La guerre
Quatre-vingt-quatre navires de gnerre ct de transport, ayant a leur bord vingt-cinq mille soldats d'dlite, quitlerent la France et se presentirent sur les c6tes de Saint-Domingue, vers la fin du mois de janvier 1802. Romulus, toujours perplexe, n'avait fait aucun prdparatif de combat. II avait peut-6tre eu foi en des articles de journaux 6crits a Paris dans le but de iendormir; il avait cru peut-4tre que la mbre-patrie serait indulgente envers lui, en raison de ses services passes, et c'6tail pour mieux l'y disposer peut-6tre qu'il avait fait une publication, avant 1'arrivee de l'armne exp6ditionnaire,- enjoignant aux habitants de Saint-Domingue de recevoir cette armec avec le respect de l'amour filial. Mais, a la vue de l'immense
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flolte, il perdil tout cspoir. Tant de forces tdmoignaient contre les vues pacifiques de la metropole. Secouant alors la ttle d'un air Iriste, et s'adressant aux navires qui approchaient, Romulus prof6ra ces sombres paroles: ( Vous in'apportez la guerre. La France est une mbre denaturee qui veut la destruction de son enfant. Eh bien la guerre soit! Je ne crains personnel. S'il faut prirr, je p6rirai avec honneur, je mourrai en soldat, et Dieu prendra soin de ma vengeance! P Voilh comment la guerre fat acceptee pnr le chef de la colonies sans une chance favorable. II s'6tait laissd surprendre an milieu de son irresolution ; les sympathies publiques lui manquaient: il devait succomber: a Que je meure du moins en brave! ) dit-il en saisissant ses armes, pendant que les divisions de la flotte abordaicnt a plusieurs ports de l'ile, et y d6barquaient des troupes. Ces troupes remportbrcnt les premiers avantages sur celles de Romulus. De nombreux prisonniers de guerre furent passes au fil de l'epde par les Francais (1). Les indigenes, en repr(sailles, brulbrent les villes
(1) On appelait Franwais les soldats de I'expddition de 1802, pour les distinguer de leurs adversaires, Africains et descendanfs d'Africains, qui 6taient ddsignds sous le non d'Tnclirqines. 10.
S1/4 STELLA qu'ils n'avaient pu defendre, et se rubrent sur les Europens dans les campagnes. Ainsi s'engagea cette lutte, prologue de celle que soutinrent peu de temps apres contre les restaurateurs de l'esclavage, les d6fenseurs de la liberty. Elle commenca par des meurtres. L'arm6e exp6ditionnaire s'en rcndit coupable la premiere. A quelles fins ces cruaut6s? Les Francais venus d'Europe ct les Frangais de la colonie n'avait-ils pas une nationalit6 commune ? Pourquoi ceux qui attaquaient ne sc montraient-ils pas g6n6reux, 6tant momentanement les plus forts? Que gagnaient-ils i pousser leurs adversaires au d6sespoir ?... Le d6sespoir enfante quelquefois des prodiges. II est du moins toujours terrible dans ses vengeances. C'est ce que l'on voyait d6ja, et c'est ce qui, pourtant, ne fit pas changer de tactique aux agresseurs, tant ils 6taient confiants en la superiority de leurs armes et certain du r6sultat final, l'esclavage. Romulus fur inform de la mort de ses soldats prisonniers, Ce fait, commis en violation des lois de la guerre, s'6tait pass dans une ville quelque peu eloign6e du lieu oil se tenait le fils de l'Africaine. II l'apprit par une lettre du meme g6n6ral qui avait ordonn6 ce crime, et qui le lui annonca, esp6rant sans doute frapper son esprit de terreur et le porter a se sounettre. II en fut tout dutrement. Exasprd6,
EXPEDITION F'RAN(.AISE 175 Romulus rdpondit au general francais : Je combattrai jusqu'C- la mort pour venger ces braves, come pour ddfendre la liberty. El ii court se mettre a la tkte de toutes les forces qu'il put r6unir contre l'armde expdditionnaire. Cependant les progrbs de l'invasion dtaient rapides. Sur divers points c6daient les troupes de Romulus que ne repoussait pas seulement la baionnette ennemie, mais encore le micontentement des populations de ces endroits. Le system d'oppression mis en pratique par le complaisant ami du Colon, lavait g6ndralement depopularis6. On ouvrit aux Francais, dbs leur d6barquement, les portes d'une des plus imporlantes villes de la colonies: ce n'dtait pas une trahison, c'ktait une vengeance. Tout le d6partement du Sud se range sous les drapeaux de l'armde expdditionnaire. Le bras du fils aind de I'Africaine s'6tait particulierement appesanti sur ce ddpartement, ancien commandment de son frere; c'est lA, on s'en souvient, que le Colon, lachement perfide, avait livr6 i Romulus tant d'hommes reput6s dangereux et que celui-ci avait andantis. Le Sud, veuf d'une grande parties de ses enfants, le Sud, g6missant sous une main de fer, accueillit les Francais en liberateurs.
