Traversées de la liberté
RnOCIAMB3EA 2U3 farouche, complement d'un portrait qui rappelle imparfaitement sa laideur morale. L'armde expeditionnaire, d&s son d6barquement dans la colonies, nous 1'avons d6dj racontd, - attaqua une ville [XX] don't elle s'empara presque' sans effort. La garnison se constitua prisonniere.et ful ndanmoins passe au fil de 1'epee. Le gdndral qui se souilla de ce crime eut encore le barbare courage de, s'en vanter : c'dlait le general Rochambeau. Plus tard, dans une autre ville [XXI], entourke d'insurgds, il fit pdrir avec un ralfinement do cruautl inouie, cent hommes d'un corps,de troupes contre lequel il avait quelque soupcon. Ces hommes furent enfermis dans la cale d'un navire, et l'on y brfila du soufre jusqu'h cc qu'ils. fussent asphyxids compl6lemen[. On les jeta ensuite h la mer. A peine eut-il en main les renes de la colonies, qu'il fit mourir un g6ndral [XXII], plusieurs officers de grades infdricurs et des soldats qui, accuses d'inaction, avaient Wtd arretls sous son prddecesscur; le general devait etre envoy en France, les officers et les soldals gardds en prison dans la colonie pendant un certain temps: ainsi I'avait decide le chef ddfunt. En attendant, ils dtaient ditenus, a bord d'un navire de guerre. Rochambeau, au m6pris do cclte decision, les condamna au supplice qu'il
i24 STELLA affectionnait le plus; et ine nuit les vit disparaitre dans les flots. Ce fut le prelude de son nouveau pouvoir: la situation de la colonies, sous son gouverncmcnt, pouvait htre compare a celle d'un navire en d6tresse sous la conduite d'un pilote ivre. Des forces arriv6rent de France. Le capitaineg6ndral forma des debris de l'armec, desorganisde par la guerre et par lPpidemie, des corps complets. Il en cr6a d'autres, composes d'indig6nes dopt il eut tired un excellent part s'il eit dtd moins ddtestd. Entre la cause d'un chef abhorr6 et celle de la liberty le choix n'etait pas douteux : ces indig6nes allerent bientot grossir l'insurrection. Les deux freres avaient, de leur c6td, organism leurs bandes tumultueuses en troupes rdguli6res qu'ils exeraaient et habituaient h la discipline. RIochambeau ordonna de reprendre une des villes du Nord qui ataient rdcenmmenl tomb6cs au pouvoir des indigenes. Des troupes francaises, embarquees sur plusieurs vaisseaux font voiles pour cette ville. Elle cst attaqude par terre et par mer. Les indig6nes se battent vaillamment; mais ils ont Plinferioritd du nombre. La place est 6vacuke et les Francais entrent dans une ville en cendres. Rochambeau annonca pompeusement ce success. Le Colon en exagdra l'importance. Sa confiance
ROCIIAMBEAU
dans le gouverneur acluel n'6tait pas dnmentic. II 6crivit h ses amis de Paris pour les prier de souvenir Sde leur credit le chef qu'il fallait t Saint-Domingue et que rcclamait la chose publique. Nous devons dire que l'appui des amis du Colon n'itait pas tout h faith inutile a Rochambean, car. parmi les gendraux de l'expedition et les hauts fonctionnaires de l'ile, ii y en avait qui ne lui 6taient pas plus sympathiques que les indig6nes, et qui, indign6s des fails atroces don't ils 6taient chaque jour tImoins, demandaient i se retire ou ddclaraient formellement, dans leurs lettres au gouvernement frangais, que la colonie 6tait perdue. C'est sans doute h ces amis influents, don't la voix, trop souvent 6coutee, eritraina le gouvernement de la nmtropole dans d'6normes fautes, confessdes dans la suite h l'heure des grands aveux et des grands repentirs, que le Colon dut l'avantage de se trouver momentandment liber6 envers ses creanciers: un arr(td consulaire, public h cette 6poque, lui accord pour payer ses immense delltes, un delai de cinq anndes pendant lesquelles il serait a l'abri de toute poursuite. Si les kvdnements subsequents ne lui permirent pas de jouir de cette immunity, du moins la bonne intention de la m6re-patrie i son dgard 6tait manifeste. Le Colon, mialgr6 ses torts, son ingratitude,
