La révolte
LE GENIE DI LA- PATRIE 151 l'ame du guerrier une exaltation pieuse que devina le geant, et il reprit aussit6t: a Rimus, tu as djha tout fait pour ta reputation. Tu t'es montr6 intrepide dans les combats, tu as vaillamment contribud a chasser l'dtranger de ce pays. Nul ne saurait contester les 6minentes qualities militaires qui te distinguent. Tu as justement acquis le titre de brave. Sans doute il est grand et beau, le courage qui sait ddfier la mort sur les champs de bataille. Les hommes le ddifient. II est pourtant un autre courage plus grand et plus beau, c'est celui de l'abnegation. Beaucoup peuvent 6tre 6nergiques et resolus en presence d'un danger qui ne menace que leur vie ; bien peu ont la force de braver une infortune qui doit les faire souffrir dans leur amour-propre. Toi, par example, don't on connait les vertus guerrieres, si je te laissais libre d'agir en te disant simplement: Consens hi tre vaincu, accepted d'avance les conditions humiliantes d'un revers, abdique ta fiert6, sacrifice ton bon droit, offre-toi en victim pour racheter le sang inutilement vers6 et d6sarmer le ciel irrit6 contre toi et centre ton fr6re, serais-tu capable de tant d'abnegation ? Le ferais-tu ? RImus, qui poss6dait tous les genres de courage, rdpondit sans hesiter: (( Je le ferais. ) El bien je n'ordonne plus rien, je t'aban-
donne i toi-mnme ; sois fiddle a ta parole. Un sacrifice volontaire n'en sera que plus mnritoire. Accomplis-le tout entier. II te sera compete dans I'avenir... Le giant disparu, en meme temps qu'un orange furieux se dechaina sur la fort. Scs derniers mols furent i moitid converts par le bruit du tonnerre qui retentit avec fracas. Des torrents de pluie, que rec6laient les nuages don't le firmament 6tait depuis longtemps obscurci, s'en 6chappbrent tout a coup, accompagnds d'un vent impetueux sous lequel plicrent et g6mirent les arbres tourmentes. Cet oragc, cclatant comme une colere du ciel contre l'engagemnent pris par R6mus, 6lait d'un augure sinistre. Le h6ros ne s'en impressionna pas. II sortit de la fort sans avoir rien perdu de la resolution de se sacrifier. Cette resolution, qui la.lui communiqna? Ce fut le g6nie de la patrie !
GUERRE CIVIL.
Les premiers coups de fusil tir6s a Saint-Domingue par les deux freres, l'in sur l'autre, eurent un retcntissement funbbre. L'Africaine tressaillait dans sa tombe; Stella se retira an fond de sa grotte. Le pays etait une vaste arene ouverte a Romulus et a RIdmus qui y descendaient pleins de colbre et de passions, sans qu'il y cit li personnel pour se meltre entire eux, pour s'opposer au fratricide. Le Colon seul assistant comme t6moin h ce duel a mort. I1 ne quittait point des yeux les combatants, pas plus que l'oiseau de proie, qui plane sur un champ de bataille, ne perd de vue les guerriers destinds A ,tre sa pature. Les premiers coups portes, on le sait ddja, - Rdmus s'etait arretd, sacrifiant uine consideration 9.
