La famille captive Stella · Capítulo 3 de 16
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La famille captive

le plus 6levd du ciel. Ses rayons dard6s perpendiculairement enflammaient l'atmosphbre. La terre palpitail dans un embrasement fecond. Cette chaleur du midi allume le sang des vengeurs de l'Africaine qui s'avancent irritis,fi vreux, la manchctte levee vers la victim rescrv6e a un sacrifice expiatoire. La jeune fille est souriante et calme. Une souveraine majesty brille sur son front et rehausse 1'6clat de ses trails harmonieux el purs. Sa t6te blonde au soleil rayonne come dans un cadre d'or. Tant de beauty frappe les dcux frbres, les 6blouit, lcs fascine. Ils se regardent I'un 'autre et cherchent h s'exciter; l'hisitation ct le trouble sc dicelent dans tous leurs mouvcments. Ils s'approchent davantage, leur embarras augment. Ils veulent frapper, et 1'arme s'dchappe de leurs mains. Entibrement subjugues, vaincus, ils se pricipitent aux genoux de la jeune fille, lui demandent pardon du criminal desscin form contre ses jours, et implorent la faveur de la servir... eux qui avaient faith vacu de ne plus 6tre esclaves ! L'lnconnue, touchee de leur repentir, pouvait lenu dire en les relevant : ( Pourquoi ces demonstrations ( de respect ? ne suis-je pas votre captive ? Qu'ai-je < fait pour mdriter d'etre service par vous? Mais sachant sans doute que c'etait son droit, clle

L INCONNITE 41 leur demand simplement ce qu'ils exigeaient d'elle -pour prix de la vie qu'ils lui laissaient. S a Nous ne vous demandons rien, lui repondirentils avec enthousiasme, rien qu'un pen d'intidrt et de pitid. Depuis noire naissance, nous n'avons connu que les duretes et le m6pris. Un seul Wtre nous aimait: c'6tait notre mbre; le Colon 1'a tude. Cette ami'e perdue ne se retrouvera plus On na jamais qu'une mbre : nous serons cternellement orphelins. Ayez compassion de notre misere. Nous vous donnons nos coeurs tout entiers. Vous me donnez vos ceurs sans me connaitre, Srdpliqua la jeune fille ; c'est plus que de la confiance, c'est une imprudence que vous regrelterez pcut-6tre dans 1'avenir, Oh non, rdpondirent-ils encore plus 6mus, non il y a quelque chose en vous qui nous s6duit et nous attire, quelque chose de bon, de vrai, de grand qui ne saurait tromper. --Mais l'int6ret et la pitid d'une pauvre 6trangbre, a quoi pourront-ils vous servir ? A nous rendre la vie supportable, sinon heureuse. AprBs la mort de notre mere, nous avions la haine qui nous soutenait pour la vengeance. Le Colon puni, cette haine rest sans objet, et notre existence sans but: faites du moins qu'ellc ne nous soit pas a charge.

Comment, par quel moyen? En permettant qu'elle vous soit consacree. Quand nous avions une mere, nous nous tenions h * ses c6tBs, nous travaillons avec elle, nous souffrions avecelle, nous ne vivions que pour elle, comme nous sommes disposes a ne vivre que pour vous, si Nous nous y encourage par votre bienveillance. Vous attachez 6videmment trop de prix a un sentiment sterile. Oh vous ne savez pas ce quest la bienveillance pour des malheureux auxquels tout est hostile en ce monde !... Le travail n'est rien, la privation n'est rien, toutes les tortures physiques ne sont . ricn, compares a la douleur de souffrir seuls, sans un etre qui vous regarded et vous plaigne. Nous enviions le sort des animaux que nous paissions dans notre enfance : le bweuf int6ressait le maitre, il caressait son cheval, et nous... nous endurions d'dternels s6vices. RIgarks par le souvenir de Passassinat de notre mbre et le ressentiment d'atroces injures, nous avons Ute un moment criminals envers vous; mais vous nous l'avez d6jh pardonne. Ayez maintenant piti6 de notre isolement. Ne nous abandonnez point. Hommes sensibles et bons, leur dit la jeune fille en leur tendant la main, je me rends h vos pri6res ct je feral plus encore..., si vous demeurez ce