2-(1 STELLA le crime d'avoir livr6 a une autre 6poque le pays l'6tranger, i6ait demeurd le fils de predilection de la France. Rochambeau, sachant ce qu'il gagnait 'h tre si heureusement plac6 dans esprit de ce bien-aim6 do la metropole, ne n6gligea rien pour continue a lui plaire. I1 y avait du reste entire eux des points do resemblance qui mettaient le general h meme de lui 6tre agrdable sans trop se faire violence. Tous deux vicieux, tous deux cruels, tous deux visant au meme but, 1'esclavage, ils devaient trbs-bien s'entendre et sympathiser. Rochambeau avait 6crit depuis longtemps, qu'apres avoir donn6 la liberty aux esclaves de SaintDomingue on strait oblige d'employer la voie des armes pour les contraindre au travail, c'est-a-dire A la servitude. II poursuivait la realisation de cctte idWe, si cela pouvait s'appeler id6e dans un. parcil homme. C'6tait plut6t 1'expression de cette passion du mal qui 1'a entraind en tout temps et en toute chose. Rochambeau itait venu h Saint-Domingue, pour la premiere fois, en 1792 ; des circonstances fortuites Iavaient fait nommer provisoirement gouvcrnour de la parties francaise de I'ile. II fut alors jugd par des Europeens comme lui, sans talent et sans vertu. Charge ensuite du commandment de la Marli-
ROCHANBUEAU 237 nique, et chasse de son poste par les Anglais, il avail gagne les ltats-Unis d'Amerique, d'oi il 6tait retournd en France pour revenir dans la colonie commandant en chef de la parties espagnole, en 1796. Apris un court sejour dans la capital de SaintDomingue, il avait dte accused par I'autorit6 francaise du lieu, de s'dtre fait le centre des mauvais citoyens et avait Wte destitute et d6portd. A son arrivec a Bordeaux on Pavait mis en prison. II dtait rest en disgrace jusqu'en 1800. L'expddition de 1802 1'avait ramend dans la colonie. Il y avait signal son debarquement par un acte de ferocit6 commis sur des prisonniers de guerre; et, h partir de ce moment jusqu'A celui oh nous sommes arrive dans cc recit, son passage avait Wtd partout un &v6nement sinistre. Quoi qu'en edt dcrit le Colon, ce chief n'6tait pas 6videmment celui qu'il fallait pour sauver la chose publique en pdril. Cependant, il pourvut aux ndccssit6s imperieuscs de son administration en commencant, comme nous 1'avons ddjh dit, par 1'ancienne armde qu'il refondit pour la mettre en 6tat de micux concourir h la defense gendrale avec les nouvelles troupes venues d'Europe. Les renforts qui lui parvinrent successivement s'dleverent a douze mille homes. II limit aux seuls invalides les permissions que son prcddcesseur accordait a des' officers, a des
fonctionnaires et a des homes de la classes civil, pour retourner en France. Il sut alimenter la capital, y faire succider l'abondance a la disette. II essaya d'introduire de Pordre dans les finances, chose assez difficile par cc temps de' d6sordre g6ndral. Un agent du fisc fut arrWtd et jug6, mais cela n'y fit absolument rien. Le gouvernement employa d'autres moyens tout aussi impuissants. Enfin, de guerre lasse, il se mit a la the des ddpredateurs. Le produit de ce pillage organism lui servit t faire les frais de honteuses amours. Rochambeau avail en commun avec le Colon ces habitudes licencieuses qui, passees dans les moeurs, forment une des places des colonies.
II Btait d'usage h Saint-Domingue, comme dans tous les pays a esclaves, d'avoir de nombieuses concubines en dehors ou h l'exclusion des liens 19gitimes. Le Colon l'avait 6tabli ainsi pour Pentiere satisfaction de ses appetits brutaux. II choisissait d'ordinaire ses maitresses dans cette classes de la population pour laquelle il affectait un souverain mepris. Ses dernieres esclaves dtaient quelquefois les instruments de ses sales d6bauches. II s'ensuivit un debordement general auquel n'dchappaient point les femmes europdennes venues dans la colonic.
