joignant a cette gracieusetl l'offre obligeante de traiter avec le g6ndral commandant la garnison, aux memes conditions qu'ils avaient trailt avec Rochambeau.
29() STELLA Le g6ndral a qui fut faite cette offre, portrait un * des anciens noms de France [XLVIII]. 11 s'6tait, A la verit6, charge, il y avait un an, de l'achat des chiens destines i jouer un r6le si important dans la guerre contre les Noirs, car c'etait lui qui avait rempli celte mission trbs peu noble; mais il n'avait pas d6g6nidr de scs anc.tres. II feignit d'accepter la proposition des Anglais; mais pendant qu'il leur rdpondait, pour les inviter A formuler leurs conditions, il s'embarquait, lui, ses troupes et toutes les families qui desiraient quitter la colonies, sur trois navires de guerne h sa disposition. L'intention du g6ndral 6tait de forcer la line anglaise. 11 prCdfrait la mort a une capitulation. Les trois navires appareillbrent de nuit. Deux d'entre eux furent captures ; le troisibme, celui que montait l'intrdpide g6ndral, eut le bonheur de passer. II poursuivait sa route lorsque, sur les c6tes d'unc lie voisine, il rencontra une frigate anglaise, a laquelle il livra un combat acharn6. La frigate fut prise a l'abordage; mais le general qui avait fait trop bon march de sa vie, reput une blessure, don't il mourut peu de temps aprbs, leguant h son pays sa capture et sa gloire. c
LIBERTY, INDEPENDENCE.
On sait que la capitulation signee par Romulus portait que les malades et les blesses de l'arm6e franchise, laisses dans les h6pitaux du pays y seraient soign6s jusqu'h leur gukrison parfaite. C'Utait pour le fils de l'Africaine un devoir librement contract6, sur la foi de sa signature. II ne pouvait done manquer de s'int6resser a ces hommes que leur position recommandait ddj5, et de les couvrir de 1'6gide de son autorit6, jusqu'h ce qu'il filt possible de les exp6dier en France ; on le croyait, du moins; malheureusement il n'en fut pas ainsi. Trt jours apres le depart de Rochambeau, tous ls maladies furent retires des h6pitaux, dans le silence d'une profonde nuit, et places sur des chaloupes qui les emporterent a quelques lieues an 40.
large, oh ils furent noyds au nombre de huit q cents. Le Colon tressaillit d'dpouvante a la'nouvelle de cette tuerie. Stella en fut indignde. Sa bouche s'ouvrit pour maudire, mais elle retint le mot terrible pret h lui 6chapper. Au moment de lancer l'anathbmc contre Romulus et Remus, solidaires l'un de l'autre, responsables I'un pour 1'autre du bien et du mal rdsultant des actions de l'un d'eux, elle eut comme un scrupule de conscience, et l'indulgence lui vint, grace a cette reflexion que nous avons ddj~ faite dans un autre chapitre, au sujet des deux frbres: a Ils 6taient i peine sortis de l'6tat de nature ; d'indomptables passions les tyrannisaient; ils eurent sous les yeux le pernicieux example d'hommes 6clair6s qui n'avaient pas su se commander; leurs places saignaient encore, on avait Wte si injuste envers eux, ils avaient tant souffert !... ) La fille du ciel se rappela ces choses avec une cl&- monte bontd. La charity divine plaida la cause des descendants de I'Africaine au tribunal de son amour. L'entreprise qu'ils avaient conduit A une fin glorieuse, plaida aussi pour eux. Stella ne pouvait renier les ouvriers sans renier 'oeuvre, et kte oeuyre 6tait belle parmi toutes les oeuvres humaiies qui, partout et toujours, sont entach6es d'imperfection. Pas une qui soit complete; pas une qui rdalise
LIBERTY, INDEPENDENCE 299 l'id6al. La pensee de Dieu, traduite en faith par l'homme, perd toujours de sa virginitl. Au moral comme au physique, I'Mdifice qu'il Cl1ve le plus haut et avec le plus de soin, qu'il d6core de plus de peinture etde sculpture, oiu il prodigue le marbre et l'or, a le pied dans la bone. La vieille Europe offrait A la meme 6poque la preuve de cette veritO. Elle avait senti le besoin d'une transformation morale. Le genie de l'humanit6 s'6tait incarn= dans la plus grande nation du globe, et en avait emprunt6 la forme pour clever un nouvel edifice social sur des bases presque divines. Toutes les Ames aiman(es et dclairees s'6taient sincerement mises a l'oeuvre; et, malgr6 cet immense concourse d'intelligences et de vertus, la premiere pierre de 1'idifice fut posee dans le sang. La messagere de Justice qui s'6tait arretee au sein de la contrde habit6e par cette nation puissante, avant de venir dans la colonie, avait vu ce sang et en avait g6mi. Ndanmoins la revolution ne fut pas moudite en France ; A plus forte raison elle ne pouvait l'6lre a Saint-Domingue oh il fallait avant tout fire la part des homes. S la d6gagea la victoire du meurtre commis, sterile ivraie propre a 6touffer la semence destined a porter un jour les fruits de la civilisation. Elle fit savoir aux deux freres que l'opprobre. de ce