176 ,TE...' L'Ouest, pour les mimes raisons, tint la nin:e conduite. Le Nord (1) seul'restait fiddle et obdissant au chef en butte aux perils de la guerre. Ce n'6tait pas positivement parce que cette partic de la colonic avait moins souffert que les autres. Le nouveau regime colonial institu6 par Romulus avait pes6 sur le pays entier. Les doulourenses consequences de la guerre civil s'6taient fait sentir plus on moins partout. Le Nord 6tait immobile parcel que Romulus le tennit pour ainsi dire sous son pied. Doud d'une activity prodigieuse, le chef de la colonies, avant 1'arrivie de 1'exp&dition, parcourait constamment le pays et ne r6sidait, a proprement parler, nulle part. S'arrltant trbs souvent, dans le Nord, il avait habitud ce departement plus qu'aucun autre a la crainte de son autoritd, et lui avait inspired, a defaut de d6vouemcnt, - puisqu'il est certain que la violence n'en saurait produire, l'attachement de la peur, sentiment hostile comme la haine et qui n'en est que le mutisme. C'est dans le Nord que Romulus avait public sa constitution, rendu de nouveaux ddcrets, joue pres-
(1) Nous adoptons, parce qu'elle simplifie notre relation, la division du territoire telle qu'elle eut lieu sous Leclerc, qui partagea l'ancienne colonies frangaise en trois ddpartements. Le Nord comiprenait l'Artibonite.
EXPEDITION FRANC ISE 177 qpI Il rl6e d'un souverain. C'est dans le Nord qu'il deine maintenant le pouvoir de la m6tropole representd par de formidable bataillons qu'il aura I'honneur de tenir quelque temps en 6chec. Le Nord aura tour h tour 6t0 t6moin des actes de sa toute-puissance et des efforts de son courage. II le verra enfin tomber... Chute profonde, memorable, retentissante, bien moins retentissante toutefois que cell du m6me pouvoir europeen appuy6 aujourd'hui sur cette redoutable arm6e qui demain ne sera plus ! Romulus choisit pour quarter general un point central olt ii massa quelques troupes. De la, il dirigeait les operations dans un rayon assez vaste. II donna des ordres et combla cette lacune cre6e par son indecision dans les premiers moments : car scs lieutenants avaient agi d'eux-memes et rempli ce qu'ils avaient cru ktre un simple devoir militaire. On ne sa'arait attribuer pr6cisement l'insucces de leur defense brusque et isol6e au silence et a l'irrdsolution du chef. L'armee frangaise 6tait puissante par le nombre et la discipline, autant que par les idWes g6n6reuses et liberales qu'on lui supposait, malgrH les atrocit6s qu'elle commit en d6barquant. Romulis eit toujours etc vaincu quoi qu'il et fait d'ailleurs. Le Colon, se substiluant pres de lui a son frere, le laissait sans appui. Toute sa force rdsi-
1 1i STELLA dait dans les soldals qu'il availt rendus sois son administration les ministres de ses rigueurs, qu'il avait employs a battle de verges les cultivateurs pris en faute, a maintenir I'esclavage anonyme 6tabli au profit du Colon. Ces soldats, nonobstant leur privilege de tourmenteurs, ayant 4td soumis euxmemes a un despotisme militaire excessif, 6taient pour le moins indiffdrents au sort du pouvoir qu'ils soutenaient. Cependant, la resistance ne fut pas aussi longue, aussi opiniatre, qu'elle eit pu l'etre s'il s'y fit pr6pare de sang-froid, et s'il eit pourv u d'avance d'instructions suffisantes les officers supdrieurs sous ses ordres. II est facile d'en juger par la conduit d'un de ses lieutenants [XIV] connu sous un beau