1Ok STELLA secrete, plus forte que ses passions, plus decisive que son bon droit, les avantages qu'il avait eus, et s'6tait tenu sur une exacte defensive. Romulus profit de l'inaction de son adversaire pour recruiter des forces et l'attaquer a son tour. Les bataillons qu'il lanca centre Remus furent plusieurs fois repousses, malgrd leur immense superiorite numerique. Is retournerent l'endroit d'ou ils etaient parties; mais pour revenir bient6t tellement grossis par de nouvelles levees, qu'il n'y avait plus de proportion entire eux et ]a poignde d'hommes intrepides qui leur faisaient t6te. En attendant, le bruit de la victoire que vient de reporter Rdmus se rdpand et electrise les ames sympathiques h sa cause. Tout le monde croit qu'il va continue la champagne. Cet espoir encourage ses amis a se prononcer. Des insurrections eclatent simultandment sur difftrents points du commandement de Romulus, qui est dans la necessite de distraire de son armee des forces pour les 6touffer. C'est le moment opportun. Remus ne reprendrat-il pas l'offensive? II n'a devant lui que quelques troupes en parties ddmoralis6es. D'un cBt6, les amis qui se sont compromise pour sa cause lui tendent les bras; de I'autre, ses soldats lui demandent a marcher. II doit se rendre a ce double vau ; I'lionneur
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et ses intlrets le lui commandent. Peut-il ne pas vouloir le triomphe de son pouvoir? Peut-il laisser pdrir des gens arms pour lui et qu'il a les moyens de sauver? Non il ira en avant. II n'a pas peur; il n'est qu'inddcis, les circonstances le dicideront. Telle est la pensde commune, et pourtant il reste... sourd a la voix de ceux qui l'appellent, inerte, indifferent aux ve6nements et h son sort. Romulus alla en personnel 6teindre les conspirations dans leurs foyers, toute liberty d'action lui 6tant laiss6e par Remus, qui ne fit point un pas en avant et ne chercha A op6rer aucune diversion en faveur de ses partisans en armes. AprBs avoir arrach6 la vie h tons ceux qu'il savait ou pr6sumait lui itre hostiles, et imprim6 partout la consternation et l'effroi, Romulus revint plus terrible centre son frere, qu'il trouva dans la meme attitude et h la meme place. Cette constant immobility de Rdmus, a qui l'occasion de vaincre s'etait offerte si belle, et qui ndgligea de la saisir, autorisait h penser qu'il doutait de la lgitimit6 de sa cause, et donnait en apparence raison h Romulus, don't les troupes s'engagerent rdsolument alors dans une lutte qu'elles avaient soutenue jusque-la avec une repugnance \isible. Elles fondirent sur cells de Remus. Gette petite arm6e, d'une valeur 6tonnante, se surpassa en quel-
S16 STELLA que sorte. Elle tint longtemps contre des forces dix fois supdrieures ; mais le nombre l'emporta enfin. Elle c6da... pour combattre de nouveau, c6der et combattre encore, jusqu'" ce qu'elle disparity ecrasce... DNs lors la rIsistance ne fut plus qu'une retraite h6roique, pendant laquclle Rdmus pit Wtre suivi "t la trace de son sang. Il fallut conquerir successivement les villes ofi il so retirait et qu'il n'abandonnait qu'en cendres. L'incendie dtait une arme du temps. Le disespoir s'en servit malheureusement dans cette guerre, et I'ennoblit moins encore que l'Erostrate russe qui l'employa quelques ann6cs apris en Europe contre une invasion dtrangere. La lutte cntre les deux freres s'dtait prolonged sans treve. Elle venait de se terminer au d6savantage de Remus, lorsque aborderent a Saint-Domingue des envoys franc.ais ayant pour mission d'yo faire cesser les hostilities. II est probable que la France n'intervint si tard dans les troubles de cette epoque, que parce qu'il etait de sa politique de donner aux faits le temps de s'accomplir, afin d'avoir seulement a les sanctionner. La guerre intestine, don't elle avait l'air de s'occuper alors, durait depuis plus d'un an, et personnel n'6tait venu, charge par la mnre-patrie, essayer d'y
(UEliME CIVILE 10I mcltre un terme. Les nmessagers de paix, arrives au denouement de ce drame sanglant, paraissaient n'avoir 6t6 envoys que pour congratuler le vainqueur. Romulus recut des mimes envoys le titre de commandant en chef de I'arm6e dans la colonie; ce titre, conf&r6 par la m6tropole, et les pouvoirs de fait qu'il tenait de la victoire le rendirent omnipotent. 11 parcourut en triomphateur le dCpartement qui avait etd soumis a 1'autorit6 de son freire. Les habitants des campagnes se placerent sur les grandes routes pour le saluer a son passage ; ceux des villes se porterent en foule au-devant de lui. I1 entendit partout des serments d'obdissance et de fidlite, et recneillit de pompeux hommages qui s'adressaient a la fortune de la guerre. Le Colon ne ful pas le dernier h exalter la gloire de son ami vainqueur. 11 improvisa des fttes somptueuses auxquelles prit joyeusement part r'heureux Romulus, don't il cAldbra le nom tout en c66lbrant sa propre victoire.