L'INCONNUE 43 que vous dtes. Je vivrai pres de vous et ne vous quitterai jamais, a la condition que jamais non plus vous ne manquerez au ddvouement que vous m'offrcz de vous-mdmes. Moi aussi, j'ai beaucoup h me plaindre des hommes. Les atroces persecutions des forts m'ont appris h compatir aux malheurs des faibles. Comptez done sur un sentiment susceptible de remplacer h Favenir tout l'amour de votre mere. v De ce jour, les deux frdres n'eurent plus qu'une ambition, celle de mdriter l'amitid de la jeune fille qui consentait a vivre pres d'eux, h partager leur solitude et leur misrre. Ils lui bAtirent dans l'enceinte du camp un toit de branchages, ornd de plantss grimpantes, de lianes fleuries. Cette construction rustique se transforma bient6t en un temple, et la vierge qu'elle abrilait, en une sainte idole. Un scrupule religieux leur interdisait 1'entrde de ce sanctuaire h la porte duquel les conddisaient fidblement, le martin, leurs coeurs vouds a un culte inconnu;. L'astre de leur solitude se levait chaque jour plus beau, plus radieux, plus adord. L'horizon de leur ame s'agrandissait et s'dpuraitL la lnmibre de cette ctoile qui brillait complaisamment pour eux. A measure que leur ferveur et leur enthousiasme

augmentaient, ils sentaient augmenter aussi leur foi en cux-mimes et 1'horreur de leur condition premiBre: certain adoration rehabilite et purifie, comme le culte du vrai 1)ieu. La jeune fille avait coutume d'errer le soir avec ses fiddles compagnons au bord de la rivi6rc, plantde de bambous don't les gracicuses et gigantcsques palmes mElaicni en se courbant des notes dtranges aux plaintes de la brise. Ces promenades 6taient pour les deux frbres 'occasion d'apprendre une multitude de faits intdrcssants que leur racontait la savante Inconnue verse dans l'histoire de tous les peoples et de tous les Ages. Sparlacus et d'autres noms fameux de l'antiquild leur 6taient souvent cites. Ils se familiariserent ainsi de bonne heure avec les hdroiques actions des grands hommes qu'on leur proposait indirectcment pour modules. Une fois, quittant ces glorieux snjets, la jeune Olle les entretint volontairement d'elle-m6me. Avec quelle attention avide n'dcoutbrent-ils point un r6cit don't ils etaient d'autant.plus curieux, qu'ils avaient moins os6 le manifester! Leurs regards suspendus aux levres de l'lnconnue, brillIrent d'dlonnemcnt et de joie, lorsqu'en commenQant elle leur dit: ( Mes amis, un int!rkt puissant m'empeche de vous

LINCONNUE 45

(( faire connaitre maintenant quii je suis; apprenez ( seulement que le Colon n'est pas mon pere, et que (( je me nomme Stella (1). ,

(1) toilee. (lat.)

LE COLON,

SLa jeune fille poursuivit son recit en ces terms :, Je me trouvais h Paris en 17..., miserable, d6guenille, 6trangbre h tout le monde. Je n'avais pour me nourrir que le pain de la charity publique. Encore ce pain manquait-il souvent a ma faim. Je ne l'obtcnais qu'au prix du didain et de l'insulte. Les grands me le donnaient, les uns en detournant la thte, les autres en le laissant tomber dans le ruisseau. I1 n'y avait que hommee du people, I'ouvrier necessiteux qui partageAt avec moi de bon coeur sa pitance, quand je le rcncontrais et quand il le pouvait: car il avait faim aussi. a Courant nuit et jour les rues de la grande cit6 et frappant h chaque porte pour avoir de quoi soutenir ma vie 'dfaillante, je fus remarquie par de

LE COLON 47 braves gens qui, touches de compassion, m'offrirent un asile et m'employerent; mais incapable de me plier h aucune exigence, je pris au bout de quelques jours conge de mes protecteurs pour retourner dans la rue. J'ai une aversion incurable de la gene et de l'obscurit6. Ma sante s'alttre par la plus l6gere contrainte: je pdrirais infailliblement dans un cachot. 11 fautt a mon organisation des champs sans limits, - fit-ce meme des deserts, le grand air et le plein soleil. Aussi me voyez-vous renaitre ici. c C'dtait tout le contraire chez ces personnel charitable qui m'avaient recueillie : je languissais et m'dliolais faute d'air. a Aussit6t rentr6e dans mes habitudes pricieuses d'ind6pendance et d'activitd, je recouvrai la santd et me trouvai tout h coup parade d'une beauty nouvelle. SAlors je n'eus plus besoin de mendier: les bourgeois me rechercherent, les artisans me firent fete, la foule se passionna partout autour de moi. (( Avant ce temps-la, un jour, au coeur de 1'hiver, j'6tais assise sur une borne, grelottant de froid, et devorant un morceau de pain que j'avais recu de la libdralitd d'un ouvrier. Un homme de mauvaise mine m'aborda et me dit d'une voix rude qu'il tAchait d'adoucir : Mon enfant, que fais- tu 1 ?