nom dans l'histoire, a qui il 6crivit au dernier moment de combattre h toute outrance, de se dMfendre avec le fer et la flamme..... Ce g6ndral venait de recevoir la lettre de Romulus quand parurent, devant la ville [XV] qu'il com mandait, plusieurs navires de guerre, desquels se d6tacha un bitiment l1ger qui s'avanva pour parlementer, mais qu'on n'accueillit point. Les grands navires, charges de troupes de debarquement, voulurent forcer l'entr6e du port. Les canons de la ville les obligerent a se retire. Ils allbrent un pen plus loin jeter 1'ancre, et mettre a terre des troupes qui,
EXPEDITION FRAN(jAISE. 179 a peine d6barqu4es, marchlrent contre le point defcnlu. Le lieutenant de Romulus, devinant leur intention, avait envoy un bataillon les attendre au passage d'une riviere. Les eaux en 6taient gonflees par la pluie. Le bataillon fit bonne contenance. Force fut aux Francais de se rendre i un autre gun. Ils tomberent dans une embuscade et furent ainsi retards dans leur march, ce qui donna le temps aux indigenes d'6vacuer la ville oh ils ne pouvaient esperer se maintenir. lais cette ville debout serait une conqute,. d'un grand prix pour l'enneni. 11 fallait la brfiler afin que ces Europ6ens, qui n'etaient point encore fails h la rigueur du climate, se trouvassent sans abri. C'6tait un nouveau moyen de les combattre. Le lieu. tenant de Romulus, rigide exdcuteur de 1'ordre recu, mit de sa main le feu h sa propre maison. II s'6tablit, ensuite, i une petite distance dans un fort avec tout ce qu'il avait d'hommes, troupes de ligne et gardes nationals. L'ennemi occupa la ville en cendres et y fit venir ses navires. II attaqua bient6t les indigenes. Le fort oil ils s'dtaient retires couronnait un mamelon qui s'dlevait a quelques lieues du rivage. Ils no purent en etre deloges. Apris d'ardenis et infruc-
tueux efforts, les Francais furent conlraints h se replier sur la ville. A I'aide d'un renfort, venu tres a propos pour les empechcr d'Atre rembarqu6s, ils reprircnt l'offensive et furent de nouveau battus. Romulus ne faisait la guerre ni pour un droit ni pour un principle ; ils se ddbattait sous les lourdes consequences de ses fautes. Ses soldats combattalent sans enthousiasme, et pourtant ils donnaient do pareils examples de courage;'que sera-ce done lorsqu'il s'agira pour ces memes soldals de dispute la possession d'un bien plus precieux que la vie, plus .cher que l'honneur, la liberty !.. I1 en 6tait temps encore. Ceux qui avaient mission de rdtablir l'esclavage i Saint-Domingue devaient y renoncer voyant a quels hommes ils avaient affaire. Une voix s'dlevait du sein des 6venements et leur criait, mais vainement : Ne le faites pas !
DEFENSE DE LA CRRTE-A-PIERROT.
L'opiniAtre resistance que venait de rencontrer une division de l'armee fran.aise exerca quelque influence sur la decision que l'on prit d'entrce vigoureusement en champagne contre Romulus. Le chef de 1'arm6e expdditionnaire, qui joignait a ce titre celui de Capitaine-GUn6ral de la colonie, - avait 6crit au fils de 1'Africaine, avant l'ouverture de la champagne, pour l'inviter a deposer les armes, et a se soumettre a l'autorit6 de la France ; il lui avait meme propose, afin de l'y determiner, une large part de pouvoir, le poste de lieutenant general. C'Utait un leurre; Romulus s'en douta et n'accepta point. Ce refus, aggrave des pertes qu'avaient essuy6es les Francais, le fit mcltre hours la loi.