GUERRE CIVIL. DERNIER EPISODE.
RIlmus sortit de la lice saignant et meurtri. II s'effaqa completement. Romulus s'enivra d'un triomphe qui lui donna toutes les pr6tentions en lui acqu6rant tous les droits. Son ambition n'eut plus de bornes. Bient6t, mont6 au vaisseau de ses esp6rances, ayant le Colon pour pilote, il cingla dans une direction oppose A la France. Le port 6tait voisin, les elements complices. Il ne se d6guisa qu'A demi. On vit de loin l'entreprise et le but. On reconnut 1'aventurier du pouvoir. Soudain le Genie des tempdtes lanqa l'ouragan et fit sombrer le vaisseau dontla perte entraina fatalement celle de la colonie. Avant cela le Colon, sachant qu'il restait h R1mus
GUERRE CIVIL DERNIER EPISODE 159 de nombreux amis dans le ddpartement que celui-ci avait command, et ne voulant rien avoir h redouter d'eux, d'aprbs ce raisonnement barbare, qu'il n'y a que les morts qui ne soient point h craindre, le Colon, djsons-nous, eut recours a la ruse pour faire disparaitre ces homes don't I'existence pouvait contrarier son project sur Romulus. Simuler, contre le chef actuel de la colonie, une conspiration, y attirer ceux don't il desirait se ddfaire, leur tendre de mortelles embiches, diriger les choses avec I'habiletd que savait deployer cet esprit profound dans l'art des trahisons, les conduire jusqu'au point oii elles seraient un acte d'hostilitd caracteris6, un attentat flagrant, et l1, quitter subitement son r6le de conspirateur, abandonner, trahir les malheureux qui se fieraient i sa parole, cesser d'etre leur associd, leur complice d'un instant pour devenir aussit6t leur d6nonciateur: voila le plan qu'avait form le Colon. C'etait aussi subtil que lache; mais le Colon mettrait par ce moyen Romulus a port6e de frapper a la fois beaucoup de pretendus ennemis, en lui fournissant le pretexte de violer une amnistie qui avait 6el publice avant Pentree du vainqueur dans le d6partement qu'il venait de parcourir. Par ce signaled service rendu au chef, le Colon aurait un titre de plus pour le porter a se compromettre de telle sorte, que la France
16U STELLA ne piit que se hilIer de le terrasser et de fire revivre l'esclavage. Le project reCut une prompted execulion. Le Colon s'ouvrit A un partisan de Remus ; il lui conta que-la cause perdue allait etre regagnde, que la metropole, s'interessant au sort du chef vaincu, lui avait envoye des secours qui arriveraient prochainement et r'aideraient h s'emparer du pouvoir usurp6 par son frere. L'authenticite de cette histoire 6lait garantie par de fausses lettres qu'exhiba le Colon a l'homme qu'il avait choisi pour instrument. Un movement insurrectionnel fut declare necessaire pour seconder efficacement et sans ddlai les bonnes intentions de la mere-patrie. L'imprudent accept l'honneur que lui fit le traitre de le nommer chef de la rdvolle, en se constituent modestement son lieutenant. Ils s'entendirent sur les measures a prendre pour le succes de la conspiration. Le Colon promettait d'en faire les frais. L'ami de Remus se chargeait de recruiter des soldats. Le lieu et l'heure de la prise d'armes furent fixes. On se lia par serment. On convint de tout sur i'honneur, mot vide de sens pour le Colon, I'ap6tre du mensonge et du crime ! Sans perdre de temps, le partisan de Remus avertit ses parents, ses amis, prevint un grand nombre de gens de ce qui devait se faire. 11 avait I'in-
