La voix de l'Africaine Stella · Capítulo 4 de 16
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La voix de l'Africaine

L'ATTAQUE 63 chettes el leurs haches coupaient bien; mais ce qui les rendait v6ritablement forts, c'6tait l'appui moral de Stella, leur alliee divine. L'amour engendre la foi qui save. Ils se recommandbrent avec la meme ardeur que le marin dans la tempted ac cette autre vierge non moins secourable que I'Eloile des mers (Maris Stella). Cependant, I'armee du Colon prenait sa ligne de bataille parallblement au course de la riviere. c Qui vive ? lui cria d'en haut la jeune fille don't la tete seule 6tait visible. c Feu command le Colon pour toute r6ponse, et les fusils s'abattirent dans la direction du camp qui fut aussit6t convert d'une 6paisse fum6e, pr6cd6ec d'une detonation Sviolente. Les balles allbrent en sifflant s'enterrer au pied des remparts. Ancun coup ne partit de la montagne. Enhardies par ce silence, les troupes du Colon traverserent la riviere et s'engagerent r6solfment dans le sentier qui s'ouvrait devant elles. Alors une conque marine sonna plusieurs fois en signe d'alarme. Le Colon n'y prit pas garde, non plus que des tas de pierres 6normes qui surplombaient la route; et, quoique la montee fit raide, le chemin 6troit, il I~nrcha rapidement vers le camp.

S64 STELLA Les soldats montaient sur deux de front. Uls avaient presque atteint h la hauteur des ouvrages, ' lorsque la conque marine se fit de nouveau entendre. A ce nouveau signal de Stella, le serpent d'hommes deroul6 dans toute sa longueur, fut 6crasd et partagd en deux troncons par un cdroulement subit, meurtrier, foudroyant. Les deux freres attaquerent la tkte avec un acharnement impossible h decrire. La queue roula dans la riviere et ne s'arreta qu'" I'autre bord. combat non moins valeureusement qu'eux. Elle detourne un coup de feu qui efit abattu Rdmus. Romulus va 6tre perce par derriere tandis qu'il a la hache levee sur un ennemi; la jeune fille previent le coup du soldat du Colon et lui enfonce sa lance dans la gorge. Plus tard, entouree ellemnme de baionnettes ennemics, elle est vaillamment secourue par les deux frires qui se font jour jusqu'A elle, h travers mille obstacles. La melee est furieuse. D'une part, les soldats du Colon se battent en dcsespdrds, reconnaissant l'impossibilite de fuir ; de l'autre, les fils de l'Africaine, anim6s au carnage par la soif de la vengeance, ne font point quarter. II serait difficile d'imaginer un tableau plus effrayant que ce combat h mort, accom-

L'ATTAQUE .65 gn6 d'imprecations et de blasphbmes, et livre sins t6moins au milieu des pr6cipices... Les beaux vers de Lucrce n'eussent pas suffi pour poetiser un pareil champ de bataille: tout, la, 6tait horrible, except le courage qui se signalait par une premiere victoire remport6e, A armes inegales, sur l'expdrience et le nombre. Des ddfenseurs du Colon, don't la plupart ont mordu la poussibre, il ne reste plus que ceux que la peur avait entrainds de 1'autre c6t6 du torrent et qui, profitant de 'action,"; talent revenues sur leurs pas et reprenaient l'offensive. , Romulus et Remus, munis de fusils et de cartouches enleves aux niorts, rdsistent 6nergiquement a ces nouveaux adversaires. Chaque soldat qui se montre au-dessus du tas de pierres form par I'6crouleinent, est A l'instant frappd d'une balle qui le reverse. Cependant, le moment arrive oh les deux frbres n'auront plus de munitions; alors, mdnageant leurs dernibres cartouches, ils attendent sans tirer, que le peu d'ennemis qui restent aient franchi l'obstacle dri chemin pour en finir d'un seul coup avec eux. Et, dans le but de les attirer, les insurgds font retraite comme s'ils avaient 1'intention de rentrer dans le camp. Les soldats du Colon les croient en diroute et se jettent pele-mele a leur poursuite: 4,

