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Capítulo 1 · Stella

Note éditoriale et avertissement

Source: édition française de 1887, E. Dentu, Paris, conservée par la Digital Library of the Caribbean. Consulter la source.

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Imp. du Fort-Carrb, 19, chausse d'Antin, Paris.

\ PAR

E. DERGEAUD

(DES CAYES, AIITI)

PARIS E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR, PALAIS-ROYAL, (iALERIE DORLEANS, 13.

Plusieurs ann6es d'un travail souvent interrompu nous ont conduit A la fin d'une oeuvre don't l'imagination a fait les princiSpaux frais, et oft nous avons essay de mettre en relief quelques-uns des plus beaux traits de notre histoire national. En entourant ces faits des ornements de la fiction, notre intention a etd de n'y rien b ajouter: ce qui est beau n'a pas besoin d'etre 'embelli; nous avons voulu simplement captiver, par l'attrait du roman, les esprits qui ne sauraient s'astreindre A l'etude.approfondie de nos annales. Un roman, sans avoir la gravity severe de 'histoire peut etre un livre utile : c'est ce que nous nous sommes dit en abordantl'entreprise qui a occup' longtemps une parti3

-

AVEBTISSEMENT

de nos loisirs : puisse-t-elle r6pondre a la bontd de nos vues ! Toutefois ce livre, pour produire quelque bien, ne devait avoir du roman que la forme. Il fallait que la v6rit6 s'y trouvat; voilh pourquoi nousavonspris soin de ne point ddfigurer l'histoire. La revolution de Saint-Domingue, laborieux enfantement d'une socidt6 nouvelle, a donn6 naissance a quatre hommes qui en personnifient les exces et la gloire: RIGAUD, ) TOUSSAINT, DESSALINES, PoTION. Nous avons empruntO a la vie de ces honmes les details don't nous avions besoin pour compl6ter celle des deux freres qui, A pro- d prement parler n'ont point d'individualit6. Romulus, Rdmus et le Colon, sont des 6tres collectifs, l'Africaine une iddalitd, Cela dit, nous n'avons plus qu'a protester. du devouement pieux qui nous a inspired e 1'idde d'6crire ce livre don't nous faisons Irommage & la patrie.

Connaissez-vous le pays du c6dre et de la vigne, oi sont des fleurs toujours nouvelles, un ciel toujours brilliant ; ot les ailes 16dgres du z6phyr, an milieu des jaidins de roses, s'affaissent sous le poids des parfums; oil le citronnier, et I'olivier portent des fruits si beaux ; ot la voix du rossignol n'est jamais muette; oa les teintes de la terre et les nuancesdu ciel, quoique diff6rentes, rivalisent en beautd?... LORD BYRON, La Fiaecde d'Abydos, traduction de Benjamin Laroche.

Sur une terre fortune, au sein d'une nature s6duisante et prodigue de ses dons les plus pricieux, yivait ou plutot v6g6tait rampant et humilide, - vers la fin du dernier siecle, une jeune famille violemment sqquestrie de 1'humanite. Elle habitat dans une plaine une pauvre cabane que prot6geait un orange.

L'arbre, comme s'il eft pris en pitid la fr6le chaumibre, 6tendait paternellement sur elle ses vigoureux rameaux et semblait se pencher a dessein pour la defendre contre le vent. Non loin de 15, sur un morne, s'6levaient les blanches murailles d'une maison superbe. Vaste de proportions, imposant d'aspect, solid d'architecture, le batiment du morne avait i l'extdrieur quclque chose des chAteaux fIodaux du moyen age ; son toit recouvert de tiles se d6coupait rouge et sinisire sur le ciel bleu. Au'contraste frappant de ces deux habitations, il n'y avait point h se m6prendre sur la position respective des personnel qu'elles renfermaient. L'opulence 6tait 1a en presence de la misere, 1'orgueil en face de I'abaissement, la puissance au-dessus de la faiblesse qu'elle 6crasait a loisir. Le maitre de la somptueuse maison, -- espece de Sardanapale rustique, disposait d'une fortune de roi, a en juger du moins par la quantity d'or qu'il jouait, qu'il dissipait, qu'il employait h satisfaire ses goits ignobles et d6praves. Toutes les jouissances coiteuses de la vie 6taient h ses ordres, il n'dtait sorte de plaisir qu'il ne goiutt, meme celui d'entendre g6mir et crier 1'humanitd. Les h6tes de 1'ajoupa, vdritables parias du sort, Sn'avaient au contraire rien qui leur ftt propre.

