Premiers présages
II est plus facile de nier que de prouver contre la vdrite de ce que j'avance. Si cependant vous 6tiez sincere dans votre desaveu, si vous ne portiez qu'h votre insu le joug de cette influence ennemie, il suffirait du moindre acte de volont6 de votre part pour le briser, et alors !,.. nous serious prdserves des maux que je redoute.... Eh bien frbre, rappelez-vous une fable qu'aimait h center notre mere et don't la morality est frappante, ou plut6t, 6coutez: ( Un jour, dans une fort, le figuier maudit, plante stdrilisde par la col6re celeste et destinde h ramper pour 6tre l'image du mdchant suikla terre, s'adressa aux arbres de son voisinage et implora. de leur piti6 un appui pour ses faibles branches. Ils refuserent tous impitoyablement connaissant sa maliie, sa perversity native, tousexceptd l'orme candide et bon qui, touch de ses priIres, se courba vers lui, avec une complaisance paternelle, afin de lui procurer la facility de monter. A peine l'ingrate plante eut-elle obtenu l'appui qu'elle desirait, que s'dlevant rapidement, 6tendant ses branches, multipliant ses rameaux, elle atteignit le'faite de l'arbre, 1'Itreignit avec rage, s'incrusta dans son coeur, devora sa substance. L'orme languit, se dessecha, mourut, et le figuier maudit, hdritier de la vie de ce cadavre, devint le plus gros arbre de la fort. v [XI]
F1iN DE LA GUERIE -TRANGERE 431 IRomulus fit peu de cas de cet avertissement fraternel. II persista dans son aveuglement et offrit au Colon toutes les chances qu'6piait celui-ci pour parvenir i rdtablir sa domination infernale. Et voici ce qu'il advint.
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MACHIAVELISME COLONIAL.
Le Colon, comme le figuier maudit, abusant d'une" confiance trop facilement acquise, domina Romulus et le rendit forcement complice de sa politique t6n6breuse. II le persuade que IRmus e1Vi ii ennemi don't il fallait chercher h se defaire, pfeP' que ce dernier 6tait rdsolu, entreprenant, parce qu'il jalousait l'autorit6 de son frere. Pourquoi jalousait-il cette autoritO? C'est ce qu'un autre que le Colon efit Wtd 1*ibarrass6 de dire: car le frere qu'il calomniait, administrait une portion de la colonie et s'etait fait une position presque indCpendante, malgr6 laquelle il n'avait jamais contest 1'autorit6 de son frere, ni meme hesit hi luiobeir. Sa conduit protestailcontre toute supposition d'envie ou de jalousie. D'ailleurs,
MACHIAVELISME, COLONIAL 133 jouissant d'une universelle estime, bien vu de la m6tropole autant que son frbre, Remus avait-il quelque chose a lui envier? Le pouvoir qu'ils exer, Client l'un et l'autre n'6tait nullement incompatible avec la bonne harmonies qui avait toujours regn6 centre eux. Ces deux pouvoirs, dans ltur action, se touchaient sans se heurter. I1 est clair que la cause dela pr6tendue jalousie que voulait prouverle Colon n'cxistait pas dansles faits ; il fallait done la trouver ailleurs, et son esprit, infect. des plus odieux pr6jug6s, les tira de ces prejug6s memes. Vous differez de votre frere par la couleur de la peau, dit-il h Romulus; vous 6tes d'une nuance d'6piderme plus foncee que la sienne : voillt pourquoi il vous croit moralement place au-dessous de lui, et souffre avec peine que vous Ic commandiez. I1 est audacieux, intr6pide. Vous avez tout h craindre de lui. Pressez-vous de vous en defaire, votre sOreld 'exige. , S'il est 6tonnant que Romulus fut assez credule pour se laisser prendre an piege de ce grossier mensonge, l'impudeuce du Colon, qui osa s'en fire une arme, 6tant lui-meme si pen semblable, par la teinte. de 1'dpiderme, h celui qu'il endoctrinait, a titre d'ami, est vraiment plus. tonnant, encore. Une miserable question, la plus miserable qui ait jamais dt6'soulev6e parmi les homes, est sans con- ..~~~ ... .1" "