U00 STELLA crime leur restait et qu'il en serait ainsi de leurs crimes a venir, don't ils auraient a rendre personnellcment compete au Juge supreme. Elle ne leur avait dpargn6 dans le temps, ni avis, ni lemons, ni conseils: c'dtait pour avoir le droit de leur laisser la responsabilit6 tout entire de leurs actions mauyaises; mais, par une compensation gnd6reuse, elle adopta leur oeuvre, la sac'a de sa puissance, la nomma de son nom immortel. 11 y avait un mois environ que la guerre dtait terminde et que les indighnes avaient succ6d6 aux Francais dans la possession du pays. Leur liberty n'&tait plus contestable: Pindependance la garantissait. Stella voulut miler un parfum d'incorruplibilitd a 1'enivrante odeur de ces deux fleurs de la conqute, en leur donnant Dieu pour pere, en cIldbrant sous les auspices de son saint nom, leur 6panouissement sur ce sol en friche. Une brillante cerdmonie allait r6pondre a cette intention de la fille du ciel, dans la ville du Nord qui fut prise par les indigenes an commencement de la lutte pour l'inddpendance. Les deux frtres requrent 'ordre d'y tout disposer en vue de cette solennit6. L'appareiI militaire, uni h la pompe religieuse, devait rendirAoffrande des coeurs plus agrdable au Dieu des armes La priere devait monter au ciel, au bruit des cloches, des tambours et du canon. La fete devait avoir
LIRBRTE, INDEPENDANCE o01l autant que cola se pouvait, le retentissement, 1'clat et la grandeur du fait glorieux qu'elle avait pour but de consacrer. Stella en dressa elle-meme le programme; voilM comment fut institute notre plus grande fete national, celle qui chaque ann6e rappelle i la generation pr6sente ses devoirs de reconnaissance envers le Tout-Puissant qui I'a fait naitre heureuse et libre, d'pmour envers la g6ndration don't elle a recueilli le prdcieux heritage, et de fiddlite envers la patrie. Le moment est venu pour la vierge de la montagne de quitter lks fils de l'Africaine auxquels elle a tout donn6, gloire, puissance, liberty, et qui n'ont plus rien i attendre que d'eux-memes. Nous disons quitter: c'est le mot, selon nous, le plus propre a exprimer ce simple cloignement don't nous voulons parler. La gdndreuse fille du ciel leur a deja promise de ne jamais les abandonner, et ne fera qu'aller reprendre sa place dans les demeures dternelles oh un pouvoir invisible veille sur les peuples. Elle profitera de la solennitl qui se prepare pour leur apprendre qui elle est, mystbre qu'ils ddsiraient .nnaitre depuis son arrive a la montagne, et la cdremonie tirera un nouvel intir6t de cette grande rvdelation. 11 n'est pas encore nuit; le soleil a disparu h
OUZ STELLA peine derriere les hautes montagnes qui bordent I'horizon: un grondement prolonged, le tonnerre lointain d'une salve d'artillerie se faith entendre: c'est la ville qui announce la solennitd du lendemain. gne, descend dans la grotte, parcourt les rives du fleuve, visit une derniere fois tous les lieux oh elle a v6cu et qu'elle a bdnis. Elle fait arracher le palmier de la grotte ct d.d truire dans le camp jusqu'aux remparts: il n'y a plus d'ennemis. Rdveillde le lendemain avant I'aube, elle a pris le chemin de la ville. L'6toile du matin se levait alors: c'dtait I'aurore d'une nouvelle annde. 1804 avait devancd I'aurore. Le mois de janvier naissait dans les parfums. I1 y a des pays oh l'annde se fait vieille d'abord pour ensuite devenir jeune et mfrir. Ici, au contraire, elle commence par 6tre jeune pour mfirir et ne jamais vieillir. La route que suivait Stella 6tait bordde de campdches en fleurs; les rividres qu'elle traversait roulaient des flots de cristal; la brise qui se jouait dans ses cheveux etait fraiche et odorante ; le ciel qui s'dtendait sur sa tete etait d'un azur lini pide; I'6toile qui marchait devant elle avail 1'dclat d'un soleil. Le premierjour de janvier s'onivrait plus beau que le plus beau'jour de printemps.
