Le Colon
212" STEI.LA besoin d'abri; vainqueurs, ils poss6deraieit dcsvilles. Leur resolution &tait prise d.s ce premier instant : its se s6paraient de la France pour devenir independants et libres ! Avec les armes et les munitions deposees dans la grotte et qui, soit dit en passant, 6taient telles que le jour qu'on les y avait places, ils requrent de le Colon et les agita violemment: c'ktait la robe fun6bre de 1Africaine, confide aussi par eux dans le temps a la jeune fille, et que son amitid avait su preserver de l'influence destructive des annkes. Tout un passe vivai t dans ce souvenir d'affection et de deuil. Ils avaient la, devant eux, leur mbre et son supplice. liattachant le present h ce pass maudit, et s'exallant du ressentiment des nouveaux attentats que 1'assassin de l'Africaine avait ajoutes a son ancien forfeit, ils saisirent avec avidit6 le votement teint de sang, pour donner suite au sinistre project qui fit jadis entire eux le sujet de ce dialogue terrible: Nous 6tablirons un camp sur lequel flottera cet 6tendard. Le crime en a fait don a notre d6sespoir. Que le present du crime soit funeste au crime 1 A l'extremitO d'unr mit dlevd, form d'une tige de bambou ddpouillee de ses feuilles, et dress au milieu du camp, ils attachbrent la robe de l'Afri-
RETOUR DE LA MONTRONE 23 caine, sombre- drapcau don't la brise deroulait les plis sanglanls. Plus tard, une autre couleur, empruntee h 1'azur de notre ciel, fut placee a c6td de celle qu'avait arboree la vengeance, soil pour en adoucir le sinistre reflect, soil pour rappeler la duality de 1'oeuvre de l'inddpendance haitienne, accomplie par le ddvouement common d'indlvidus de deux nuances d'6pidermes differentes, et que b6nit la Providence en creant une soci6t6 de plus sous les auspices de la liberty.
GUERRE -DE L'INDEPENDANCE.
Le signal est donn6 par les deux frres, et, comme une dtincelle 6lectrique, le feu de l'enthousiasme embrase soudain les coeurs des indigenes, qui se l6vent par milliers et demandent des armes. Leur impatience souffre h peine un dMlai. Le dep6t de la montagne ne suffit pas.,La plupart de ces hommes ''' seront obliges, pour se procurer des fusils, de recourir A la resource d6jh connue, de les enlever A I'ennemi. Ils acceptent gaiement cette condition. Le danger pour eux sera double ; mais ils auront une double part de gloire. La vierge de la montagne Jes passa en revue et distribua elle-mine, i une portion d'entre eux, esmunitions et des armes. Ces armes donnees par 6ile pouvaient-elles ne pas re victorieuses ?...
GUERRE DE L'INDEPENDANCE 21S Elle dit a Romulus et h R6mus : ( Entrons en champagne. Faisons en sorte que le succes du premier combat nous reste :-il influera sur le moral de l'ennemi et sera come le presage de l'heureuse fin de la guerre. Ce n'est plus Ic temps oh je vous prevenais que vous n'6tiez forts qu'ici. Alors, vous aviez peu de soldats et vous 6tiez rdduits a vous d6fendre ; aujourd'hui c'est vous qui attaquez et tout un people vous second. > Quelques hommes furent laisses dans le camp. L'arm6e, sous la conduite de Stella, se dirigea vers la capital de la colonies, que couvrait un bourg distant d'une lieue, o6 se trouvaient des posies bien garnis de troupes francaises. Le Capitaine-GUndral, instruit de la prise d'armes des deux freres, avait &t6 en personnel dans ce bourg fire les dispositions necessaires h la r6sislance. Les indigenes s'y pr6sentent au milieu de la nuit. Une lutle acharnde s'engage. Les t6nebres ajoutent h l'horreur du combat; les coups retentissent et frappent au hasard, le sang ruisselle, la mort vole, les balles sifflent, le fer grince. On entend les cris des blesses et des mourants; mais on *ne voit point le carnage, et l'imagination n'eu est que plus .pouvantee. Au-dessus de l'affreux tumulte plane la voix mile ct vibrant de Stella, come celle du pilote grossie dans une temp6te par Finstrumcnt du K.