tredit la question vulguiremeiiL apple de coueur'. Elle renferme une proposition don't le simple knonc6 est absurde, et qu'il est consequemment inutile ct meme ridicule de discuter, Les raisons, d'Olre de l'esclavage et des prTjugEs qul en forment le bideux cortege, sont connues. Elles tiennent totes h une insatiable cupidity. Pour torturer sans remords les malheureux Africains, les mattres, voilant le crime sous le sophisme, ont pretendu qu'ils 6laient inf6rieurs aux autres individus de 1'espece humaine, par cela seul qu'ils 6taicntnoirs. Beaucoup, qui n'6taient pas des maitres, sans doute a leur grand regret, - l'ont aussi dit et ecrit. Mais cette inf6riorit6 est si peu demontree, que nous sommes convaincu que ceux memes qui l'ont ktablie en fait n'ont jamais pens6 qu'elle existat rdellement. Y a-t-il une couleur privil6gide dans la nature? Quel est I'animal don't on peut juger de la quality par le pelage ? Les prejuges d'6piderme sont de malveillantes stupiditds; la haine de couleur est un mensonge insigne : on hait dans autrui, lorsqu'on salt hair - le m6rite, les vertus, les biens qu'on n'a pas'; on ne hait point sa couleur. Maudissons toutefois ces inventions diaboliques accredities par le machiav6lisme des Colons, et qui, furent mortelles h leurs propres auteurs!. ..... ...... . . . . . . . . . . .
MACHIAVELISME COLONIAL
Romulus adopta les preventions que lui communiqua son faux ami: il devint mefiant et hostile. Remus prit un air de superbe d6dain et brava le Colon cach6 derribre son frbre. Un choc violent, meurtrier, ne pouvait tarder a avoir lieu entire ces fils de l'Africaine, si 6troitement unis naguere et maintenant divisds par les machinations d'un lache ennemi qui poussait le fire aine contre le plus jeune, dans l'interet d'une poli4 tique don't nous avons ddjh expliqud le but. II n'dtait donn6 a aucune puissance humaine de jirdvenir la catastrophe terrible qui se preparait, pas m6me h Stella, sublimaincarnation de la pens6e divine, ange tut6laire des deux freres vers qui, au dernier moment, ils se rendirent, non plus ensemble, comme autrefois, dans leurs beaux jours de confiance et d'amitid, mais separ6ment et en se cachant l'un de l'autre, selon la coutume des ennemis, pour lui demander assistance et teacher d'obtenir qu'elle se pronongct en faveur de l'un d'eux. A quoi edt servi intervention bienveillante de la jeune fille dans cette querelle envenimee, au milieu de l'exaltation croissante des parties? Si ses conseils si sages, si gendreusement prodigues h une autre 6poque, n'avaient pu prevenir cette extremity
fiAcheuse, que ferait aujourd'hui sa simple mediation ? Elle serait done oblige de prendre parti, d'adopter une banniere, d'douser une cause; mais laquelle? Celle de Romulus n'dtait pas assurdment la meilleure: le Colon y etait trop personnellement int4ress4 pour qu'elle ffit morale. NManmoins, ce fils de l'Africaine, h qui la victoire allait colter si cher, ne mdritait-il pas quelque pitid ? La cause de R1mus etait just: il s'opposait au rdtablissement d'une domination impie ; il defiait et essayait d'intimider l'adversaire perfide qui fournissait contre lui des armes empoisonndes i son frbre. II se trouvait dans le cas de 1lgitime defense, mais d'avance sa cause 6tail perdue. Stella le savait. Elle ne voulait pas embrasser le parti du jeune fire pour assurer son triomphe: que serait revenue, en effet, la lecon salutaire promise a ceux qui n'gtaient appel6s h connaitre le bien, h l'apprecier, qu'aprbs avoir fait le mal et en avoir souffert? Retenue par toutes ces considerations, 1:l jeune fille ne se prononca point, quoi que fissent les deux frires qu'elle aimait 6galement. Cependant, la neutrality qu'il fallait garder, alors qu'elle eft tant souhaitd de s'interposer entire ces deux hommes prets a en venir aux mains, la contra-
MACHIIAVELISME COLONIAL 137 riait douloureusement, ct le sang qu'on allait repandre, ce sang de la guerre civil que le sol de la patrie ne boit jamais qu'avec degout, ce sang, quad elle y songeait, 6pouvantait sa pensee. Elle eit fui cette here de Saint-Domi.ue, ainsi que dans le temps elle avait fui de Paris, si elle eit pu se resoudre h abandonner le dep6t don't elle s'6tait volontairement charge, si elle n'avait eu pour asile cette grotte de la montagne, d'ob elle ne pouvait 6tretimoin de la lutte entire frcres.