Rien, lui r6pondis-je, je mange mon pain, comme vous le voyez. Et o I Pas-tu pris, ton pain ? C'est uin present de 1'ouvrier qui vient de passer. Comment le nommes-tu, cet ouvrier ? Je ne le connais pas. As-tu des parents a Paris ? Non, Monsieur, aucun. Et qui done a soin de toi dans cette ville maudite of tant de malheureux meurent de faim et de besoin ? Personne, Monsieur, j'y vis aux d4pens de la pitid publique. Est-elle bien gen6reuse, cette pitid publique ? - dit ironiquement mon interlocuteur. Pas toujours, lui rdpondis-je; cependant quelquefois le pauvre donne au pauvre. C'est vrai, continua-t-il, mais puisque tu es ici sans famille et par consequent expose, un jour ou I'autre, a mourir de misere, viens avec moi A Saint-Domingue. La terre y produit sans culture ; on y ramasse de l'or sur les chemins. En deux jours je ferai fortune et je t'dpouserai. ( La proposition me scandalisait; je gardai le silence. Quoi tu n'acceptes pas? poursuivit le sinis-

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tre personnage, apres avoir vainement attend ma rdponse: la perspective de la richesse te tronSverait indiffdrente..., dans ton 6tat.... ? mais... c'cst impossible; peut-6tre crois-tu que je te trompe, viens done et tu verras. SAyant prononce ces paroles, il s'avancn pour saisir mon bras ; je bondis en arribre. Qui 6tes-vous, Monsieur? m'6criai-je avcc un invincible sentiment d'effroi et de d6goit. Ah tu m'interroges? reprit-il en se mo. quant. La precaution est excellent Ii me serait trbs facile de t'en center, si je voulais abuser de la credulit6 de ton age; mais que gagnerais-je h te tromper? Mon intention, au contraire, est de te parler franchement: me suivras-tu ? Oui, r6pondis-je machinalement. Jure-le-moi. Je le jure ! Maintenant 4coute: j'appartiens a une famille obscure et sans fortune. Je n'avais qu'un tris modique heritage; je l'ai dissipd. La misbre habite mon toit et m'en chasse. Je m'embarque pour SaintDomingue. En France, je train une pdnible existence avec la honte en perspective. Dans la colonie, je serai bient6t riche, puissant, considdr6. II n'y a pas a balancer, partons! a Ce dernier mot profre6, il avait franchi la dis-'

tanes qui nous separait et n me -tenil par Ia robe; au movement brusque queje fis de mon c6td, un lambeau du v6tement lui resta dans la main, et je me sauvai a toutes jambes. L'aventurier ne se donna pas la peine de me poursuivre. 11 prit son chemin. vers une des barri6res. Dix ans apres, cet homme, pour lequel j'avais une aversion incurable, jouissait, ainsi qu'il l'avaitpredit, d'une grande fortune et d'un immense credit: ce fut le Colon, votre maitre.), Une exclamation des deux frbres interrompit la jeune fille. Reprenant h l'endroit de ses premiers: suie's a Paris, ele ajouta : Y J'avais singulibrement grand dans l'imagination du people. II m'appelait une fee, m'attribuait des pouvoirs surnaturels. Je possedais, a Pen croire, le secret de le rendre heureux; c'6tait bien 1I mon d6sir, je sympathisais vivemept a ses souffrances; mais son bonheur ddpendait de lul1 mime. Dans les chantiers, aux coins des rues, sur les places publiques, j'etais flattde, honorde, encens6e comme une divinity. Ce culte honnite et pacifique plaisait a mon coeur. J'en 6tais mmnie fire. Malheureusement le people ne s'arreta pas la. Sa passion superstitieuse s'exalta de plus en plus et deborda rap:dement en fire delirante, en veritable frendsie.