(it STELLA a Que I'on prenne' ces brigands! > crie le Colon lui-meme qui s'dtait prudemment arrWtd sur les pierres. Au son de cette voix connue et ex6cr6e, les deux frbres et leurs compagnons, pleins de rage, se retournent brusquement, font une terrible decharge et se ruent sur leurs ennemis qu'ils exterminent jusqu'au dernier. Le triomphe est complete; mais l'assassin de 1'Africaine 6chappe encore A la vengeance des fils de 1'esclave. Une strange fatality semble leur dispute a plaisir cette victim. Ils ont vu le Colon, au moment decisif, abandon, ner le lieu du combat et s'enfuir au delh de la riviLre. Un d'eux s'est mis aussitot apres lui. Le fuyard a un cheval: qu'importe! celui qui le pursuit est habitud h vaincre a la course l'agile quadrupede. Ils font assault de vitesse dans l'immense plaine qui s'dtend de 1'autre c6te du torrent. Le coursier sait par instinct qu'il est charge du salut de son maitre et redouble d'ardeur, 1'homme emprunte a sa colere les ailes de la foudre. La distance entire lui et l'animal n'excede pas la port6e d'un pistolet: une balle de plus le Colon dtait mort. Les cartouches sont dpuisdes ; a quoi sert maintenant le fusil? Romulus a des ongles et des dents. II jette l'arme inutile.

L'ATTAQUE 67 Al1ge de ce poids, il est stir d'atteindre le cavalier et de Ie terrasser; seulement il compete sans ses forces. Apres une journ6e de courses extinuantes et de lutte continue, il ne saurait fournir une longue carriere. Ses membres ont perdu leurs resorts d'acier. Bient6t les jarrets lui manquent; il faiblit simultandment des reins; ses tempes battent avec violence ; sa poitrine s'oppresse, le jeu des poumons s'arrkte, il tombe sans corinaissance, baign6 d'inie sueur glace, la sueur de la mort. Cependant Remus, n'ayant plus d'ennemis h combattre, vole sur les traces de son fr6re. Stellale a suit. Ils craignent que Romulus ne soit seul aux prises avec le Colon. Parvenu l'endroit oh il s'est 6vanoui, la jeune fille et son compagnon 6prouvent une douloureuse impression, a la vue de ce corps moite et pale qu'ils prennent pour un cadavre. Remus ne peut plus fire un pas. Stella s'approche et penche sur le guerrier 6tendu dans la plaine sa belle tte virginale. Elle examine son linge, pas de sang; elle pose la main sur son sein, le coeur bat : elle pousse un cri de joie qui retentit dans l'Ame de Remus, jusque-lI immobile de stupeur. D'un bond il est pres de son frbre ; il 'embrasse plusieurs fois, verse sur sa figure l'eau d'une cale-

Oj8 STELLA basse qui lui sert de bidon et lui en fait boire quelques gouttes. Romulus a repris ses sens; mais ii est encore trop faible pour se rendre L la montage. Remus le laisse aux soins de la jeune fille et retourne sur le champ de bataille, d'ou il transport une grande quantity d'armes et de munitions dans son camp.

C'est bien ainsi que les IndigBnes d'Haiti se sont procure les instruments guerriers i l'aide desquels ils ont conquis l'Ind6pendance et fond la Patrie. On peut dire sans figure que l'Esclavage a Wte d6capitd avec ses propres armes. Cette circonslance donne a la lutte un intir6t sacred qui la rapproche de celle de David et de Goliath. David se presente pour combattre Goliath, la terreur des Isradlites. On raille sa faiblesse, on l'accuse de vanity. Il insisted, on le conduit aupres de Sail. Le roi blame la tim6rit6 de Penfant... Qui peut se mesurer avec cet ennemi si redoutable par sa force et son experience h la guerre ?... David n'est qu'un jeune pAtre. 11 promet cependant de vaincre le giant. On le laisse faire. II prend un bLton, cinq pierres du torrent et sa fronde. Goliath le voit venir et Pinsulte. II r6pond, et en meme temps le frappe an front d'une pierre parties de sa

L'ATTAQUE 69 fronde. Le geant tombe la face centre terre. Et comme David n'a pas d'6p6e, il se sert de celle du Philistin pour lui rancher la tete. Derriere David 6tait Dieu tout-puissant et invisible qui assistantt. Malheur I'irmpie !!!

LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE.