ROCHAMBEAUI 239 L'esclavage, la grande immortalild, ne pouvail enfanter que des coutumes immorales. II a laiss6 comme un sediment an fond des socidt6s oi il a longtemps sdjournd. Si, rencontrant ensuite cette fange, la civilisation est retardee dans sa march, cela s'explique done. II faut necessairement qu'ils soient lents, les progres de ces socidtds contamindes an berceau. Mais la souillure qu'elles ont au pied imprime une tache ind6lbile au front des hommes pr6tendus civilises, qui ne leur out ligud que leurs vices!
Rochambeau, encourage par ses fraudes, chargea un envoy de ndgocier dans une ile [XXIII] voisine de Saint-Domingue, un emprunt de six millions de francs a un taux usuraire, en pavement duquel il fournit des traites sur la France. Ces traites specifiaient que la some empruntde avait 6td reQue comptant et en totalilt, tandis qu'elle ne devait 6tre touchee que six mois apres et en parties. La metropole dlait ainsi mise en demeure d'accepter des lettres de change qui repr6sentaient une valeur don't ses agents 6taient census avoir ddji dispose. Mais le gouvernement francais, trop intelligent pour etre dupe d'un'e pareille ruse, n'admit pas l'emprunt et les traites furent annuldes. L'envoy6 de Rochambeau devait se rendre h une
autre ile [XXIV] afin de recevoir une some d'argent qu'y avait deposee le vice-roi du Mexique, pour tin pret fait au capitaine-g.ndral ddfunt. Le meme envoy avait a remplir une autre mission trBs-ddlicate don't nous parlerons en son lieu. Cependant la fureur sanguinaire de Rochambeau dclata dans le Sud, le d6partement le moins Iravaill6 par insurrection. Beaucoup d'indigbnes en furent victims, et parmi eux quelques-uns de ceux qui avaient donn6 le plus de gages de sympathie aux Francais. Les prisons du chef-lieu de ce d6partement regorgeaient de suspects. Des supplices quotidiens, que rien ne justifiait, provoquerent dans le sein de la ville une 6meute qui fut 6touffte ; ct les ministres de Rochambeau se livrbrent a des cxces qui alors n'eurent plus de bornes. Que de crimes a la charge de celle vie destinde a Wtre tranch6e par un boulet de Leipsick ..
LE BAL.
Les deux frbres ont livr6 des combats avec des chances"'this au moins hcureuses. L'ensemble de leurs apdrations prssente des alternatives de succ6s et de revers; cependant l'insurrection se fortifie et prend du corps. Les diffdrents chefs de bandes qui agissaient jusque-lh isol6ment et presqu'cn opposition les uns aux autres, se rangentsous unpouvoir unique. L'arm6e est mise, autant qu'elle peut I'etre, sur un pied regulier. Des gendraux y sont nomm6s, et la brusquerie des premieres revolutions commencent i se succ6der des decisions rdfl6chics. Cepcndant les indigenes se distinguent par un trail surprenant de vigueur et d'audace. Des troupes fran(aises avaient 6te expddides contre une ville du Nord qu'ils occupaient, et s'en
etaient emparies, non sans peine. L'expedition avait pour principal but de protdger la Tortue oh 6taient transfers les malades de l'armde, et de maintenir la liberty de communication entire cette petite ile et la capital de la colonie. Les indigenes, qui venaient de cedcr forcimcnt la place, avaient p6nitrB I'intention de I'cnnemi et; s'6taient. tenus h proximity, afin d'etre en measure de lui nuire. Leur general [XXV], homme aussi r6solu qu'entreprenant, avait conqu un project hasardeux; mais pour l'ex6cuter, il fallait, avant tout, avoir de la poudre. II rdussit h s'en procurer en surprenant de nuit cette ville dans le voisinage de laquelle il 6tait camp, et en vidant hl poudridre d'un fort don't il mit a mort la garnison endormie; apres quoi ii ordonna de construire, avec des bambous unis ensemble par de fortes lines, des radeaux sur lesquels furent places cent cinquante homes de troupes choisies. A la remorque de deux embarcations legeres, ces radeaux traverserent le bras de mer qui spare Saint-Domingue de la Tortue. Parti le soir le d6tachement ddbarque la mgme nuit dans la petite ile, y soulve les cultivateurs et, avec cet auxiliaire, attaque la garnison franchise qu'il disperse. Profitant d'un advantage instantan6, il d6livre des indigenes qui itaient retenus prisonniers a la Tortue, et sejette sur les malades qu'il