LE COLON 51 < On se battait, on se tuait, on s'6gorgeait enon nom. Le sang ruisselait, les cadavres s'amoncelaient, les t&tes couples surgissaient au bout des piques. A cette vue, la frayeur me saisit, mes idecs se troublerent de tell sorte que, croyant 9tre poursuivie par ces memes hommes qui s'entre-tuaient pour moi, je me mis a fuir, folle de peur, sans savoir oii j'allais. Arrive h un port de mer, je me jelai sur le premier navire en depart, et quittai la France. Le cri :Terre I me tira d'une sorte de lIthargie qui avait dur6 tout le voyage. Nous 6tions A SaintSDoningue. < Une nouvelle frayeur s'empawa de moi lorsque nous d6barquAmes. J'aper.us, au milieu des personnes r6unies sur la grave, mon ancienne et detestable connaissance de Paris. ( Le Colon, puisqueje l'ai dejh nomm6, se presenta hardiment, me r6clama come sa fille,.et rf-en!raina de force a sa voiture. ( Ma premiere nuit sous le toit de cet insolent parvenu fut horrible. L'inqui6tude et le malaise bannirent le sommeil de mes yeux ; il me semblait i chaque instant ouir des pas dans ma chambre, ou voir un spectre d6gofitant devant mon lit. c Le Colon vint familibrement le lendemain me

ddci4w que, pour tenir sa promesse d'autrefois, il dtait prte a m'6pouser. Moi votre femme ? -- lui rdpondis-je avcc indignation, y pensez-vous, Monsieur ? Oui, j'y pense, et trbs sdrieusement, ajouta-t-il d'un ton railleur qui tenait du cynisme. Je dirai alors a vos amis combien votre conduite envers moi est odieuse. Tu ne le diras a personnel. Pourquoi? Parce que personnel ne te verra, personnel ne te parlera. Vous comptez done m'enfermer ? Jusqu'a ce que tu consentes h m'appartenir. Quelle lchet ! I1 cofte si peu de m'aimer. Vous n'6tes digne que de mon m6pris. N'importe; sois toujours a moi, et je te tiendrai quite du reste. Jamais, jamais ! Eh bien tu seras prisonniere !... Ces paroles du Colon firent courier le frisson dans tous mes membres. La prison, pour le motif que vous savez, est le dernier tourment que je puisse endurer: mieux vaut cent fois la mort. Je la sollicitai de la colere du monstre.

LE COLON 53 SVous etcs un infAme, lui dis-je aveqJo courage du desespoir. -- Prenez-moi la vie, puisque *le hasard m'a fait tomber entire vos mains: c'est ainsi qu'agirait une bete sauvage ou un brigand dcs grandes routes, don't vous diffdrez si peu. c Le Colon ne se montra nullement irrite, et sa menace s'executa a la lettre. Je fus 6troitemcnt enfermde. Le jour, on laissait pn6ltrer un pen d'air dans ma chambre, afin de ne pas m'exposer a une asphyxie violent; mais, le soir, mon impitoyable ge6lier verrouillait lui-meme les portes de mon cachot. c II attendait patiemment du temps un consentement arrachi h la souffrance. Cependant je n'avais d'autre soci6t6 que la sienne. Une couleuvre m'eit fait moins d'horreur. SVous comprenez que je n'tais pas de taille a prolonger la lutte contre mon ennemi. La volonad me soutenait scule. Je n'eusse pas tard6 h pdrir si vous n'6ticz venus, sans le savoir, h mon secours. a Et, ce bonheur, je l'ai di peut-6tre a l'intdrft que vous m'inspirez depuis longtemps. SDe ma prison, je vous entendais g6mir ; j'assistais, invisible, a vos tortures, et je vous plignais sinccrement. Vous aviez en moi une amie que vous ne connaissiez pas, et don't vous soupconnieu h peine existence. J'ni trouv6 rdciproquement en vons des

lib& teurs sur lesquels je ne comptais point. La tyrannic brutale et impie de la force a le privilege de reunir ainsi centre soi des coeurs strangers les uns . aux autres, et qui ne sont jamais entendus: ligue mystdrieuse et sainte, phenomene providentiel, d'ob naissent presque toujours le salut de la faiblesse et le triomphe de lajustice.

N

LE SONGE.