AMOUR ET RIVALIT].
Romulus et R6mus, aprbs. leur dernibre visit h ciliation. La vierge de la montagne, ayant refuse formellement de se prononcer entire eux, ils trouvaient danscerefus une nouvelle raison de se fire la guerre. La voiedes armes leur paraissait 6tre la plus prompted et la meilleure pour decider les preferences de la jeune fille. Un deplorable changement avait eu lieu dans leurs eoeurs. Ils n'aimaient plus Stella comme on aime Dieu, avec desintdressement et abn6gation. Ils l'aimaient pour eux-memes, pour les avantages attaches a sa precieuse alliance, et la convoitaient ardemment,. 'un h l'exclusion de l'autre. L'amour divin est tendre, gindreux, auguste commie so!
AMOUR ET RIVALITE 139 objet; I'amour human est Apre, 6troit, 6goiste : ce sentiment deprave les rendit rivaux. Dans leurs r&ves d'ambition, ils calculbrent les chances de la guerre, chacun selon ses esperances, et se dirent en particulier que Stella, malgrd ses scrupules, serait force de couronner le vainqueur, de s'unir h lui, de le doter de sa puissance, come si cette puissance, attribut divin, pouvait ktre s6par6e de la justice et contrainte par la victoire de se prostituer au crime. Ils ne se souvenaient plus de rien. Leur enfance malheureuse, leurs premiers travaux, les combats de la montagne, leur entreprise contre les Anglais, leurs rivers au debut, les perils braves ensemble, les succes dus h leurs communs efforts, tout s'6tait efface de leur mdmoire. Ils oubliaient meme en ce moment qu'ils 6taient frbres. Sourds aux maternelles lemons de 1'Africaine, aux avis dclairds d'une fille du ciel, ils allaient compromeltre fIllement leur gloire acquise, leur fortune mililai;e et jusqu'A cette existence devoue-e a l'accomplissement d'un devoir sacr6, et qui consdquemment ne leur appartenait pas. Le besoin de se mesurer les tourmentait 1'un et I'autre. Pour lirer l'ep6e du fourreau il ne leur manquaitqu'une occasion : elle ne se fit pas attended. Plusieurs agents franqais s'6laient succedd dans
14U STELLA la colonies, depuis le depart de celui qui mourut fiddle i la liberty. Tous et tour h tour avaient agi et parld dans le sens du Colon, en pr6chant la discorde, en excitant Romulus centre son frbre. Le dernier de ces agents, celui qui eut la trisle gloire d'avoir allumB la guerre civil a Saint-Domingue, elait arrive dans le pays a la fin de la guerre dtrangBre, presqu'h I'instant oh les deux freres Iraitalent avec l'armie anglaise de l'evacuation de I i:e qu'ils avaient si bien defendue et conserve intaclo a la France. Il trouva ces hommes trop grandis pour pouvoir les rabaisser. L'dclat de leurs victoires se refl6tait sur leurs noms. Leurs services n'dtaient pas contestables : les faits se passaient d'interprete. II n'essaya done pas d'amoindrir le pouvoir don't ils 6taient rev6tus, pouvoir militaire plus rdel que celui tout moral qui se rattachait a son caract6re et a sa mission. 11 se prit autrement pour arriver aux fins qu'il so proposait. On volt tr6s souvent des chefs favoris6s par le sort dos armes, s'appuyer sur leurs succ6s pour briser l'autorit6 16gale place au-dessus d'eux et qui leur fait obstacle. 11 pouvait en 6tre ainsi des fils de l'Africaine. L'agent congut cette crainte, mais ne la montra point. Sa s6curit6 faisait seule sa force.