LE BAL Z40k aurait exterminds jusqu'au dernier, si la garnison ne s'etait rdformee A temps. pour courier a leur secours. Le dbtachement a son tour est mis en d6route. Des forces frangaises arrivent de Saint-Domingue; les cullivateurs, si6vrement chatids, rentrent dans 1'ordre; et, de ces cent cinquante hommes qui ont seme lImort et I'effroi dans la petite lie, quelquesuns seulement parviennent h se sauver ; les autres payment de leur vie leur tinmraire entreprise; mais ils ont su inspire la haine de l'oppression i cette population qui ne tarde pas h se soulever encore. Les pestifirds sont de nouveau 6gorges, lI'exception d'un tres-petitnombre qu'on est oblige de ramener a Saint-Domingue. Dans l'intervalle, le general qui vennit de fai e cette expedition aventureuse, march centre la villo qu'on lui avait enlevde et qu'il tenait h honneur de reprendre. DMfendue par plusieurs fortifications, la place opposa une resistance .opiniAtre qui no fut vaincue qu'a force de constance et d'intrdpiditd. Un autre gindral [XXVI] avait tented, quclques jours auparavant, de s'emparer de la capital. Contraint h la retraite, il s'dtait arrWtd dans un endroit peu Mloign6 qu'il avait fortified, L'ennemi I'y avait suivi pour le battle une second fois, mais non pas si complbtement qu'il ne pft, soutenu par deux gnd6raux [XXVII] et quelques bataillons de troupes
a'la STELLA fraiches, revenir sur ses pas ct assaillir de nouveau la capital. Cette place importance comptait des ddferiseurs nombreux, aussi cxpdrimentds quc braves. Les indigenes, malgrd les plus valeureux efforts, furent repousses avec perte. Romulus et Rdmus, prdsidant h toutes ces opdrations, pcrsistaient dans leur erreur de vouloir a tout prix conqudrir des villas, et sacrifiaient beaccoup d'hommes a cette manic don't Stella rcnoncait a les gudrir. Dans le dernier assault que soutint la capital, in officer de l'armde indigene, faith prisonnier par les Francais, cut l'infamie de ddnoncer, pour avoir sa grace, un grand nombre de personnes de la ville qui avaient pris l'engagement, affirma-t-il, de de so rcndre aux indighnes pendant Ie combat. Rochambeau, plus infnme encore que ce lhche, bien que la conduite des personnel denoncees ffit irr&- prochable, les envoya.au supplice et avec elles leur ddlateur. Tons ces vd6nements s'dtaient passes dans le Nord depuis longlemps agit6. Le Sud qui, au debut de l'insurrection, s'dtait peu 6mu i la voix des deux freres, parce qu'ayant plus souffert que les autres ddparlements sons le gouvernement de Romuilu-, ii s'dtait jetd avec une sorte de passion dans les bras des Francais, n'avait pu voir avec
LE BAL 2L4 indifference ses enfants noyds et pendus sans motif; alors, nous l'avons dit, son mecontentement s'dlait traduit, dans sa principal ville, par une 6meute qui n'eut d'autre consequence quc celle d'dlever A un nombre incroyable les victims qu'eut L pleurer la population indigene. Ces supplices souIeverent une masse de haines sous lesquelles moururent ktouffees toutes les sympathies qui avaicnt accucilli les FranCais L leur arrive; le department enter s'embrasa. La colere s'6tait manifestie en plusieurs endroits i la fois, semblable aux feux qu'on allume aux quatre coins d'un champ oh la charrue va tracer des sillons. Ces feux, en s'dlargissant, finissent par se rencontrer et ne former qu'un soul feu. 11 en fut ainsi du ddparlement du Nord, qui, partiellement embras6 d'abord, devint promptement le foyer d'un immense incendie, et fournit son contingent de flames a lincendie universel qui allait laisser nu cc sol de Saint-Domingue oi la liberty verrait croitre un nouveau people sur les traces de sa charrue feconde. L'insurrection, dans le Sud, 6tait dirigde par un home [XXVIII] aussi gdndreux que brave. Lorsqu'il leva l'tendard de la r6volte, repugnant an meurtre, il expddia dans une embarcation, an chef-lieu du ddparlement, tous les Europdens de la commune oi il avait pris les armes, Un pen plus \% 44.