* Sella avait excite 1'imagination des deux frbrcs, autant par les circonstances 6mouvantes de son recil, que par ce voile de mystlre don't elle s'enveloppait pour cacher la divinity qui voulait se laisser deviner, mais non point Wtre vue encore. Romulus et RBmus, dans cette situation d'esprit favorable aux raves, s'endormirent et eurent tous les deux le mime songe. Leur mere leur 6tait apparue, sevbre et triste. Ses traits respiraient la souffrance; ses places saignaient encore. Elle 6tait d'une maigreur excessive. Tout ce qu'elle avait de graces et de beautW avant la mort avait disparu. Debout devant la couche des deux freres, elle les

*considdra longtemps; et, d'une voix sourde, prononca ces paroles, qui semblaient sortir d'un s6pulcre: c Fils denaturds, est-ce ainsi que vous songez h moi ? Est ce ainsi que vous prenez le soin de mavengeance ? Vous croyez avoir tout fait, en incendiant 1'habitation du Colon, et vous vous endormez comme le laboureur h la fin de sa journde. Mais ktesvous bien sirs que votre ennemi n'existe plus ? Avez-vous remud les cendres de sa maison, pour y chercher les preuves de sa mort ? Ma vengeance pourtant valait bien cette preuve; j'ai. donnd tout mon sang pour vous !... * Le reproche 6tait cruel et mdritd. Romulus et Rnmus ne parent y rdpondre que par leurs larmes. L'Africaine, apres une pause solennelle, continua: SC'est en mon nom que vous avez pris possession de cette montagne; c'est moi qui vous ai suggird l'ide d'y 6tablir un camp. A quoi serviraient des remparts, si vous n'aviez a vous defendre ?Cette simple reflexion vous eut preserves de l'oubli de vos devoirs, et vous ne Iavez point fait: c'cst que vous ne m'aimez plus... Votre indifference est une trahison. Je viens m'en convaincre, pour vous renierl'un et l'nutre.*

'LE SONGE 57

Lcs pleurs des deux freres redoublerent.

..... Lacrymai ponder vocis habent (1).

L'Africaine, altendrie, change de ton, ct reprit avec bont : a Mes enfanis, ii est des cas on l'homme doit so defier de lui-mrme comme d'un veritable ennemi. Ce qu'il a vu souvent n'existe pas, et ce qu'il n'a pas vu existe. II faut done que, se tenant en garde centre soi pour ne pas tomber dans ses propres embiches, il ne neglige aucun moyen de s'assurer de la v6rilt, quand il le peut et quand il risque avec sa vie des intlrets plus precieux que cette vie memc. * Levez-vous, allez interroger les ruines de l'habitation incendide du Colon ; fouillez ces ddcombres ohi doivent s, retrouver ses rcstes. S'ils n'y sont point, revenez, aiguiscz de nouveau vos inancllettes et vos haches, consolidez vos remparts et faitcs sentinclle: sinon, malheur a vous D April s avoir dit ces mots, le fant6me s'dvanouit. Couch6s sur le mime lit de feuilles, et agites du mime rcvc, Romulus et Remus poussbrent un mtme cri qui les ddlivra de ce pinible cauchemar. Ils se reveillerent les yeux humides, l'esprit bouleverse.

(1) Les larmes ne sont pas moins 6loquentes que les paroles. (Ovid.)

L'as-tu vue ? denanda le jeune frere, - elle 6tait l tout a l'heure. Elle a parl longtemps, I'as-tu entendue? - demanda dgalement Romulus. Comme elle est triste et change !... Comme ses paroles sont navrantes! Mais, ce n'est done pas un rave ? s'ecrierent tous les deux en se regardant avec une sorte de terreur. Dis-moi, frere, ajouta Remus d'un ton chagrin, est-ce qu'elle t'a accuse comme moi d'avoir oubli6, trahi tes devoirs ? Elle a fait plus, r6pondit Romulus; elle* a menace de me renier dans sa colbre. Alors tu as aussi requ l'ordre d'aller fouiller l'habitation du Colon pour y chercher la preuve de sa mort ? Et de revenir, cette preuve manquant, fire de nouveaux prdparatifs de defense. II n'y a plus de doute, reprit le second fils de l'Africaine avec conviction, notre mere nous a visits dans le sommeil. Ses reproches sont l'expression d'une tendresse austere; son ordre derive d'une sage volont6 qui se propose notre bien pour objet. Profitons des avis salutaires de la tombe, kt faisons tout cc qui nous a te0 prescrit. C'est ma pensde, rdpondit Romulus;