commandement et dominant le bruit des vents et des flots. FidBle A sa parole, la vierge 'de la montagne, durant le combat, garda sa place a la tlte des batailIons qu'elle entraina au feu en les devangant. Sa robe blanche, Ic seul signe de ralliement que l'on pDt distinguer au sein de cette nuit sombre, brilla toujours en avant. Quand il fit jour, la figure angelique de la jeune fille, noircie par la poudre, ses vMtements trou6s, dechirds en plusieurs endroits, rappelerent aux soldats sa bravoure surhumaine ct les fanatiserent. On s'ttait battu jusqu'a quatre heures du martin. Les FranCais, chassis de tous leurs postes, s'etaient replies sur la capital. II n'y eit eu, peut-dtre, qu'i les poursuivre pour s'emparer de cette ville qui 6tait presque sans garnison. Mais la vierge de la montagne, le bon genie des deux frbres, s'y opposa. Elle etait satisfaite de 1'effet moral de cette premibre action. La prise d'une place ne valait pas a ses yeux le sacrifice d'hommes qu'elle coiterait. D'ailleurs, la theorie de cette guerre telle qu'elle la concevait etait autre : il fallait laisser les Francais en possession des villes, les y enfermer avec la maladie qui les decimait; leur intercepter !6s communications, empecher le transport des vivres qu'ils tiraient de l'interieur, les inquidter sans cesse,
GUERRE DE L'INDEPENDANCE 217 les priver de repos pendant le jour et de sommeil pendant la nuit, profiter de l'heure de midi pour fire des demonstrations qui les obligeassent a rester sous les armes, a braver l'ardeur d'un soleil mcurtrier, on de celle de minuit pour les riveillcr par de fausses attaques et les tenir constamment exposes ha humidity p6n6trante du climate. En les fatiguant ainsi on leur 6tait toute chance d'echapper h l'6pid6mie qui devenait alors plus terrible pour cux que la guerre elle-m6me. Ce systlme d'agression etait a la fois simple et sir. Les deux frbres n'avaient qu'A le suivre. La jeune fille retourna au camp pour revenir parmi eux quand elle le jugerait utile. La montagne 6tait le quarlier general de l'insurrection. Romulus et Remus avaient recu l'ordre de s'y trouver souvent. secourir. Le soulivement des deux frires donna lieu a une proclamation publi6e pen de jours aprbs, par le capitaine-gdndral, pour dinoncer aux habitants de Saint-Domingue les ldches qu'il jurait de punir lorsque des renforts qu'il attendait de France arriveraient. C'Utait en octobre, et ces renforts lui parvinrent le mois suivant; ils devaient, scion 'cexpression de la meme proclamation, servir a reconqudrir la colonie, d6jih conquise apparemment, d'a-
218 STEI.LL prbs son chef, par los idWes opposes a la servitude qui venaient de faire explosion centre lui. Le capitaine-gendral avait-il h ce point 1'esprit boulevers6 par des dvdnements encore a leur aurore? Sa conscience alarmee lui reprochait-elle son mandat?... Toulefois, un acte d'atrocit6 inouie fut commis par les FranQais, au debut de cette nouvelle guerre. Nous le rapportons en nous renfermant scrupuleusement dans la verit6 de l'histoire. Quand le gouvernement apprit la rdvolte des deux fr6res, ii fit disarmer et mettre a bord de ses navires de guerre, un corps entier de troupes indigbnes, douze cents homes qui lui 6taient. suspects. Cette premiere affaire, dans laquelle les Franqais furent battus et obligds de se replier sur la capital, eut lieu. On crut alors tout perdu. Les dquipages des navires se compt6rent avec effroi et reconnurent qu'ils 6taient infdrieurs en nombre a leurs prisonnicrs. 11 y avait done pour les ge6liers danger de mort, et ils ne prirent conseil que de leur desespoir. Tuons, cri6rent-ils, ce qui peat nous tuer. L'action fut aussi rapid que le mot. Les flots de la mer s'ouvrirent et se refermerent sdr douze cepts cadavres. Nous empruntons ce rdcit i une plume peu Susceptible d'exag6ration, h la plume d'un officier-