Le camp s'tlait reveille de bonne heure ou pour mieux dire n'avait pas dormi. La guerre est enne-, mie du repos : son ardeur inquikte se renouvelle sans cesse. Elle faith de l'activit6 une puissance invincible, lorsqu'on sait l'unir au courage et au genie. Romulus et Remus, qui avaient pass la plus grande parties de la nuit a s'entretenir du combat, a se rappeler leurs perils, h s'enivrer-de leur triomphe, 6taient encore debout avant le jour et se prdparaient h une champagne. ls avaient l'intention de surprendre le Colon, afin de lui 6ter la possibility de lever de nouvelles-forces. Cette fois, Stella devait &tre avertie et mtpme consultee: la jeune fille Btait devenue leur soutien et leur guide.

LE LENDEMAIN liE LA VICTOIRE 71 Ils allbrent vers son ajoupa. Ellc 6tait appuyde sur sa lance, veillant pour eux. La lune l'inondait de ses voluptueux rayons et lui mettait au front urne aurdole. C'ltait ine sentinelle divine. Les deux freres Pabordbreit avec un religieux i'espect et lui soumirent letir project qu'elle approuva. Je voudrais vous accompagner, dit-elle, mais il ne conviendrait pas de laisser vos armes ct vos munitions sans garde. Allez, soycz prudents, ne vous aventulez pas trop. S'il vous arrivait de rencontrer Pennemi en nombre, 6vitez de le com- 'battre et revenez discretement sur vos pas: songez que vous n'6tes forts qu'ici. Ils partitent bien p6ndtres de la sagesse de cette recommendation. La hache et la manchette ne leur servait plus; elles 6taient remplackes par le fusil et le briquet qui leur syyaient mieux et don't ils dIraient un incomparable advantage. Les terres du Colon furent envahies. On les parcourut en tous sens. Les cases 6taient vides et les plantations desertes. Oh avait pass l'atelier! Qu'etait devenu le Colon ? Ils se proposaient a eux-memes ces questions, tout en reprenant le chemin de leui' ancienne cabane. L'herbe avait crf dans le sentier sauvage, la trace 'de leurs pas s'dtaient effac6e du sol. L'owuvre du

IZ STELLA temps 6tait d6solante et rapide; ils le remarquerent avec indifference, ne songeant qu'au bonheur de revoir le pauvre nid abandonn6 qui leur reparlerait de leur enfance et de leur mere. Que de liens rattache l'homme h son berceau !.... Non, la patrie n'est pas le lieu oi I'on est bien: c'est quelquefois le lieu oh Pon a le plus souffert et que pour cette raison: peut-6tre, on aime davantage. C'est le toit pauvre ou riche qui vous a vu naitre; c'est Pespace occupy par ce toit; c'est l'air qu'on y respire ; c'est le rayon de soleil ami qui s'y glis.se furlivement le matin pour vous riveiller, et le soir pour vous dire adieu... On ne saurait d6tacheF Phomme de ce coin de terre b6ni : quand la fatality l'en arrache, il y laisse son coeur. L'ajoupa n'cxistait plus Les deux frbres euient de la peine i en reconnaitre l'emplacement. Le CoIon avait detruit l'autel de leurs souvenirs. Ce sacri1Bge les exasp6ra. Ils brdlrent et saccagerent tout ce que le premier incendie avait dpargne. Colon ; interieurement, elle en etait pourtant inquikte, sachant la veritable cause de cette disparition que les deux fires, par orgueil, attribuaient A la peur. L'orgueil. tail le demon centre lequel l'amiti6 6clairde de la jeune fille avait rdsolu de prdmunir scs

LE LENDEMAIN DE LA VICTOIRE 73 naifs compagnons. L'orgueil regne sur les puissances de 1'abime. Tous les giants de Ilhistoire lui doivent lcur chute. Son influence perdit la femme et prdcipita l'ange. Vautour dans la fable et serpent dans la Genese, il fouille d'un bee avide le sein de l'imprudent qui avait ravi le feu du ciel, et se dresse insidieux et pervers entire le Crdateur et la crdature. ne pressentaient point. Le but 6tait dloign6. Elle se chargeait de les y conduire par une voie rude, pdnible, mais sAre. L'hydre colonial allait agiter centre eux ses cent totes renaissantes qu'ils devaient abattre tour a tour. Ils devaient. marcher longtemps, avoir les pieds ddchirds et teacher de leur sang les ronces du chemin. Ils devaient s'dgarer dans les t6nebres, so prendre pour ennemis, se combattre et se reconnaitre ensuite, pour regretter leur erreur et pleurer leurs blessures. Mais A la tin, compensation immense! ils seraient libres, independants, citoycns d'un pays dchu i leur courage et h leur merite. Ils demcntiraient d'injustes preventions, souffletteraient leurs calomniateurs, r6intdgroraient dans les droits de