Dans le meme temps, diffirents corps, d'armie recurent 1'ordre de donverger vers le point qu'il occupait; mais, sachant que la position etait peu defensive, il l'abandonna. Ses lieutenants, obliges de c6der en plusieurs endroits aux forces envahissantes, cherchaient a se r6unir a lii. Dans l'intervalle, il est avis6 qu'une division francaise tend h lui former ses principles voies de communication. Il n'a que quelques centaines d'hommes disciplines sous la main et une bande de campagnards mal arms ; avec ces forces il marche A la rencontre de l'ennemi. Le choc a lieu dans une gorge de montagne [XVI]. Sa violence gale sa duree. On se dispute pendant six heures le passage. Romulus combat i pied, en simple soldat. energi-- quement second par ses troupes, il contraint les Francais a la retraite et profit de cet advantage pour rallier ses lieutenants et concentrei ses faibles moyens. II fait mettre en bon ktat de defense la Crete-aPierrot, fort don't la c6lebrite date de cette epoque, y rassemble des munitions, et en confie la garden a quelques-uns de ses meilleurs officers il part ensuite, appel6 ailluens pIar d'autres soins. En son absence le fort est attaque. Une division francaise, ne le sachant pas si bien gardd, croit que pour s'en rendre maitre il ne faut quoe l vouloir.
DEFENSE DE LA CRETE-A-PIERROT 183 Elle monte hardiment h l'assaut. Un feu terrible F1arrkte. Elle s'etonne, cherche h dominer cette resistance inattendue, recule, revient, recule de nouveau et finit par se retirer presque en ddsordre, aprbs avoir eu deux g6ndraux blesses, plusieurs centaines d'hommes tues et beaucoup d'autres mis hors de combat. Le bruit de cette action attire sur la Crate-aPierrot la fureur de lennemi. BientGt une autre division se pr6sente. Elle est dupe comme la premiere de cette illusion du courage qui 6loigne les bornes du possible. Elle s'6lance, pleine de confiance, pour se briser h son tour centre des difficult6s imprevues. Le fort 6tait pr6parde cette notvelle attaque mieux qu'a la prec6dente, aussi la defense fut-elle encore plus belle. Avant l'affaire, l'officier g6ndral qui commandait avait fait jurer a ses soldats de vaincre ou de mourir. OPendant le combat, avant h la main un tison enflamm6, il etait pret i mettre le feu aux poudres si les indigenes faiblissaient. Cette resolution tenait du desespoir. Elle P'emporta sur la bravoure des assaillants, don't Pelan paraissait irresistible. Les indigenes n'avaient pas plutot mis en deroute ce second corps d'arm6e, don't les pertes furent considerables, et qui cut de plus un g4ndral bless, qu'une troisibime division frangaise se
montre et aborde rdsoldment la position. C'etaient les memes troupes que le fort avaient repoussdes quelques jours auparavant, en mettant deux de leurs gendraux hors de combat. Elles dtaient maintenant sous les ordres d'un autre chef. Le vide de leurs rangs dtait combl6. On leur avait permis du repos. Elles revenaient pour venger une sanglante injure. Les indighnes, au contraire, sont d6dj fatigues ; ils ont guerroyd depuis le commencement du jour. Ndanmoins la victoire leur est fiddle. Les Francais mettent a la leur arracher une persistance incroyable. Vingt fois ils s'avancent a la baionnette, vingt fois ils r6trogradent sous le feu meurtrier du fort. Le Capitaine-GUndral, assistant en personnel a ces assauts rdit6rds, est atteint d'une balle. La division a beaucoup souffert. Son chef a requ deux blessures. Tous les efforts des agresseurs n'aboutissent qu'h une humiliante retraite. Plusieurs corps d'arm6e successivement battus, cinq gdndraux blessds, plus de mille hommes tuds du c6td des Francais, furent le rdsultat de ces trois combats don't le dernier surtout fait le plus grand honneur aux indignes. L'ennemi, convaincu de la difficulty d'enlever la'position de vive force, prend la sage ddtermination de l'investir. Pendant qu'il rdunit le materiel
DEFENSE )E LA CRETE-A-'IERROT 185 de guerre ncessaire L un sibge, les indigenes rdparent les d6glts de la Intte et 6tablisient sur une eminence voisine, une redoute destine L pr6ter son appui au fort. La pensde des FranCais n'6chappe pas h leurs adversaires. Ceux-ci s'attendent ia tre assiegds et vaincus h la fin. Mais leur parti est pris. IUs ne cederont que quand la resistance deviendra matdriellement impossible. C'est dons cette disposition que les trouve Farmne forte de douze mille homes qui vient cerner le fort. Les batteries francaises ouvrent lur feu. Elles ont 6teint celui de la batterie a laquelle Pennemi donne soudain l'assaut. Cc poste est command par un officer d'une rare bravoure. Un historien francais parole de Lamartinibre come d'un homme a qui la nature avait donned une ame de la plus forte trempe. Haiti voue un culte d'admiration a sa memoire. Cet officer, avec une temdrite sans gale, brave les efforts des assiegeants et les force h rentrer dans leurs lignes, en tuant deux ou trois cents d'entre eux. Cependant la redoute n'est pas tenable : les canons sont d6mont6s, les retranchements perches h jour. Ceux qui la d6fendent ont prouv6 qu'elle n'a pu 6tre emportEe de haute lutte, c'est assez. Ils l'abandonnent et se replient sur la position principal.