GtTERRE DE L'INDEPENDANCE 219 g6ndral (1) qui, ayant figure dans l'expddition francaise, doit 6tre plut6t portde manager qu'h forcer les couleurs sous lesquelles il peint ce trait 6pouvantable. II en fait Ic crime subit de la peur; nous n'en ferons point celui d'une m6chancet6 calculee. Cet aggravement serait inutile. Pour ecraser les bourreaux, il ne faut que le chiffre des victims. SDouze cents cadavres, douze cents hommes sans defense, tu6s pour ainsi dire d'un seul.coup, douze cents prisonniers..... Nous deplorons cet assassinate en masse, et par piti6 pour les victims, et parcel que, au tribunal des passions surexcities, il plaidera pour le massacre, a l'heure sanglante des rcprdsailles. Les troupes curopdennes se concentrerent alin de mieux se ddfendre. Les garnisons des villes principales se renforcerent de celles des villes secondaires. On 6vacua les malades sur une petite ile voisine, la Tortue. Les munitions furent embarqudes. Toutes ces measures tdmoignaient des inquietudes du gouvernement, et accusaient sa faiblesse. Le nombre'des ddfenseurs de la colonie etait sensibleiieni diminud. Dix-huit mille homes av\in1! piri depuis l'arrivde de l'exp6dition, par la
(1) Paul le Lacroix.
maladie et dans les combats. Lcs h6pitaux en contenaient huit mille. II n'y avait plus qu'environ huit mille cinq cents soldats pour garder tout le territoire de Saint-Domingue. En d'autres temps cela eCt plus que sufi ; mais c'6tait vraiment trop peu pour les necessitis de la guerre. Le capitaine-gndnral, embarrassed de supplier i ce manque d'hommes et cherchant un expedient, s'adressa au Colon don't il connaissait la bonne volontd et 1'esprit inventif. L'instigateur de la guerre civil avait un moyen tout trouv6, 1 le fit connaltre an chef. Son machiav6lisme, autrefois, avait si bien rdussi a d6sunir Romulus et R1tmus, qu'il ne douta point de la possibility de semer encore la division parmi eux. Fort de cette certitude,' i proposal hardiment une measure don't il ne tarda pas i reconnaitre lui-meme 1'inanitd. Le contraire de ce qu'il avait esper6 arriva. Au lieu de diviser les ennemis, il resserra les liens qui les unissaient entire eux. Jugeant sainement de la position mal d6finie qu'on leur avait faite jusqu'alors, ayant la preuve matirielle de cet asservisscment contre lequel ils s'dtaient levis, mais qui n'avait pas Wte avoud par leurs o'ppresseurs, les indig6nes n'eurent plus qu'un coeur poir les hair ct qu'un bras pour les combattre. Tel fut I'effet de la maladresse du Colon. Les success passagers de la nimchancet6 n'cmpkchent
;UERRE DE L'INDEPENDANCE 22' pas qu'clle ne soit aveugle et stupid par' essence : la bont6 scule est intelligence. Cependant, d'apr6s le conseil du Colon, le capitaine-g6ndral publia un acte par lequel il donnait la liberty aux indigenes qui s'enr6leraient sous le drapeau francais centre 1'insurrection, on en d'autres lermes, a toutes les dupes qui pour dire fiddles au gouvernement, scraient traitres i leur cause, a leurs v6ritables interkts. II promit, en oulre, de les gratifier, an retablissement de la paix, d'une petite quantitL de terre qui serait 5 la fois la recompense de leurs services et le gage de leur affranchisscment sans retour : car ils seraient alors propri6taires. Mais remarquez bien que ce n'6tait qu'une promesse. La liberalit6, dPjh mesquine, devait encore se faire attendre. En conscience, on 16sinait. La necessite marchandait avec le secours : c'"tait peu logique. De son c6td, le Colon montra un d6sintiressement don't on ne l'aurait point cru capable. Relnoncant h ses droits sur ceux qui avaient Wtd ses esclaves et qui 1'taient encore dans sa pens6e, il consentit a leur octroyer gratuitement la liberty par-devant notaire. Plusieurs brevets d'affranchissement furent d6livrds de cette manibre, et sanctions par le government. Qu'elait done devenue la solennelle emancipation
de 1793, el le d6cret, non moins solennel de.la Convention national de 179 ? 11 6tail clair pour tons que, dans la colonies, I'esclavage existait, moins le mot. Par la volontd divine, ]a main qui s'apprelait h icrire ce mot impie se dessdcha.