SAINT-IDOMINGUE 5 Le croirait-on, les infortunds !... ils etaient presque reduits h d6rober pour leur nourriture les plants qu'ils cultivaient de leurs bras; i. peine osaient-ils cueillir de l'arbre le fruit mfrissant a leur porte; c'est qu'cn effet leur jardin et leurs fruits appartenaient h un autre, don't ils dtaient eux-m'mes laproprietj meprisde, tremblante. Nous renoncons a peindre les souffrances de cette jeune famille enchainde au milieu de tous les biens, sans pouvoir jouir d'aucun, et n'ayant que les larmes de sa misere et de sa honte h offrir a la Divinit rotectrice de cet heureux climate I L'esclavage tenait courb6es sous sa main de fer ces patients creatures, condamndes a demander h la terre des tr0sors qu'elles payaient de leur sueur et de leur sang; et, non content d'asservir ainsi leurs corps par le travail et la torture, le monstre insatiable voulait encore' tuer leur Ame par I'avilissement et I'indigence. II lui fallait pour serf l'6tre human d6pouille de ses facultes celestes, et reduit h I'insensibilitd morale de la brute. Une enchanteresse de la fable avatt transform des homes en pourceaux, afin de les retenir plus sfrement sous ses lois fatales: c'dtait ici l'indispensable metamorphose qui devait en rdalitd s'accomplir h l'aide des changes, du carcan et du fouet homicide. i

Et dans le course de cette transformation immonde, I'esclave, pour une simple faute, 6tait tant6t sci6 entire deux planches, tant6t pr6cipit6 dans la chaudiere a sucre en 6bullition, d'autres fois place sur la grille ardente des fourneaux, d'autres fois encore enterr6 vivant! ! Tant de forfaits ne pouvaient rester impunis. Ils .attirerent la foudre sur la t6te de leurs auteurs. La Justice un jour, sortie d'en haut, vint prononcer solennellement entire les oppresseurs et les opprimis, les bourreaux et les victims. Et la vengeance fut terrible !...

Mais, quel riant sejour que Saint-Domingue, la Reine des Antilles Que de beauties, que de merveilles rdunies en ce lieu par la main glorieuse du Cr6ateur I Amis de la nature, philosophes, poktes, vcnez vous rejouir, vous instruire, vous inspire au sein de tant de magnificence; venez vous rassasier d'dmotions nouvelles, richauffer votre esprit a de vivifiants rayons, d6saltlrer votre Ame a toutes les sources de podsie et d'amour. Des montagnes altieres ennoblissent l'aspect du pays, I'entourent.et le protegent, comme une armee de Titans preposee a sa garde. A leur pied s'6tendent d'immenses planes, oiI leur ombre se projette sur un dternel ocean de verdure.

SAIN'T-)OM.INGUE 5 De leurs flancs ficonds s'6chappent des torrents qui bondissent, 6cument et grondent au fond des prcipices: on dirait des orages souterrains. Sur quelques-unes de leurs hautes cimes dorment des ktangs, eau mystlrieuse, don't elles semblent 6tre les gigantesques coupes. Des savanes po6tiques, de d6licieuses vallees, des mornes pittoresques, des forts vierges, des rivibres aux capricieux detours, aux ondes fraiches et pures, ombragdes de bambous, ajoutcnt a ccs sauvages grandeurs. Venez contempler le ciel et la mer, qui ne sont nulle part aussi beaux et ne parent tant de Dicu. Quel ddlicieux sdjour!.. Ici la vegetation, 6tonnante de vigueur et de prdcocit6, kternellement luxuriante, est mille fois plus prodigieuse apres qu'un ouragan, phenomnne grandiose et terrible des tropiques, a bris6 les arbres, dcracin, les rochers, boulevers6 la nature * entire. L'automne suspend des guirlandes aux ruines, parfume les bois, seme partout des fleurs et double la magnificence des champs de cannes, en leur pretant de blanches aigrettes que la bris. fait onduler. L'hiver, cette soeur ainde des saisons, qui, dans un autre h6misphbre, grelotte, avare et Iriste, sous son manteau de neige, est ici la plus jeune, la plus gaie, la plus opulente des filles de 1'an-