tard, il rcncontra une patrouille francaise : officer pt soldats faits prisonniers furent seulement d6sarmis et reconduits aux avant-postes ennemis. La .rmme conduite magnanime avait 6td tenue envers des Frangais, dans le Nord, au commencement de cette guerre, par un homme [XXIX] qui fut depuis la plus haute personnification de nos gloires militaires. Deux villes du Sud [XXX], ih 'issue d'un vif combat,, talent tomb6es cntre les mains d'un gnderal [XXXI] qui brille parmi nos premieres illustrations militaires. II avait eu bient6t h les dlfendre centre les Frangais revenues en force, et n'avait pu que les abandonner. Le choc violent auquel il avait inutilement essay de resister, I'avait refoul6 dans un d6partement voisin. Lh, il apprit qu'un advantage vnailt d'etre remportd par les siens dans le coeur du department qu'il avait recemment quitt6. 11 en ' donna avis i un de ses camarades d'armes [XXXII], Sgndral aussi en renom, qui se hAta de lui apporter quelques munitions et le concours de sa bonne volontd, non moins pr6cieuse. Ils prirent tous les deux la route du Sud h la tate de leurs troupes rdunies, et y furent accueillis avec empressement. Les indigenes se trouverent ainsi en eIat d'opposer une masse compact a I'ennemi qui- vint encore leur livrer bataille. Us le repousserent
LE BAL 247 jusqu'aux portes de sa principal ville, qu'il assaillirent le surlendemain et of- ils p6intrrent. La tentation du pillage engendra le dlibrdre dans leurs rangs :ils furent rejetis bient6t hors des murs. Cependant des traits de courage individual marquerent ce court triomphe. On cite particulibrement la conduite d'un jeune chef de bataillon, depuis general distingu6 [XXXIII], qui ne cida que le dernier, apres avoir recu une blessure et fait potter le drapeau indigene, sur les remparts qu'on avait conquis. Vers le meme temps, d6barqubrent dans une autre ville du Sud un g6n6ral francais ot douze cents hommes d'infanterie. Cette colonne se mit en route avec la certitude de purger le department de tous les insurges qu'elle rencontrerait. Du cheflieu, oh elle tend, on fait une sortie pour la seconder; malgrie cette diversion, elle a une peine infinie a s'y rendre, et perd dans le trajet cinq cents hommes. Sa march n'est qu'une longue suite de combats. Press, fatigue, harcelI, le gin6ral francais renongant h emporter ses blesses, les confie a l'ennemi d'apres une convention faite sous le feu: les indigenes prennent soin de ces blessis autant que des leurs propres. La liberty gagnait du terrain. Ses defenseurs
ktablirent leur camp ii quatre lieues de la principal ville du Sud pour 1'inqui6ter sans cesse. Dans une vill* de I'Ouest, de fougucux jeunes gens concertent le dessein de se prononcer en faveur de Finsurrection. Ils sont d6nonc6s. L'autorite ordonne une revue afin de s'assurer de leurs personnel. Ils apprennent qu'ils vont 6tre arret6s, et sondain le plus intrdpide d'entre eux, un capitaine de dragons don't le nom est synonyme de la bravoure, Lamarre, plus tard general, qu't.ne fin h6roique et malheureuse a immorlalisd, en m6me temps qu'cllc le rend l'objet des profonds regrets de la patrie et de l'histoire, so conslitue leur chef. 11 fait appel A tout cc qui est ami, et du fort o6i il se retire attaque les troupes francaises aligndes sur laplace d'armes. D6conccrties par la brusquerie du movement, ces troupes so precipitent en disordre vers le rivage; et sont rccuillies par une frigate mouillee dans le port. La frigate canonne le fort qui 1'oblige a lever 1'ancre. Le jeune capitaine fixe par ce trait attention des deux freres. 11 reCoit le commandment do la ville rest6e en son pouvoir. Cependant les 6vdncments qui allaient so conpliquant exaltaient de plus en plus les passions sanguinaires de Rochambeau ; elles se signalbrent dans le Nord par des atrocitis jusqu'alors inconnues.