MORT DU CAPITAINE-GIENERAL,
Les deux freres, en se multipliant, avaient trouvI le secret d'etre presents partout. Leur activit6 ne pouvait etre compare qu'h leur valeur, Tandis qu'ils cernaient la capital de la colonie, ils menacaient aussi ou enlevaient d'autr.es points, On leur abandonna sans resistance le fort don't la belle defense avait jadis illustre les troupes de Romulus. La garnison, en l'evacuant, se conforma au systeme de concentration adopt par le capitaine-g6inral. Les deux freres y trouv6rent des munitions, chose, pour eux, sans prix dans les circonstances oii ils se trouvaient. Ils se rendirent maitres de la ville [XVIII] oh devait 'tre proclamee, apres la victoire, I'inddpendance de I'ile. Stella, apprenant qu'ils allaient attaquer cette
Z2' STELLA place, dalit accoourie de la montagne pour Icur pr'- ter I'appui de son bras invincible. Bien que la prise d'une ville n'entrat point, on Ic sait, dans le plan de champagne qu'clle avait trace aux deux frhres, elle ne pouvait s'abstenir pourtant de prendre part h la conqutee d'une place oh devait s'dlcver Ic premier autel de la patrie. Romulus et Remus avaient lanc6 centre la place deux colofines assoz fortes pour l'emporlcr d'assaut, en agissant simultandment. L'une se pr6scnla trop t6t et fut misc en fuite, I'autre vint aprbs et faillit 6prouvcr le m~me sort. Elle pliait ddja, quand Stella arrival, saisit un drapeau, le plant sur les remparts ct rallia les fuyards autour de ce signed de l'honncur. SC'Btait vers le soir, et 'ennemi chercha un asile h bord de ses navires qui s'dloignbrent bient6t en adressant aux indigenes un foudroyant adieu. AprBs la conquete de cette ville, qui ne fut jamais reprise,- les deux frbres abandonnes i euxm mes, investirent une autre place [XIX] du Nord don't ils firent inutilement, pendant huit jours, le sihge. La capital fut aussi assidgde vers le mnme temps. On avait culbutd les avant-postes francais et rdduit I'ennemi 'une defensive resserrie qui n'embrassait que l'enceinte de la ville. Des troupes, ddtachdes de diverse garnisons, secoururent par mer la place qui se trouva defendue par plus de quatre
MOnT DU CAPITAINE--ENERAL 225 mille homes. Les indighnes furent battus ct repoussds a une grande distance. Ces 6checs tlaient la punition du tort qu'avaient les deux freres de suivre une pratique contraire h la thdorie infaillible de Stella dans la conduite de la guerre. Ils avaient dtd portes par une impatient bravoure a conmeltre ces infractions qui malheureusement n'dtaient pas les dernieres. La jeune fille pardonnait h leur desob6issance en faveur ede sa cause; elle n'dtait meme pas fachde de ccs 1dgers revers dans lesquels ils se fortifiaicnt de plus en plus. Mais la guerre se prolongeait, grace a de pareilles fautes souvent rdpetics. Chaque fois que les deux freres, cedant a leur impetuositd naturelle, essayaient de forcer une place bien ddfendue ct recevaient un rude choc, ils etaient obliges de sc retire tres-loin pour reformer leurs rangs, oh Ie desordre tendait toujours a s'introduire ; les Fran.;ais par la n'etaient plus inquietLs, et avaient tout Ic loisir de se procurer du repos et des vivres. D'un autre c6td, les femmes indigenes, don't les* peres, les maris, les ills, les freres combattaient sous le drapeau de l'insurrection, faisaient dans les villes l'office de mdecins et de soeurs de charity tout a la fois, soignaient les maladies europdens avec une gen6rosite presque sans example, et contrariaient ainsi la rage du fl6au qui semblait avoir &l6 13.