L, SONGE 59 Sins plus de retard, ils se lev6rent et partirent Sseuls, sur la foi de ce songe. La nuit d6ait avancee. Quelques nuages rayaient de blanc le ciel d'un azur sombre. Les ktoiles conmmencaient a pAlir vers l'Orient. Des montagnes lointaines, encore dans les tnb6bres, apparaissaient Come d'immobiles giants drapes de longs manteaux noirs. Romulus et Rdmus s'6taient mis pr6cipitammcnt en march pour I'habitation du Colon, sans calculer la distance, et le temps qui les sdparait du jour. Ils 6taient a peine h un tiers du chemin, que les premibres lucurs du matin cclairBrent Phorizon. Force leur fut de s'enfoncer dans les bois. Is se consulthrent pour savoir s'ils devaient avancer ou rdtrograder, ce qui efit t6 plus prudent; mais la volonte de I'Africaine dtait si imperative et si nettement exprimec, que l'Mluder leur paraissait un crime. Ils marcherent pendant plusieurs heures. Les ruines de la maison incendide s'offrirent enfin h leur vue, derriere le rideau transparent de la fort. Ils montlrent sur un arbre afin de decouvrir ce qui s'y passait. Rien d'extraordinaire de ce c6te; mais sur la grande route, h une petite distance, s'avancait le Colon avec une arm6e. Descendre de l'arbre et reprendre en toute hate le chemin de la montagne, fut pour les deux frbres

l'affaire de quelques seconds. Ils coururent d'une haleine jusqu'" leur camp. devant d'eux comme une sour inquible. Cet space de plusieurs lieues, aussi rapidement franchi qu'eit pu le faire un cheval, ne leur laissa pas mdme la force de parler. Apres un repos indispensable, ils raconterent, sans omettre un seul detail, le songe qu'ils avaient eu, leur depart si promptement rdsolu, qu'ils n'avalent pu en prdvenir Stella, leur ascension sur l'arbro, dans le voisinage de l'habitation du Colon, et la d6couverte important qu'ils avaient faite, grace a ce songe: Oh! notre mere, notre m6re, - s'cribrent-ils dans l'exaltation d'un sentiment puissant, notre m6re aussi bonne, aussi ddvoude pendant la vie que gendreuse et attentionnde apres la mort, sois bdnie Et l'dcho sauvage de la monlagne sembla rdpdter avec bonheur ce cri spontand de reconnaissance humane. Romulus et Rdmus repassbrent leurs outils sur la pierre et firent quelque utile addition a leurs ouvrages. Ils propos6rent ensuite h Stella de l'emmener dans une grolte, creusde par la nature au flanc de la montagne. C'dtait une retraite parfaitement sure : elle n'dtait pas visible d'cn has, un group d'arbres touffus en

LE SONGE 01 inasquait l'entree, et la montagne, escarpte audessus comme une muraille, ne permettait d'y descendre qu'en s'accrochant 4 cps lines flottant sur I'abime. me proposed l,, dit-elle, une action hontcuse: le Colon n'cst pas moins mon ennemi que le v6tre. 11 m'appartient autant qu'h vous de le combattre. Je veux OtreprBs de vous et avec vous. Toute femme que je suis, je puis 6tre encore utile. Vous nous rendrez timides, objeclbrent les deux fr6res, en vous exposant sous nos yeux. * Je pretends, au contraire, vous donner de l'assurance par ma fermetd. Vous n'avez pas d'armes, object6rent-ils encore dans l'espoir de vaincre sa s6ricuse persistance. Avec quoi combatlrez-vous? Je n'ai besoin que d'une lance; vous m'en fabriquerez une d'un bois solid et dur. Ma resolution est indbranlable ; no la combattez plus. Je partagerai vos pdrils, et, quel qu'il soit, je subirai votre sort. L'homme qui eit dit ces paroles etit dtl noble, la femme qui les prononca ful sublime. Ses compagnons enthousiasmis regrettlrent de n'avoir plus rien a lui offrir, lui ayant dija donnd leurs cceurs,

L'ATTAQUE.

Aux armes, aux armes !! ! Le cri de guerre, cc fut Stella qui le poussa. Placee h l'entrde du camp, la lance h la main, la poitrine decouverte, les cheveux au vent, elle representait et personniflait la Pallas antique. Sa mission 6tait de surveiller 1'ennemi et de signaler ses movements aux deux freres et h leurs compagnons, places h la portde des masses de pierres qu'ils avaient suspendaes sur la route pour les faire rouler au moment opportun. Romulus et Remus avec leur petite armie, ne pouvaient guere engageit, on le sait, qu'un combat a l'arme blanche, dans lequel ils devaient computer particulierement sur leur 4nergie corpo- -relle. Leurs bras 6taient vigoureux, leurs man-

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