Le fort n'est pas moins endommag6 que la redoute. La garnison n'y est plus h convert. Elle a des munitions, mais pas de vivres. II faut done 6vacuer, se prayer un chemin a travers les lignes enemies. On ne peut le faire qu'en risquant la moitid de la garnison. Dans ce cas, une capitulation serait pr6ferable; mais personnel ne le dit. Qui oserait mime le penser, au moment ou chacun compete sur de nouveaux perils pour terminer sa moisson de gloire ?... Pendant la nuit, les indigenes descendent silencieusement du fort et viennent se heurtler contre les lignes franQaises. Le premier endroit qu'ils attaquent resiste invinciblement. 1ls en veulent forcer un second; une barribre de fer les arr&te. Alors, serrant les rangs et bondissant avec rage, ils se font jour la baionnette. Qu'6tait devenu Romulus? oi se trouvait-il pendant que 1'armie indigene soutenait si vaillamment I'honneur de son drapeau? II 6tait loin de l1, s'dvertuant pour trouver de nouvelles resources. 11 n'y r6ussit point. Le people se montra avare de sacrifices et abjura une cause h laquelle il fut interess6 unlquement par sa misbre. Ainsi se consomma la ruine du frere de Remus. Mais linfortune du chef ne fut pas sans grandeur. Il conserve de la dignity dans sa chute, et finit en
DEFENSE 1)E LA CRETE-A-PIERROT 1'87 brave comme il l'avait annonced l'apparition de la flotte frangaise. Les cruautes commises sur les siens furent veng6es: non point par les cruautes exercees en repr6sailles, le crime ne venge pas le crime, mais par la noble conduite de ses intrepides soldats. I1 y eut bien quelques combats livres h la suite de ceux qui viennent d'etre succinctement racontts ; mais nous ne nous y arreterons point: la veritable resistance avait cesse h dater de cette evacuation de la Crate-h-Pierrot, retraite glorieuse par laquelle fut close une sdrie de faits glorieux. Peu de temps apr&s, les officers de Romulus, degages des obligations qui les retenaient sous ses ordres, n'yant plus l'honneur militaire h sauver, se rendirent tous aux Francais. Il subit lui-meme ]a loi du vainqueur... Le Colon salua sa defaite plusjoyeusement encore qu'il n'avait salue naguere celle de Remus, a I'occasion de laquelle il fut si fetd, lui Romulus, triomphateur alors. L'artisan de la servitude touchait a son but: les 6venements y inclinaient rapidement. Rien, h l'en croire, n'en pouvait arreter ni dMtourner le course, rien, except le grain de sable providentiel qu'il ne voyait pas.
GOUVERNEMENT DU CAPITAINE-GENERAL.