ni&e rien n'6gale l'abondance des tresors qu'elle fait 6clore. Aussi l'hirondelle n'6migre jamais de cette heureuse patrie; le musicien [I] y continue invariablement ses concerts, et le rainier ses amours. Voyez le citronnier si vert, si fi-ais, si embaum6, qu'il semble I6re nd d'un sourire voluptueux de la nature. Remarquez ces bosquets d'orangers que l'homme n'a pas plants, et qui, r6alisant tout ce que les poites ont r6vi de gracieux, d'enchanteur, talent perp6tuellement le luxe de leurs fleurs et de leurs fruits dords. Admirez ces forts de palmiers qui s'itendent a perte de vue et devant lesquelles le voyageur s'arrate, saisi d'une sorte de religieux respect. Ces arbres majestueux, au stipe lisse et droit, au feuillage arrondi en d6me et surmonti d'une flkche ligbre, aligns symitriquement, repr6senterit les innombrables colonnes d'un temple h mille couples, Brigd par quelque pieux ginie des deserts. Vous convierons-nous a d'autres spectacles?... Venez le soir sur le rivage, quand la lune resplendissante prend possession des cieux et secoue, divine reine, ses diamants dans la mer; ou bien gravissez quelque pic 6lev6i t la naissance du jour. La vous sentirez votre imagination s'exalter, et votre esprit

se confondre ; lh vous ne pourrcz que vous agenouiller et prier dans une muette extase (I). S Le peintre manque aux tableaux. Laissons le champ vierge au talent don't nous ne prdtendons point usurper l'empire, et hatons-nous de dire qu'il y a dans ce ravissant pays des sites plus pittoresques que ceux de la Suisse, des paysages romantiques qu'envierait l'Italie, des curiosit6s superieures aux beautds de I'Espagne. Et, chose remarquable, pas un reptile dangereux, pas une bate flroce, pas un ennemi, enfin, pour dispute i l'homme les fruits abondants de ses faciles labeurs. * . . . . . . ... Neque ilium Flava Ceres alto nequicquam spectat Olympo. (2). Telle est cette ile merveilleuse, qui, de son nom d'esclave, s'appelait Saint-Domingue.

(1) Miss Wright, pycourant les campagnes d'Haiti, atteignit un endroit 6lev6 d'oit la vue embrassait un vaste horizon. Le soleil se levait; la cime dentelee de la montagne de la Selle se d6coupait sur un ciel splendid. Tout le luxe d'une vdgdtation exubdrante brillait aux premiers rayons du martin. Le panorama etait si saisissant, quo la sensible voyageuse descendit spontandment de cheval et s'abandonna A un long ravissement d'admiration [II]. (2) a CdrBs A seo travaux sourit du haut des cieux. > (Virg., Georg.) Trad. de Delille

MARIE L'AFRICAINE.

La jeune famille captive h Saint-Domingue se composait d'une mbre et de ses deux fils, encore adolescents. Par une bizarrerie, un jeu pittoresque de la nature, le moins ag- de ces jeunes gens avait la nuance pAlie de l'acajou, tandis que l'aind pouvait etre compared a 1'6bine le plus noir. C&tte difference de couleur n'excluait pas entire eux un air de famille qui les.eit fait,, t premiBre vue, reconnaitre pour frires. Marie, lajeune mere, 6tait noire comme son fils aine. Elle avait atteint cet age oii la beauty devient srrieuse, sans rien perdre de ses charms. Une figure nmlancolique et douce, des yeux qui rappelaient ceux de la gazelle de son pays, une bouche