;UIRRE CIVIL DEIlNIEn EPISODE 161 fluence que done ine certain position social. I1 6tait courageux. On se group autour de lui. L'entreprise march vite. Le Colon n'avait pas encore rempli sa promesse. Les armes et les munitions se faisaient attendre. deanmoins l'enrblement continuait et le camp de 1'insurrection grossissait. Personne ne soupconnait la bonne foi du Colon. Qui eit pu prdsumer que la trame ourdie par lui cachait un affreux guet-a-pens La possibility d'une trahison s'offire rarement a l'esprit de ceux qui ne sont point faits pour trahir. Au jour convenu, P'agent officieux de Romulus vint. passa en revue l'arm6e don't il 6tait le second chef, compta les soldais comme pour leur procurer des armes, mais en rdalite dans le but d'en connaltre le nombre et de renseigner exactement l'autorite, h laquelle il alla divulguer le secret de la conspiration, immddiatement apris ktre sorti du camp. Tandis que les conjures, tranquilles et confiants, attendaient son retour, ils 6taient ainsi denonc6s, trahis, vcndus. La nouvelle de l'insurrection fit tirer le canon d'alarme et battre la g6ndrale. Un d6tachement de troupes, dirig6 contre les rebelles, fut en quelque sorte le message qui leur annonca la perfidie de leur complice. Ils se prdparaient a donner le signal de la rivolte, comptant sur les armes promises,
lorsqu'ils entendirent le tambour et le canon, signal parti de l'autorit6 qui les devangait; signal de destruction plut6t que de combat: car on les savait priv6s des moyens de se d6fendre. La colonne parait. Inutile de chercher h lui resister. Les insurgds se dispersent et leur chef se brile la cervelle. On organise alors une battue centre les coupables en fuite. En peu de temps ils sont arrItes, la plupart, et punis de mort. Les arrestations se poursuivent le lendemain et les jours suivants. Elles fie se bornent pas a ceux qui ont kt6 vus dans le camp ou qui sont reconnus avoir pris part au complot, elles s'6tendent a tout ce que la prevention designe comme criminel, m6me d'intention, h tout ce qui a des sympathies avdrdes on supposes pour Remus. Le chef-lieu du ddpartement du' sud, ville voisine du lieu oh s'ktaient rdunis les insurgds, - vit bient6t ses prisons regorger de suspects. On entassa 6galement des prisonniers dans la cale des navires de guerre sur rade. Ceux-ci furent presque tous noy6s. Une nuit, les navires appareillbrent, gagnbrent le large et d6chargbrent dans les flots leurs cargaisons humaines. Avant d'etre jets h Ia mer, les prisonniers eurent des boulets attaches au cou et furent poignardes, de peur que l'ocdan ne rendit ses victims. Quant aux dMtenus des prisons, ils furent les uns,
GUERRE CIVII.E DERNIER EPISODE 163 mitraillds et fusilles dans les carrefours de la ville ; d'autres, envoys dans des villes du hord et de l'ouest oh ils subirent le meme sort. On en sauva un trbs petit nombre qui furent enr6les dans des corps de troupes et caches sous l'uniforme des soldats de Romulus. Le Colon, par les laches artifices duquel tant d'innocents perirent dans ces effroyables circonstances, hypothequait une fois de plus sa vie : il devait tOt ou tard payer cette 6norme dette de sang !
RESULTATS DE LA GUERRE CIVIL.
Romulus s'ltait inutilement promise de forcer Stella de s'unir A lui apres la victoire. II n'osa pas se pr6senter devant la vierge de la montagne avec ses sanglants lauriers pour en demander la cons6cra-, tion. Le bon sens lui 6tait, sur ce point, revenue. 1 savait que Stella n'ob6irait point A la contrainte. Ce qu'elle raconta autrefois de sa vie, de ses souffrances chez le Colon, et de sa vertueuse resistance que n'avait pu vaincre la prison meme, revint a la m6moire de Romulus an moment oil il se rendait vers elle, et l'arrila. II abandonna, se sentant coupable, I'idWe de revoir la jeune fille qui avait Wtd, avant la guerre, le rove de son amour ambitieux, et qui 6tait maintenant le saint objet de sa terreur. L'austBre vierge, arm6e