suscit6 par une puissance vengeresse contre 1'esclavage, cet autre fl6au de l'humanit6. Les m6mes soldats, que le zble de ces femmes arrachait aujourd'hui h la mort pouvaient en faire demain des veuves et des orplelines: elles le savaient, et leur ddvouement n6anmoins fut si grand, que le capitaine-g6neral ne put s'abstenir d'en rendre publiquement temoignage, de les en fdliciter. La fire jaune 6tait dans sa p6riode d6croissante lorsque le capitaine-gendral en fut atteint. On dirait qu'ayant assouvi sa fureur sur les soldats et les officers de l'exp6dition, don't elle dclaircit rapidement les rangs, la peste eit rdserv6 le gouverneur de la colonie comme une proie illustre pour le moment oh elle serait rassaside de victims obscures. Elle ne devait pas toutefois s'arreter l1h: sa violence allait simplement diminuer pour redoupler h ]a chaude saison et darer autant que la guerre. Reprenons de plus haut. L'dpid6mie, deux mois apres son invasion, sous l'influence des jours caniculaires, avait acquis sa plus grande intensity. Tant de gens perissaient a cette 6poque qu'on suffisait a peine pour leur donner la sepulture. Les morts ktaient jelds polemnle dans de large foss6s, qui se remplissaient bient6t et que l'on recouvrait de chaux pour en
MORT DU CAPITAINE-GENERAL 227 creuser de nouvelles. Nul ne recevait les derniers honneurs. On 6tait forc6 de supprimcr les fundrailles. Des tombereaux parcouraient a minuit les rues et recueillaient les cadavres d6posds a la port des maisons. Plusieurs gnderaux avaient succombi. Les malades qui recouvsaient la .sant6 devaient la vie particulibrement h ces Samaritaines don't la bontd dtait plus infaillible que la science. Cependant, le capitaine-gnd6ral, ddbarrassd des soins du service public qu'il avait simplified par 1'dtat de siege, confiant dans l'efficacitd des niesures prises, satisfait du zble outrd de ses lieutenants, et rassure surtout par la quantity d'armes qu'on avait arrach6es aux cultivateurs, s'dtait retired dans File de la Tortue, pour y goioter quelque repos et fuir la peste. SCette petite ile, situde 7vers la pointe nerd-ouest de l'ancienne Saint-Domingue, en est une depen,, dance. Elle 6tait peuplde et bien cultiv6e, sous les Francais. On y avait construit des maisons de santd pour les malades de 1'arm6e expdditionnaire. La Tortue doit une certain cdlebrite i des aventuriers, connus sous le nom de boucaniers, qui 'habitaient h une 6poque reculde. Le climate en est doux, 'air sain, 'aspect- riant. Tandis que sur la grande terre le soleil de 1'6Ft embrasait I'atmosphere des villes et calcinait le sang europden,
dans la petite ile rdgnaient de fraiches et constantes brises qui en temp4raient 1'ardeur. La Tortue rivalise de fertility avec I'ile principal, don't elle n'est s6parde que par qtelques licues de mer. Le gouverneur de la colonie n'avait pu jouir longtemps des douceurs de la paix dans ceote ddlicieuse retraite. Des troubles, occasionnds par le ddsarmement des cultivateurs et les atroces rigueurs exerces centree eux, 6taient survenus h SaintDomingue. Le capitaine-g6ndral avait precipit6 son retour et repris immediatement le fardeau des affairs publiques, augment du poids de ces conspirations qu'il 6tait press d'dtouffer. Une vive contrari6dt I'agitait. II se voyait ramen6 vers le commencement h l'heure oh ii s'6tait cru le plus pres de la fin. Tout avait souri h ses premiers efforts. Romulus vaincu, le pays tranquille et florissant, les masses comprimCes et a la veille d'etre entierement d6sarmies, le capitaine-g6ndral avait esp6rd arriver sans encombre h la complete execution de ses instructions secretes. Mais voilA que, tout a coup, on se r6voltait. La paix a reconquirir, et presque sans bras : c'6tait une rude tAche, h laquelle la prise d'armes des deux fr-res Blait venue donner tout a coup la gravity d'un peril. Nous avons fail remarquer le trouble du gou_