AMOUR ET RIVALITE 141 11 eut avec les deux freres une entrevue, oh ii s'6tudia a exciter, par une difference dans la consid6ration marquee a l'un et h l'autre, la jalousie de Romulus centre RMmus, en faveur de qui la distinction 6tait faite. Ces hommes etaient devenus puissants et en meme temps dangereux, puisqu'ils pouvaient secr6tement viser A I'ind6pendance. Les forces don't ils disposaient etaient sans contre-poids. II n'y avait qu'un moyen de contrarier leurs projects ambitieux, - en supposant qu'ils en eussent, c'6tait de les diviser, de les opposer I'un i I'autre, de porter leur double influence h se combattre, et logiquement a se d6truire. L'agent ne recula pas devant l'emploi de cet odieux moyen. II se rencontra dans un meme milieu d'iddes avec le Colon qui, de son c6td, poussait de toutes ses forces i la guerre civil en vue de 1'esclavage. L'envoyd de la metropole dut croire naturellement la parties gagnee, lorsque, apres l'entrevue don't nous avons parlk, Romulus, de son propre movement, lui confessa, dans une lettre, sajalousie contre Remus. Ce premier point obtenu assurait l'accomplissement du reste. Il ne s'agissait que d'etre prudent. L'agent ne sut pas l'6tre assez pour le succ6s de sa politique. Lanc6 au milieu des tin&- bres d'une -voie tortueuse il rencontra des difficulties
imprivues, s'embarrassa et finit par se heurter' contre Romulus, qui le contraignit h quitter SaintDomingue. Evidemment ce rdsultat n'itait pas celui sur lequel il avait compt6. II reconnut trop tard ses fautes. Les choses s'6taient compliqu6es avec une telle rapidity que, se trouvant tout h coup en face d'une insurrection, il 6crivit h Romulus pour lui demander des secours, tandis que cette insurrection 6tait l'oeuvre de Romulus lui-m6me. L'agent fut tired violemment de I'erreur oh il dtait tomb6. La v6rit6 lui apparut alors menacante.et terrible. II fallut partir. En s'embarquant, il adressa une d6p6che h Remus pourle d6gager entibrement de l'autorit6 de Romulus, qu'il accusait de trahison envers la France. II maintint, en outre, Rdmus dans son commandement, don't les bornes 6taient fixees par une loi qui ddlimitait les ddpartements de la colonie. Les limits du department sous les ordres de Rdmus avaient.dt d6termindes arbitrairement et d'une manibre plus restreinte qu'elles ne le furent depuis par la loi que citait I'agent. II en r6sulta que le commandement du jeune fils de l'Africaine dtait jusqu'alors circonscrit, et qu'il devait tenir autant h 1'dlargir, a entrer en possession de tout le territoire
AMOtR ET RIVALITE 143 qui en dependait, que Romulus a ne pas souffrir ce qu'il consid6rait comme un empidtement. La decision de Pagent 6tait celle d'une autoritd ldgitime; elle s'accordait d'ailleurs avec les dispositions formelles d'une loi. R6mus avait raison de s"y attacher fortement; elle lui constituait un droit iegitime; mais on pense bien que Romulus ne s'dtait pas rebel centre cette autoritd disparue pour ensuite se soumettre a une decision 6man6e d'elle, surtout quand cette decision portait atteinte a son pouvoir. Cette question de limits exaspirales deux rivaux; c'3tait l'occasion qu'ils attendaient pour terminer leur querelle. Romulus se h'ta d'envoyer occuper par une armie des villes renfermies dans le commandement de son frere. Remus, i son tour, fit marcher des troupes afin de prendre ces villes. La premiere [Xll] qu'elles atteignirent fut le thditre d'un combat sanglant of elles remporterent advantage . Elles marcherent de nouveau contre un bourg [XIII] plus 6loignd, qu'on leur abandonna sans resistance. Remus y tint garnison et le fortifia. Lh s'arrkterent seA operations militaires: lh fut aussi sa perte. Dans les populations soumises h Romulus, parmi
144.- STELLA les officers memes de son armde, Remus comptait de nombreux partisans, prdts h le seconder et a se declarer pour sa cause, s'il avait poursuivi ses succs. Tous ces coeurs s'6taient donnas a lui, connaissant I'association monstrueuse qu'avait former son frere avec le Colon, don't la pernicieuse doctrine enseignait la violence et pr6conisait l'esclavage. Ils attendaient que Remus eft profit de ses premiers avantages pour marcher toujours en avant. La victoire Btait facile avec le concours de tant de sympathies. II la didaigna, se condamna volontairement 4 la dfaite, et abandonna a elles-memes ces sympathies qui, ne pouvant se dissimuler, dclatreoot violemment et furent 6touffees dans le sang.