I4'umanith une race proscrite et lui fonderaient une patrie glorieuse sur les ruines de la colonies coupable. A cet edifice de 'avenir, ils n'avaient qu'une pierre h apporter, leurs copurs; il 6tait necessaire que cet el1ment fft pur: c'est pourquoi l'austere vierge tonna avec forcgaontre leur orgueil naissant. < Ates-vous bien convaincus, dit-elle, que le Colon se soit Bloignd par crainte ? Nous sons le garantir, rdpondirent-ils d'un ton de ridicule prisomption. Cependant, ajouta la jeune fille visiblement conIlrariee, rien ne l'annonce: il a pris le temps de rdunir ses gens et de partir avec eux. S'il avait en peur, il airait fui seul pour fuir plus vite, Au rest, pourquoi fuirait-il ? Qu'avez-vous d6jA faith qui inspire a ce point la terreur de vos6armes ? Une victoire unique peut 9tre aussi bien attribu.e.au bhasard qu'au genie. Hdlas combien n'en faudrait-il pas pour 6tablir seulement d'une manibre incontestable votre quality d'hommes !... Abdiquez done un miserable orgueil. Vous ignorez la ddsespdrante 6nergie des prejuges humans. I1 en est de ces pr6jug6s comme de certaines plants nuisibles qui rdsisteut h F'action du fer et de la flamme. On parvient aussi difficilement h extirper les uns de I'esprit qu'ils infectent, que les autres du terrain qu'ils empoison-

LE LENDEktAIN DE LA VICTOIRE 7' nent. Plus its sont absurdes, plus ils sont vivaces. Ils lassent quelquefois les efforts de plusieurs siecles. Ceux don't vous Otes l'objet empAcheront que de longtemps vous ne soyez consid6r6s autrement que comme des animaux en rdvolte. On poussera meme l'aveuglement et la stupidity jusqu'a s'en remettre un jour aux chiens du soin de vous r6duire. Entendez vous ? des chiens, de veritables chiens transform6s contre vous en soldats !... Comment oser, apres cela, tirer vanity d'un succes qui ne compete point; laissez au colon sa turpitude et sa demence ; soyez forts de ses faiblesses; ne vous montrez point infatuWs de vous-memes, si vous voulez que le ciel vous '~rotle, le ciel, don't chaque dtoile est un oeil ouvert 'sur tout le monde, et ha occasion une epde de feu! -Malheureusement, certains hommes ne sortent d'un exces que pbur tomber fatalement dans Pexces contraire. Plus ils ont et6 humbles, plus ils deviennent orgueilleux; s'il en est ainsi de vous, tremblez, votre cause est perdue 1 v Romulus et Remus regretterent d'avoir encouru ce blame sdvere, et le manifesterent par des timoignages d'un vif repentir. Nianmoins, Stella matirialisa en quelque sorte la legon pour la rendre palpable h leur esprit. Il y avait dans l'enceinte du camp un cactus charge de fruits mfrs don't le plus beau en apparence 6tait

piqu6. Elle le cueillit, le brisa, et, montrant aux deux freres un ver encore vivant dans le sein de ce fruit ravage, elle leur dit: .Voilh I'orgueil et ses funestes effects. II s'introduit dans le coeur a la suite d'un succes quelconque; et, V'il n'est promptement dtouffi, le pervertit tout entier. < Souvenez-vous de cet example v

NOUVEL ENNEMI.

* Dans 1'archipel des Antilles, a 38 lieues de i'ancien Saint-Domingue, est une lie importance qui f:appartient aux Anglais. Malgrd la proximity des deux terres, la colonies SfranCaise d'autrefdis n'a en commun avec la Jamaique Sque la po6tique mer, don't les flots bleus caressent ses rives. i Filles l'une et I'autre de TOcIan, peut-6tre nees le meme jour, il existe neanmoins si peu de rapports entire elles, que la nature semble n'avoir dotd la second qu'aprbs avoir 6puis6 ses dons en faveur de la premiere. du Nouveau-Monde; aussi comprend-on que l'Angleterre ait d6sird a une autre epoque d'ajouter a