MORT DU CAPITAINE-ENEIIAL, 229 verncur de la colonies en parlant de la proclamation publide au sujet de ce dernier 6venement. Le capitaine-gendral avait sond6 la profondeur du gouffre qui s'etait ouvert inopindment sons ses pas, et ii avait eu un movement d'6pouvante. Nuanmoins, faisant tete a l'orage, il avait donned des ordrcs, use de puissants moyens de repression, monte souvent a cheval, et passe souvent aussi des nuits entieres dans la veille et la meditation. Trop d'activit6 de corps et d'esprit le prddisposa i la maladie qui l'emporta. Elle se manifesta par une court fievre, puis le frappa avec tant de force qu'il se coucha pour ne plus se reliever. Sa fin fur courageuse et digne. 11 condamna, a sa derniere heure, le but de I'expedition. It gemit d'une entreprise faite sur des homes et par des homes dignes d'un meilleur sort (1). Ces sentiments paraissaient avoir Wt6 inspires par la justice d'en haut, au scuil du tribunal supreme. Ils rachetaient les torts d'une vie pros de s'6teindre. Plaignons le guerrier mort loin de son pays, mort pour une aussi mauvaise cause. Son existence eAt pu 6tre utilement sacrifice ailleurs. I1 l'a offerte ici sans compensation, la colonic n'ayant pas moins dchapp a' la France. II a piri jeune. Trente annees
(1) Paul de Lacroix.
s6parent sa tombe de son bcrceau. On se laisse involontairement attendrir par cette fin prematurde; on regrette de ne pouvoir s'ecrier avec l'orateur latin: 0 fortunate mors quce nature debita pro patria est potissimum reddita (1). Sa perte fut douloureusement sentie par lai nide a laquelle son chef faisait d6faut au milieu de circonstances presque disespdr6es, Les soldats accompagn6rent de leurs regrets le cercueil du general dans la mrre-patrie que bien pen, hdlas devaient revoir. Le Colon, lui, ne pleura point : il n'6tait pas d'une nature tendre, et d'ailleurs, il trouvait que le gouverneur dec6dd avait trop lentement, trop mollement agi; qu'en 6tant plus s6vere, c'est-h-dire plus cruel, il e6t certainement retabli l'esclavage avant de mourir. Nous avons donn6, dans un autre chapitre, quelques details sur,le gouvernement qui avait succlde h celui de Romulus. Ils permettent d'apprdcier la conduite du capitaine-gdndral et son systeme d'administration qui, h coup sir, n'6tait pas exempt de rigueur. Ces details sont tirds tout entiers de I'histoire. Apris les avoir lus, on se demand sincerement ce qu'eft pu faire de plus, dans le sens des
(1) Heureuse mort qui acquitted la dette de la nature au profit de la patrie (Cic).
MOI1T DU CAPITAINE-G'ENERAL 231 exces, le gouverneur de la colonie, a moins d'Vtre Rochambeau. Ce nom est kchappd h notre plume. Disons done que le capitaine-gendral avait designd le g6ndral Roohambeau pour le rcmplacer apres sa mort, comme commandant en chef de l'armee et gouverneur de la colonie. La metropole maintint ce choix et le Colon y applaudit. avec transport, car d'apres lui, Rochambeau seul 6tait capable de tenir le timon des affaires. Nous essayerons de faire connaitre homee a qui fut confid le premier poste, ses droits a une si haute dignity et ses titres h l'estime du plus grand enpemi de la colonie.
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ROCHAMBEAU.
La nomination de Rochambeau au gouvernement de Saint-Domingue fut un 6dvnement ndfaste pour la colonic. 11 rendit les indigines indbranlables dans leur resolution do mourir les armes a la main on de so sdparer do la France s'ils dtaient victorieux. Jamais chef ne fat plus exdcre et a plus just titre. Pour 'accuser et le maudire, on parole encore quelquefois de lui dans le pays. Les survivants do 1'dpoque le peignent habituellement vetu d'une culotte de peau, d'un doliman qui n'dtait jamais boutonn6, et que le poids de ses epaulettes, tirant de chaque c6td, tenait ouvert sur la poitrine, ce qui lui donnait Pair common et ddbraill6. Ils n'oublient pas sa petite taille, ses formes anigtlpuses, son regard "- j ..a*