LE GENIE DE LA PATRIE.
Pourquoi R6mus, avec son bouiltant courage, son invincible aud'ace, s'arreta-t-il au milieu de ses sacces, come s'il n'avait voulu que fire respecter son -commandement, conqu6rir les villes disputes, proteger ses limits? Lui r6pugnait-il de complete un Iriomphe qui avait ddjh coit6 du sang ? L'ambition s'dtait-elle subitement tue en lui pour laisser parler seul Pamour fraternel ? Pourquoi fut-il si tilde apres avoir 6te si ardent? pourquoi ndgligea-t-il d'augmenter son armie limitee i un petit nombre de braves? Quelle confiance si grande. avait-il en luimeme, en sa valeur, qu'il crut inutile de se procurer de nouveaux soldats ? Place h la tdte de populations devoudes,. pourquoi ne souleva-t il pas ces populations, aussi int6rcss6cs que lui h s'opposer a
'4b STELLA un envahissement de leur territoire ? Pourquoi n'imita-t-il pas son frere qui, non content de le designer a la haine publique, fit des levies en masse et tous les pr6paratifs d'une guerre a outrance ? Pouvant Otre vainqueur, le jeune fils de I'Africaine donna par sa conduite h penser qu'il prdfdrait 6tre vaincu ; il part moins craindre les fourches caUdines de la defaite, que les faveurs importunes de la victoire attache h ses drapeaux. Pourquoi cela? C'est ce que l'histoire n'a pas dit. Elle a bien assign6 des causes probables aux 6vinements don't Remus fut victim par sa faute ; mais cette faute est demeurde inexpliquee, et nous ajouterons, inexplicable pour quiconque ignore la consideration seerete et puissante qui prevalut dans Pesprit du frere de Romulus. L'histoire ne peut dire que ce qu'elle sait. Sa vue, borne a l'horizon des choses naturelles, saisit difficilement la veritd qui luit au delay. Le merveilleux n'est pas de son domaine. Elle abandonne le champ du mystbre au roman, tout aise d'avoir cette fois a raconter une action sdrikese-lie au niioif cache que voici: C'etait le m6me jour de 'entree RlI RImus dais le bourg, qu'on lui livra sans combat. 11 itait" d 4cided a marcher en avant. L'ordre avait Wtd donned aux troupes de se tenir pretes pour le lendemain. Le soir il parcourut lcs bivouacs et tint quelques props fami*
LE G4NIE DE LA PATRIE
liers aux soldats; puis on le vit s'dloigner, franchir la ligne des sentinelles avancdes, et prendre un chemin qui traversait des terrains vagues pour aller se perdre dans les profondeurs d'un bois. Le gdndral m6ditait son plande champagne, l'homme avait besoin d'Otre seul avec ses pensdes : personnel ne le suivit. I1 continue lentement sa promenade solitaire. La nuit 6tait tout h fait venue, nuit sombre, sans 6toiles, sur laquelle semblait peser le ciel charge de nuages. Rdmus ayant atteint la lisiere du bois, revenait sur ses pas, quand il s'entendit appeler. Li voix partait du sein de la fort. Il y pin6tra, et se trouva en face d'un homme dcmesurdment grand, au port majestueux,,au front sdv6re, don't la noble t&te se perdait i demi dans le feuillage des arbres qui l'entouraient. D'un geste imperieux, cet homme lui command de le suivre. 11s quitterent le chemin frayd et s'enfoncerent dans 'epaisseur du bois, jusqu'a une sorte de clairiere formde par la chute d'un acajou s6culaire qui, en tombant, avait brisd plusieurs autres arbres revivant maintenant dans leurs jeunes pousses. L'h6te mysterieux de la fort s'assit sur le tronc peld de Parbre mort. Dans cette position, il dominait encore, de toute la hauteur de sa taille, Rdmus qui se tenait a quelques pas de lui.