ses possessions cette lie digne de convoitise, mime si on la compare aux grandes Indes. Dbs la premiere tentative desdeux frlres, le-Colon, separant ses int6rdts de ceux de la France qui, par une revolution encore a son aurore, avait proclaim des principles favorables a I'affranchissement des individus et des peuples, le Colon, disons-nous, s'dtait adress6 a la Grande-Bretagne pour avoir des secours et une protection que celle-ci ne pouvait lui accorder, 6tant alors en paix avec sa rivale. Mais, en 1793, l'exdcution de Louis XVI arma centre la France republicaine routes les puissances monarchiques de l'Europe. L'Angleterre fut la plus, ardent i venger cette atteinte portee i l'inviolabilit6 des tr6nes. Elle donna presque aussit6t l'ordre de s'emparer de Saint-Domingue. Le gouverneur de la Jamaique s'entendit avec le Colon pour l'occupation de 'ile frangaise et y envoya des troupes. C'est au-devant de ces troupes qu'ttait alley le * Colon, impatient de prendre sa revanche. Cependant, Stella, descendue des hauteurs de la morale d'oh elle avait foudroy6'le vice, s'6tait placee au niveau des evinements actuels qu'elle n'ignorait pas, grace i sa perception divine ; elle avertit Romulus et R6mus d'etre sur leurs gardes. D'aprds ses conseils, les fils de l'Africaine re-

NOVEL ENNEMI 1Y doublaient de vigilance et faisaient chaque jour des reconnaissances lointaines. Ils promettaient d'etre fiddles h cette recoimandation, de ne point offrir ni accepter un combat hors du camp. Mais l'orgueil mal vaincu leur tendait un pi6ge, Au detour d'une route, ils rencontr6rent 1'ennemi qui tout a coup fondit sur eux. Le cas' tait pr6vu : ils devaient 6viter le choc et revenir i la montagne. Un movement d'orgueil les detourna de l'engagement pris envers Stella et envers eux-memes. SA la tite de leur petite troupe, ils recurent I'ennemi de pied ferme et lui rendirent ses coups, sentant bien qu'ils faisaient mal, mais ne pouvant l6uder la provocation, tant ils 6taient dominds par le souvenir de leur premiere victoire. Se retire en presence du Colon qu'ils avaient battu nagu6re, se retire sans combattre 6tait pour eux chose plus facile a promettre qu'a ex6cuter. Ils aimerent mieux courier le risque d'une d6faite. L'action dura plusieurs heures et fut sanglante. On deploya de part et d'autre un grand courage. Les deux frbres furent particuli6rement prodigues de leur vie. La t6mirite est le propre de la jcunesse et de Pinexp6riencc. Eile sc signal par le triomphe,

dans des cas rares, hours desquels le sang-froid et la tactiquc l'emportent toujours. Apres avoir essay, sans success, d'entamer l'ennemi qui 6tendait habilement ses lignes, les resserrait, changeait de place, prenait mille formes, apris avoir usd 1'6nergie de leurs soldats et perdu cette confiance en eux-m6mes qui les avait tromp6s, Romulus et Remus songbrent a regagner leur camp. Dik mille hommes des anciens Grecs s'immar'- taliserent par une savante retraite; mais, pour des troupes indisciplindes, la retraite, c'est la d6route. Les deux freres, ignorants de l'art de la guerre," 6taient peu propres h renouveler 1'exploit de XUnophon. Ils se replierent, en disordre et furent poursuivis outrance. Cet 6chec les confondit: ce fut le dernier coup port a leur orgueil. L'Utat dans lequel ils se presentbrent h Stella faisait pitid. Couverts de sang et de boue, harasses, ddmoralis6s, ils itaient mdconnaissables. La jeune fille voulut les blamer et ne put que les plaindre. Elle banda leurs places, releva leur moral et leur montra 1'ennemi qui s'avancait. L'armee anglaise, gravissant alors la montagne, s'6tait partagde en deux corps pour tLcher d'enlever