RESULTATS -DE LA GUERRE CIVIL '105 de sa vertu, lui apparaissait comme une NemBsis arm6e de son fouet, et suppliciait sa pensde. II ferma les yeux pour ne pas regarder du c6t6 de la montagne. Devenu ainsi doublement aveugle, il posa les bases d'un government absolu. Le Colon l'aida puissamment a constituer ce novel ordre de choses, formula tous les actes du pouvoir executif, coopera h toutes les measures d'organisation interieire. Un grand nombre de decisions furent prises, de lois publides, d'arretis et de rBglements mis en vigueur sous l'inspiration de ce mauvais genie de Romulus. Il fut l'auteur du fameux systome rural etabli a cette 6poque, et qui ne differa de l'esclavage que par le nom. En er6ant ce system, le Colon songea d'abord a lui et a sa fortune ; c'ltait natural, surtout de la part de cet esprit profondement 6goiste. 11 se disait que l'itat ne pouvait 6tre riche sans lui ni avant lui, que son int6rkt primait l'int6rkt general; et, come ses terres avaient et0 d6sertees, ses plantations brildes, ss 'esclaves lib6rds, it fallait que tous ces torts se rdparassent au plus t6t,pour leplus grand bien du pays. Le pays, ce n'6taient pas 6videmment les malheureux cultivateurs qui 6taient rappelds de force sur ses plantations, que l'on en faisait dependrc, qui 6taient constraints a travailler pour lui sans relache, sous peine d'ktre battus de verges souvent jusqu'a la
mort ; ce n'etait pas non plus Romulus, si haut plac6 qu'il fiit dans sa propre estime, si n6cessaire que part ce chef pour I'application du system qui menait en r6trogradant h Pancien regime : vainement il avait terrass6 son frbre, ensanglant6 sa victoire, assumed l'horrible responsabilit6 du guet-h-pens du Colon; vainement il s'dtait 6levd au-dessus de tout ce qui l'entourait, la socitd colonial ne le reconnaissait point pour membre; ii n'6tait, aux yeux de cette society, qu'un instrument d'oppression, lequel, la besogne faite, devait 6tre brisd. Le pays, c'6tait l'unitd politique repr6sent6e par les seuls int6drts europdens, notamment ceux. du Colon auxquels se ddvouait le fils aind de 'Africaine, qui, pour 6tre plus mdritant, outrait le zble du mal, precipitait dtourdiment ses pas vers l'abime. Enfin vint le moment de donner au gouvernement qu'il achevait d'ktablir, la constitution don't ce gou: vernement attendait sa garantie et sa forme definitive. Tout aveugle qu'dtait Romulus sur sa position et sur le droit qu'il s'etait arrogd de tout faire, il recula instinctivement devant cette dnormitd. II se disait qu'il avait pu mdconnaitre impun6ment l'autorit6 importune des agents de la metropole, les renvoyer de la colonie, faire. avec les Anglais-et les Amdricains un trait qui avait des articles secrets, et, en dernier lieu, 6meltre une monnaie h son effi-
RESULTATS DE LA GUERRE CIVIL 167 gie, mais que faire une constitution, c'6tait attenter directement i la souverainetd de la France, et que la France ne le lui pardonnerait pas. Cette reflexion craintive eut un effet puissant, quoique court. Elle modifia les idees de Romulus qui voulut rester en apparence soumis la metropole, tout en ktant rdellement inddpendant. Le Colon ne l'entendit pas ainsi. Pour lui, la constitution n'dtait indispensable que parce qu'elle devait perdrc infailliblcment celui qui ajouterail la faute de s'en declarer 1'auteur, a tant d'autres fautes toldr6es jusque-lI, mais non point pardonnees, et que lon reunirait a la derniere pour les punir toutes ensemble. L'exigeant associd de Romulus, maitre absolu de son esprit, l'empecha de se retracter. La seule chose qu'il lui permit, par pitid pour sa faiblesse, ce fut, la constitution faite, de l'envoyer en France pour etre approuvee, precaution ridicule, puisque cette constitution strait prealablement exdcutde dans l'ile. Une assemblee, presid6e par le Colon, y travailla pendant pres de trois mois. A peine terminal, I'acte fit livrd A Romulus pour etre promulgud. La pompe avec laquelle on le publia dans la capitale de la colonies, prouve importance qu'attachait le Colon h cette oeuvre; importance justilide moins