Le came 6tait profound, le silence solennel. On entendait tomber, i des intervalles egaux, des gouttes d'eau amassees sur les feuilles par l'humidit6 de la nuit, et qui semblaient marquer la fuite des heures dans la clepsydre de la nature. Quelques minutes s'dcoulerent avant que Remus eot i r6pondre a aucune question. On eit dit que le geant s'6tait recueilli pour lui laisser le loisir de consider ses traits et sa personnel. Cet examen remplit le coeur du fils de 1'Africaine d'une sainte admiration pour l'6tre extraordinaire qu'il avait devant lui, type v6n6rable de sagesse et d'intelligence, melange sublime d'autorit6, de grace et de force. La male figure du geant, semblable a cell d'une statue d'albAtre illuminde L l'intdrieur, saillis, sait de l'obscurit6 et se faisait remarquer par la purelt des lines et la beauty des contours. On pouvait h peine soutenir le feu vif et pDnetrant du regard qui animait ce noble visage encadrd dans de longs cheveux flottants. Sa voix sonore avait 1'Mclat velout6 de I'orgue. Elle imprimait, non la crainte, mais un respect religioux don't Remus fut tout L coup saisi, lorsque ces parqles vibrerent h son oreille: June homme, sais-tu pourquoi je t'ai ap- 'pcld ? Non, r6pondit humblement le frere de Romulus, je suis venu pour-Plapprendre.
LIE IGENIE DE LA P.\TRIE '14 Tu es le chef de cette armne cantonn6e pris d'ici. Des hostilities ont commence entire toi et ton frere. Vous avez ktouffe la voix de la nature, vous vous Mtes rendus ennemis. Votre querelle ne me regarded point. Je m'inquiete peu des torts qui Font amen&e et de quel cAtd ils se trouvent. Pour juger vos actions, vous avez vos consciences: je ne suis point votre juge. Je ne vous demand point le but que vous vous proposcz en vous faisant la guerre; pourquoi m'en informerais-je ? Ce but ne peut qu'etre coupable aux yeux du Createur qui vous donna pour mere la meme femme, afin que vous fussiez amis et frbres. Mais ce qui m'intiresse, c'est que ton armde suspended sa march aggressive. Tu n'es pas encore arrive a tes limits, ton commandement s'etend an delh du bourg que tu occupes; n'importe tu n'iras pas plus loin : c'est ma volont6 ! Votre volont ?... rdpliqua R1mus avec sa petulance ordinaire, et pr&t a so rebeller contre une tyrannie. Oui, ma volonti!... r6p6ta le giant d'une voix tonnante. Qu'y a-t-il de surprenant que je t'impose ma volonte ? Ne me reconnais-tu pas une superiority physique qui suffirait pour me faire obdir? Je t'ai dit en commencant que tu allais recevoir un ordre. Un ordre n'est pas une priere: il suppose de la part de celui qui le donne le droit et
le pouvoir d'exiger qu'il s'exccule. Aurais-tu, par hasard, la velleite d'y resister ? Rdmus ne put braver le regard de colere qui accompagna ces paroles. II baissa la ttle et ne rdpondit point. Son puissant intcrlocuteur poursuivit en se radoucissant: June homme, je ne te veux pas de mal. Tu es necessaire a I'accomplissement de mon dessein. Soumets docilement ta volontd a la mienne. Tu n'avanceras pas, tu ne renforceras pas ton armee tu ne feras pas d'appel a la population virile sous tes ordres, comme tu en as peut-6tre l'intentioi, pour lui mettre les armes a la main, dans l'intdert de ta cause. Ton inaction tournera, je le sais, a l'avantage de ton frere, qui bient6t rdunira toutes ses forces et prendra centre toi une redoutable offensive. Tu auras ainsi renoncd an profit de la guerre. Mais cette guerre est impie... Ne regrette point un profit qui te portrait malheur... Jeune homme, crois-moi; il est des lauriers plus tristes que des cyprus, des chars de triomphe plus lugubres que des chars funbbres. Garde-toi d'ambitionner une gloire .h laquelle il faut immoler les plus tendres sentiments de la nature, une gloire qui dolt s'acquerir an prix du sang de ton frere !... Ces mots, dits avec force, communiquirent h