Romulus vaincu, ce qui restait de son armde fut en parties licencid et en plus grande parties dissdmind dans les corps de troupes venus d'Europe. Ses officiers, passant sous les drapeaux de l'expddition, remplirent, presque tous, les emplois attaches a 'leurs grades. Le gouvernement senlait le besoin de les intdresser a sa conservation. I1 comptait sur eux pour la complete pacification de la colonies. Ceux d'entre ces officers qui s'dlaient distinguds par leur bravoure dans la lutte rdcelnment terminde, reQurent des marques d'estime particulibre de leurs nouveaux freres d'armes, hier leurs ennemis: admirable parents du courage que ne sauraient nier les prdjuges memes. Le Capitaine-G6ndral s'appliqua specialement 4
(:UVERNEMENT !U C.PITAINE-COENER.\L 189. rendrc la security uine societC encore tremblante. Romulus s'etait servi pour la defense, des memes moyens atroces qu'avaient employes ses adversaires poui l'attaque. C'est ainsi que beaucoup d'Europdens, membres de cette soci6td colonial qu'il avait, pendant son administration, si manifestement protegee, furent immolds. On avait vu sa fureur; on s'etait senti en peril: voilM pourquoi, lui vaincu, on tremblait encore. Ddsireux de donner des garanties a la paix, Ie Capitaine-GUndral ordonna le d6sarmement de la garde national des campagnes, compose de cultivateurs qui pouvaient recruter les insurrections a venir en leur fournissant des soldats tout arms. La measure dtait prudence. Elle dtait d'ailleurs conforme a l'idde-mere de l'expddition : pour rdtablir 1'esclavage il fallait 6ter tout d'abord a la principal parties de la population, rdservee au joug, les armes qui l'aideraient A s'y ddrober. Ce fut h quelques-uns des anciens officers de Romulus que l'on confia 1'execution de la measure du desarmement. Le chef tomb6 avait prononce ces dernieres paroles belles et vraies comme une prophdeie: En me renversant on n'a abattu que le tronc de l'arbre de la liberty des Noirs; ii repoussera par les racines, parce qu'elles sont nombreuses et profondes. 11.
AprBs avoir expiriment6 la violence et fait l'essai d'un esclavage anonyme contre lequel le people venait de se manifester par sa conduite indiff6rente, pour ne pas dire hostile envers lui, Romulus avait reconnu qu'il existait dans ce people des instincts de liberty qu'on ne parviendrait jamais 6 6touffer; alors, r6pondant de lui dans l'avenir, il avait annonce aux restaurateurs de I'ancien regime l'impossibilit6 de leur oeuvre. Mais ses paroles, toutes remarquables qu'elles 6taient, ne frapp6rent personnel. On ne s'en souvint qu'apres les 6vdnements qui depuis les confirm6rent. La v6rit6 avait I'accent du d6pit: elle ne fut point crue, alors qu'elle eit pu 6tre utile. Au surplus, qui pouvait I'entendre ? Une politique bien entendue voulait que le nouveau gouvernement s'assit et que le d6sarmement s'effectuat avant la proclamation de Pesclavage ; le Colon anticipait sur le temps oh sa tyrannie serait ddcretee, et preludait par des persecutions h son nouveau regne. C'6tait comme des int6r6ts qu'il prelevait d'avance sur ce qui lui 6tait dt, en compensation du retard, en d6dommagement de la peine qu'il avait d'attendre; car le principal l6ait sir. Une loi de la metropole venait de 16gitimer la traite et de consacrer le principle de la servitude dans les colonies restitu6es A la France par le trait de paix d'Amiens,
GOUVERNEMENT DU CAPITAINE-GENERAL 191 Cette loi, a la verite, ne faisait aucune mention de Saint-Domingue, mais y 6tait-il plus question de la Guadeloupe ? Et pourtant cette derniere ile ne tarda pas ah tre replacee sous le joug. Plus petite et moins peuplie que Saint-Domingue, la Guadeloupe pouvait etre facilement 'rasservie. On debuta par elle. La France lui montra des fers. Elle rugit. Ses enfants s'armerent. Une lutte s'engagea et dura peu. Le faiblesse num6rique neutralisa la puissance de la vo!ont6. La liberty s'enfuit dssolde de ces bords ; les bras manquaient pour i'y retenir. Elle s'enfuit, non sans avoir offer A l'Ame heroique de Delgresse une palme detachie du meme arbre immortel qui avait fourni a Ogg et h Chavannes leurs gloricuses cour6nnes de martyrs. Voilh comment la Guadeloupe redevint esclave. les chaines, si on parvenait a l'y contraindre. En attendant, le Capitaine-GUndral adopta presque sans modification le systeme gouvernemental de Romulus. Ce -systeme avait pour lui le mdrite d'6tre rigoureux. I1 6tait consid6r6 par rapport au regime que I'on se proposait de reconstituer, comme un heureux moyen transitoire. La culture ktait remise sur le meme pied qu'avant Iarriv6e des Franwais. Elle avaitprospere et prospd-