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LIBERTY, INDEPENDENCE 303 La ille du ciel hata le pas vers la ville et y arrival au moment oh le canon saluait l'astre-roi, montant an tr6ne de 1'infini et pr6tant toute sa splendeur a la fete. Les deux freres attendaient leur protectrice h la porte. Ils s'inclinerent devant elle avec un nouveau sentiment de respect et d'amour, et 1'accompa- 'gnrent en grand pompe sur ]a Place d'armes. Lh se trouvaient I'armee et le people. Les soldats 6taient aligns dans un ordre admirable sur toute 'Ptenduc du terrain dispose en carr6 ; le people se pressait autour de l'autel de la patrie, construction en bois, Blev6e au milieu de ce carr6, et decoree de drapeaux, de palmes, d'attributs guerriers. Le palmier de la montagne l'ombrageait. C'Etait h la fois un ornement et un symbol. Stella l'avait fait transporter de la grotte en cet endroit et planter avec soin, afin qu'il ne perdit rien de sa fraicheur et de sa beauty. Le cort6ge s'arreta. Stella monta lentement, majestueusement comme la pretresse de la Victoire. Elle se placa sous le palmier. Romulus et R6mus se tinrent a ses c6t6s. Un silence profound s'6tait fait sur la place. Les soldats avaient mis I'arme au bras: La foe tait attentive. Remus, lnt une proclamation oii 6haient points en t'aits de feu la conduite des anciens oppresseurs, eiiip violence et leurs criines, o6h clataient
'horreur de I'esclavage et des maitres, oh rugissait la haine, oil palpitait la colbre, oil gronJait la menace. On y prenait engagementt de ne point chercher a trouble la paix d'aucune ile voisine; mais on promettait solennellement de vivre libre on de mourir. La proclamation remua jusqu'd la derniere fibre du people. Un autre acte, non moins energique quoique succinct, la declaration de l'inddpendance, fut In par Romulus. Ce pace, faith entire les g6ndraux qui avaienl eu part au succes de la guerre, liait les collaborateurs indissolublement entire eux pour la conservation de leur oeuvre. II dtait dit dans 1'acte qu'ils juraient tous a la postiritd, a l'univers, de renoncer a jamais a la France, et de mourir plut4t que de vivre de nouveau sous ses lois. Ils le jurerent r6ellement en presence de Stella et devant le people qui le jura lui-meme. Des fanfares, des roulements de tambours, des salves d'artillerie firent echo a ce serment prononc6 par dix mille bouches. De la place d'armes le cortlge, grossi de la foule, se rendit A 1'dglise oh les cloches tinterent; 1'encns fuma, la reconnaissance s'exhala en cantiques d'ac lions de grAces. Le pretre bdnit les lauriers deposes dans le sanctuaire, an pied de Dieu. Pendant le Te
LIBERTE, INDEPENDENCE 305 .eumn, le canon ne cessa de tirer, le tambour de battre, la trompette de sonncr. La vicloire recut le bapt6me de la religion : elle Ctait chrdtienne, c'esta-dire immortelle. On sortit de 1'dglise, fort d'une nouvelle conviction puis6e a la source de toute force, et I'Ame rafraichie par la priere, cette vapcur celeste qui monte et relombe en rose bienftisante sur le coenr. vers l'autel de la patrie, et cette fois y monta seule. D'une voix forte qui se fit entendre jusqu'a Pextr6mit6 de la place, elle prof6ra ces paroles m6morables:
306' STELLA Rien n'y souffre, rien n'y languit, rien n'y periclite: la terre y produit 6ternellement et sans culture. Si 1'esclavage est une monstruosit6, c'est incontestablement dans cette ile, ohi sa hideur faisait contrast avec les beautis les plus ravissantes de la creation. Ses barbares rigueurs le mettaient en conlradiction directed avec Dieu, qui se manifeste ici par tant d'ineffables bontes. (( Faites-vous nn devoir de hair l'oppression, afin de ne point souffrir a l'avenir d'oppresseurs, et de ne jamais le devenir vous-mmnes. ( Vous avez gemi de longues anndes sous le poids