NOVEL ENNEMI 81

la position en la contournant. Arretde par des difficultds imprvvues, elle dut abandonner ce plan et se rdsoudre h operer sur une seule colonne. Le chemin du camp, 6troit, tortueux, embarrassed d'6normes pierres depuis P1'croulement, prdsentait h la march d'une armie des obstacles presque insurmontables. Les Anglais montent lentement, peniblement, et sont tres souvent obliges de s'arr6ter pendant que les deux firres dirigent sur eux un feu meurtrier. Beaucoup de soldats resent sur la route. La colonne, i force de persdevrance et d'efforts, parvient h s'dlever, malgr6 les balles qui continent de pleuvoir sur elle,.jusqu's la hauteur du plateau oii se livre un assault furieux. Romulus et Rdmus r6sisterent vigoureusement : autant il se montra de tites au-dessus des remparts, autant il retomba de cadavres vers l'ennemi. On arrache des pieux, des breches se forment, et h travers ces m6mes br6ches le mousquet vomit la mort dans les rangs anglais. L'avantage est du c6t6 des deux freres. 11 y eut cependant pour le camp une heure de peril extreme. Les Anglais commencaient sur un point a s'introduire par une breche, en m6me temps que, sur un point oppose, ils escaladaient les remparts. Cette 5.

double tentative mettait les deux frbres dans la n6cessit6 de se diviser et cons6quemment de s'affaiblir. Stella, jusqu'alors simple spectatrice du combat, du centre de la fortification oh elle se tenait comme un gd6nral en observation ou comme un capitaine de navire sur son banc de quart, s'dlance vers la brkche et repousse le torrent envahissoCr. La jeune fille resiste seule a de nombreux ennemis. Plusieurs coups de feu parent. Une balle effleure son sein. Elle chancelle. On croit qu'elle va tomber. Les soldats s'enhardissent. Ils forcent ddj~ le passage, quand leur terrible adversaire se redresse, brandit sa lance et jette le disordre et la confusion parmi eux. Les deux freres et tous leurs soldats suffirent a peine pour contenir l'ennemi sur l'autre point assailli. du camp; par bonheur, elle ne pouvait perir : sa vie decoulait de la justice et de la veritd, deux principes 6ternels. Romulus et Remus, dans ce dernier combat, se montrerent dignes de leur compagne cdleste. Ils effac6rent la honte et la disgrace qu'ils s'etaient r6cemment attirees. L'honnear de la journee leur rest.

NOVEL ENNEMI 83 L'ennemi affaibli, d6courage, redescendit la montagne h la faveur des onlbres de la nuit, sous la conduite du Colon, qui sut ainsi se dirobcr une fois encore a la vengeance des deux frires.

LE PACIFICATEUR.

Le camp, tout illumind de la presence de Stella rayonnait de la gloire d'un astre qui se l6ve on d'une puissance qui se fonde. Son existence pesait sensiblement sur la destinde de la colonies. Un home se pr6sente au pied de la montagne et demand a parler aux deux frbres. 11 est seul et sans armes. Rien en lui ne rdvile un ennemi. La jeune fille, pour des raisons qu'elle a tues, s'est retiree dans sa cabane, ne voulant pas 6tre pr6sente a cette entrevue. Avant de reproduire les paroles de l'6tranger, disons un mot de sa personnel. C'dtait un home d'environ cinquante ans, beau de taille et d'attitude. Sa physionomie rdfldchissait

LE PACIFICATEUR 5

une Ame alti6re oh la philantropie s'alliait aux plus grandes vertus r6publicaines. II portait une echarpe de couleurs 6clatantes; c'dtaient les couleurs que la France nouvelle avait adoptees et qu'elle devait 6terniser par des victoires sans nombre et sans antecedents dans le monde. La forte voix de 1'tranger, r6pondant a sa haute stature, lui donnait une male eloquence et attachait un pouvoir gigantesque a sa personnel. Un trait peint le caractere de cet homme. A la suite d'un combat au Cap-Francais, aujourd'hui Cap-Haitien, son fils fut fait prisonnier. SOn lui proposal 1'6change contre le fr6re du chef ennemi qui 6tait tombe en son pouvoir. Il rdpondit stoiquement: Non! j'adore mon fils... Je sais tout ce que sa position et la mienne ont de pgnible... II a ted fait prisonnier en portant des paroles de paix a des rhvoltis... Le coupable queje tiens en ma puissance a et pris les armes a la main contre les dWldgu.s de la France. II n'y a point de paritW... Mon fils peut mourir... J'en fais le sacrifice a la Rdpublique. Maintenant, 6coutons le discours que tint 1'etranger h Romulus et h Remus formant un group aupres de 1'ajoupa de Stella, temoin invisible de cette conference. SAmis, leur dit-il avec la chaleur du sentiment

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