LE BAL 249 Le capitaine-g6neral fit transporter sur un ilot peuplM d'insectes et attacher nus aux arbres, des officers indigenes qu'il condamnait a y mourir de faim et de souffrances. Beaucoup d'hommes furent enferm6s dans des sacs que d'dnormes pierres entrainaient rapidement au fond de la mer. 11 y en eut qui furent pendus k demi aux vcrgues des navires et ensuite noy6s : double supplice. Une femme et son mari 6taient amends pour etre pendus. L'homme pilit a la vue de la corde ; la femmne, stoique et forte, se la passa elle-meme au cou et encourage son mari, par 1exemple et la parole, a sacrifier sa vie h la liberty. Une mere tdmoin de I'effroi de ses deux filles don't elle allait partager le triste sort, leur dit : Mes enfants, ne pleurez pas; rdjouissez-vous plut6t de mourir: nos flancs ne porteront point d'esclaves. , Ces supplices prdcidbrent le depart de Rochambeau pour l'Ouest oh il transfdra le siege du gouvernement, airi d'dtre en measure d'agir plus efficacement contre les insurgds de ce d6partement et ceux du Sud. Son entree dans la ville qui est devenue la capitale du pays, fut ine occasion de fete pour ceL.x qui I'aimaient ou lui ressemblaient. Une brillante illumination marqua la joie publique. Le capitaine-
2O0 STELLA gqn6ral satisfit d'abord ses goits d6praves ct se rassasia de voluptes impures; il donna ensuite un bal auquel furent invites les families indigenes les plus notables de la ville. Ces families se fussent volontiers soustraites a un pareil honneur. Les choses terrible qui se passaient autour d'elles jetaient l'effroi et la desolation dans Icur Ame, Toutes avaient quelques-uns de leurs membros exposes aux hasards de cette guerre; aucune n'dlait partant disposee a s'amuser. Elles avaient d'ailleurs trop a se plaindre de la barbaric du chef pour danser chez lui avec plaisir. En outre, elles devaicnt craindre dans ce bal des humiliations du genre de cells qu'clles avaient si souvent 6prouvdes..Cependant la prudence leur commandait d'y assisltr. Par ce temps d'atroces persecutions, le plus mince pretexte suffisait a la mort. Les indigenes sacrifiNrent d'excellentes raisons a une raison meilleure, Ibur sirrete personnelle. Le bal fut brilliant. Une salle splendid y preta l6clat de ses ornements, de ses bougies et de ses fleurs. On dansa jusqu'au milieu de la nuit, aprbs quoi Rochambeau annonVa que la fete 'llait se terminer dans une autre salle, vers laquelle il se dirigea. On le suivit, h travers plusieurs pieces magnifiquement 6clair6es pour arriver h un appealicment d6cord de tentures noires, sur lesquclles se d6tachaient des emblmes fuinbres, 4 la luour
LE B.\L 254 d'une lampe sepulcrale. Aux angles de l'apparicment figuraient des cercueils; des chantres invisibles psalmodiaient les cantiques des tr6passes. Plus de la moitid de la society avail 6t6 prepare a cc lugubre spectacle. I1 n'y avait eu de secret que pour les femmes du pays : on leur avait manage une surprise... Aussi, tandis que, effraydes, elles reculaient, poussaient des cris, 6taient pres de s'6vanouir, les femmes europeennes chuchotaient malignement enlre elles. Sur l'ordre de Rochambean les cantiques cesserent, et d'une voix menacante il dit aux femmcs indigenes : Vous avez assist aux fundrailles de vos 4poux et de vos freres. Les proscriptions du lendemain .nc justifiircnt que trop ces sinistres paroles.
/ LES CHIENS.
L'envoyd de Rochanibeau, dans deux iles voisines de Saint-Domingue, 6tait charge, nd'H l'avons dit, de ndgocier un emprunt et de toucher une some d'argent provenant du vice-roi du Mexique ; il avait une troisime mission don't le lecteur ignore encore 1'objet. C'est ici le lieu d'en parler. Qu'on nous permette avant tout, de rendre compete des operations militaires auxquelles pr6sida la capitaine-gendral, h son arrivee dans I'Ouest. Un envoi de troupes eut lieu centre des indigencs qui occupaicnt un fort dans les environs d'une place qu'ils n'avaient pu prendre, mais a laquelle ils livraient des assauts continues. D'autres troupes furent exp6dices anssi, et dans le m6me temps, contre la ville restie au pouvoir du