abrutissant de vos chains; vous avez plus d'une fois blasphdme, nid dans votre disespoir cette justice divine, qui tardait h luire, ne comprenant pas que le Ciel part sourd i vos plaintes, ignorant qu'un sibcle pour I'homme est une minute pour Dieu, et que le grand Reiundrateur se press plus de rdcompenser que de punir. Misdricordicux parce qu'il est fort, patient parce qu'il est 6ternel, I'Arbitre supreme laisse souvent subsister le crime et reticent le chaliment, comme un glaive au fourreau. On croit alors que l'injustice a detr6nd l'dquite sur la terre, que le regne du mal est arrived. L'homme pieux s'a, triste, se desole, courbe la t6te en silence, le mdchant s'enhardit, redouble d'orgucil, lance au ciel un regard de d0fi; tout a coup il disparait, et sa for-
LIBERTY, INDEPENDENCE 307 tune avee lui. Celui a qui obdit la foud!'e ne frappe pas seulement pour punir : pourquoi n'ecoutcrait il que sa colkre? II ne cbde pas au terrible besoin de faire des debris: une raison plus paternelle le decide; il se venge an profit d'une portion de l'humanitd. C'est ainsi que sa justice n'6clale qu'a une heure marquee d'avance, here toujours fdconde, mais quelquetbis 6loign6e, et qu'il fault savoir attendre avec confiance. Malheur h I'nAme faible qui doute !... ( Cependant, votre voix, la voix de vos souffrances a 6td entendue. J'etais appel6e a vous secourir; je I'ai fait. Je vous ai apparu an milieu des flames; vous avez cru voir une creature humane en peril; vous vous Ates gendreusement exposds pour moi; il vous est ensuite venu I'idWe de m'immoler a votre ressentiment, me pregnant pour une autre. Vos coeurs vous out subitement eclairde 'ien n'est plus intelligent que le coeur. Vous m'avez aim6e sans me connaitre et sans craindre de vous en repentir: Cet amour 6tait un don naif et volontaire, le plus agr6able que vous puissiez m'offrir ; je vous Pai rendu ; je vous ai seconds, dirigds, prot6gs ; j'ai veill sur vags de pres comme de loin ; j'ai garden vos munitions et vos armes; j'ai combattu pour vous, et je suis demeur6e votre amie, malgre vos erreurs et vos fautes. Quand Remus, a l'dpoque de votre dissension,
-je n'en parole que pour la condamner encore et en proscrirejusqu'au souvenir, prit le part de sesacrifier, I'6tre surnaturel qui le lui conseilla le prevint que ce sacrifice lui serait compt6 un jour. Le g6nie de la patrie a tenu sa parole ; je puis dire aussi que j'ai tenu la mienne. Tout ce qui existe en ce moment est mon ouvrage. Je suis la Liberte, ktoile des nations Chaque fois que vous lbverez les yeux au ciel, vous me verrcz. Comme l'astre immobile qui guide le marin sur les immense plains de I'Oc6an, je vous guiderai dans les champs sans limits de 'avenir. Gardez-moi votre foi; vous screz heureux a Les deux frbres et le people s'agenouillbrent, vivement 6mus. L'adorable vierge leur adressa son plus tendre sourire, et, d6ployant ses ailes d'ange, prit son vol vers les cieux. Tous la suivirent d'un ceil humide, jusqu'au moment oi elle se perdit duns l'espace, laiss aprbs elle un long sillon d'or.
S308
HAITI.
Quand Christophe Colomb, poussd par son genie, s'dlanca sur des mers inconnues a la recherche d'un Nouveau monde, il ddcouvrit, aprbs un long et p6rilleux voyage, 1'ile qui fut depuis le theatre des &v6nements don't nous avons fait l'incomplet rdcit, et quilui apparut comme une oasis d desert des mers. Les Indiens la connaissai a us le nom d'Hlaiti (terre montagneuse); il I'appela Hispaniola, INSULA SPANA (ile espagnole). Elle dtait habitle par un people doux, inoffensif, hospitalier, qui le recut avec amitid, et lui donna de l'or. te funeste present excita la cupidity des Espagnols, compagnons de Colomb: d'amis, ils devinrent ennemis; de conqudrants pacifiques, exterminateurs. Les malheureux aborigincs d'llaiti se virent