par ce qu'elle valait en elle-m6me que par le resultat qu'elle etait destinde a produire. Elle n'offrait, en effet, rien de remarquable comme lois fondamentales. On y trouvait formula en articles, quelques grands principles. 11 y dtait question de religion, de liberty, mots sublimes quand ils sont inscrits sur des tables de verites; derision, blaspheme, lorsqu'ils ne servent qu'a grossir un code de mensonges. Le reste signifiaitpeude chose. Ce qui existait alors protestait contre ce qui etait dcrit. L'acte fut lu sur l'autel de la patrie, entire un discours du Colon qui l'expliquait, et un discours de Romulus qui le vantait; il fut en outre salue de-cris bruyants, sinon enthousiastes. Un officer de haut grade le porta a Paris. Le gouvernement frangais le consider come un attentat et come une insulte a la fois. II fut d6cid6 qu'une armie irait venger la m6tropole et replacer sons le joug les affranchis de La position de la France tlait trbs favorable a une pareille entreprise : elle venait de se reconcilier momentandment avec sa plus redoutable ennemie. Toute son activity se tourna vers cette expedition lointaine. On arme une immense flottc. Des troupes choisies et en grand nombre sont prletcs. Le g6endl
RESULTATS DE LA tUEIIRE CIVIL 169 qui doit les commander est deja design. On a fix6 la date du depart. 11 est prochain.... Malheur h vous, Romulus !... Le Colon, comme on s'en aper.oit, ne s'dtait pas tromp6 dans son calcul. Cette constitution qu'il .avait tant tenu a faire, les criailleries de ses amis de Paris aidant, hatait un vaste d6ploiement de forces centre le pouvoir audacieux qui s'6tait installae Saint-Domingue; hatait, c'est le mot: car l'expddition frangaise n'eit pas moins en lieu sans l'acle qui passa pour l'avoir motivee. Les envoys de la metropole, ainsi que nous l'avons dit prceddemment, avaient tout prepard de longue main. Ils avaient, concurremment avec le Colon, provoqud la guerre civil afin qu'ensuite la France put sans scrupule ressusciter l'esclavage. Ce qui arriva en 1802 devait done toujours arriver. En avancant la date des ev6nements, I'implacable ennemi de la liberty hata par le meme faith celle de sa mort. Lorsque Romulus apprit quel fAcheux effet avait produit sa constitution a Paris, il lanca un regard irrite au Colon. Pen s'en fallut qu'l ne se ruat suf cet ami pervers. Un movement natural du cocur le ramcnait vers son frbre par le meme sentiment qui Ic ddlachait de l'artisan de leur fatal rupture. En face du danger present, il regrettait am6remcnt sa conduite
passee; il se repentait d'avoir sacrifi6 Remus a de vaines idees de domination, de s'6tre prive de son loyal concours.... Mais ce tort ne pouvait que s'expier. II 6tait ecrit que Romulus, apr.s avoir 6t6 vainqueur, serait a son tour vaincu ; que dans sa ddtresse il trouverait R6mus sans rancune contre lui, * et s'empresserait de saisir la main que lui tendrait ce jeune fr6re pour le sauver et se sauver lui-m(me du naufrage de leur liberty. Dieu, punissant pour 1'exemple, procede souvent par analogies. II fait alors l'action qui venge si semblable l'action vengde, que les plus inattentifs ne sauraient se m6prendre sur le sens du chatimcnt. La legon resery6e a Romulus devra profiter a tout un people; c'est pourquoi la Providence la voudra dloquente, sdv6re et grande. Le fils aine de l'Africaine a abused de sa force centre son fr6re; la France abusera de sa force centre lui pareillement. II sera victim de ses propres injustices et d'une d6sunion centre nature, il apprendra que l'quilt est une loi de Dieu qu'il n'est jamais permis de transgresser, et que l'union seule offre aux membres d'une famille des garanties solides de paix et d'existence. Bornons-nous h cette court reflexion, suivons la march des devnements pour arriver plus t6t h la glorieuse 6poque oi Ils deux freres, rcdcvenus amis, uniront 6troitemcnt Icurs bras et 10luS C(lurs et
RESULTATS DE L. GUERRE CIVIL 171 conquerront, sur les vainqueurs de l'Europe, le champ de bataille qui est demeurd leur patrie. La guerre pour l'ind6pendance consolera des maux de la guerre civil. En attendant, Romulus, ignorant de son sort, est inquiet. II ne sait a quoi se rdsoudre. Dans sa preoccupation it ne donne aucun ordre, il n'organise aucune defense. 11 semble s'avouer ddjh vaincu... On le verra resister neanmoins, et des actions d'eclat honoreront sa chute.
EXPEDITION FRAN(:AISE.