MARIE L'AFRICAINE 9 garnie de perles brillantes, une peau delicate et fine, A laquelle faction continue du soleil des champs avait donn6 comme le poli du marbre, formaient les traits distinctifs de cette tlte africaine. Les v&tements grossiers de la jeune femme laissent deviner des formes analogues i sa physionomie gracieuse. Ses 6paules nues avaient la puret6 des modules antiques. Lorsqu'elle debarqua dans la colonie, vingt ans peut-Otre avant 1'dpoque oh commence ce recit, le Colon qu'elle eAt pour maitre daigna la remarquer. II fallut bient6t cedcr a son caprice de sultan, et de ce caprice etait nd le second fils qui partageait maintenant la tendresse de l'esclave. L'honneur d'avoir etd la femme d'un jour du Colon n'apporta aucun changement au sort de la jeune imre. Elle demeura constamment attachee h la houe, n'ayant quelques intervalles de repos que quand la maladi venait parfois l'Ftreindre, la bri- * ser, arracher en quelque sorte l'outil de ses mains, Sa tAche journaliere 6tail accablante ;elle lui laiss:it a peine des forces, la nuit, pour regagner son gite. Cependant, de retour des champs, on la voyait encore s'occuper d'un modest repas pour ses fils, aller remplir h la riviere leurs calebasses et la sienne, raccommoder leurs pauvres vktements, prendre enfin a sa charge tous les soins qui eussen, ,4.

pu augmenter leurs fatigues, comme si, elle, elle n'6tait jamais fatigue, comme si elle filt de fer. Oh! use mere, quelle source f6conde de d6vouemeni et d'amour, quel tresor in6puisable de vertus h6roiques et sublimes Une mbre, c'est plus qu'une femme, c'est plus qu'un ange: c'est la Providence elle-meme, descendue au foyer de l'homme pour le recevoir a l'entr6e de la vie, le richauffer de son souffle, le nourrir de son lait, soutenir les premiers pas de ce faible pelerin sur la route du monde, guider son enfance, conseiller sa jeunesse, I'aimer, l'idolAtrer dans tous les Ages, et quelquefois mourir pour lui comme un autre Redempteur. L'Africaine et ses fils travaillaient ensemble pendant le jour, et la nuit les retrouvait fidelement groups autour du boucan, dans la hutte enfumde qu'ils habitaient tous trois. Ces courts heures de relAche, consacr6es d'ordinaire h une libre et franche causerie, 6taient les seules qui comptassent rellement dans existence de ces malheureux, condamnes vivre, hors de lh, silencieux et temblants, sous 1'oeil du Colon impitoyable. L'observateur qui aurait assist, cache, au souper quotidien de la jeune famille, en ce moment oi, d6barrass6e de ses entraves, elle 6tait un instant livrde elle-meme, comme la b&te detel6e de la charrue ' u du mouli, serait demeurd frapp6 de la bonne

MARIE L'AFRICAINE 11 mine de l'Africaine, place entire ses deux fils, et pr6sidant ce repas d'ilotes. 11 edit vu tomber le masque hideux de la servility, et reparaitre l'intdressante creature de Dieu, tell que l'avait formie la paternelle bont6 de celui qui n'a point crde des maitres et des esclaves, mais des hommes. La salle du festin, nous tenons a le dire, n'6tait rien moins qu'agreable. Le meuble le plus nc .i' saire y manquait: la gaietd n'y avait point de si.ge. Elle 6tait de dimension a contonir just lespifois personnes et leur feu. En fallait-il davantage h de vils esclaves ? Assis sur la terre nue, autour de la flamme du boucan, les convives de l'infortune, une fois repus, entamaient les naifs entretiens oii ils 6taient habitues a distraire leurs peines, avant d'aller en demander I'oubli au sommeil. Le malheur est'peut-6trele pere de la fable ;il so * nourrit d'illusions et prend plaisir a s'dgarer h la suite de doux fanltmes, pour fuir la rdalitd douloureuse. Les contest sont ainsi devenus la consolation de l'ajoupa; sur leurs ailes f6driques, aussi 16&gres que cells des songes, vole l'imaginationde l'esclave i la poursuite des felicit6s qu'il ignore et des biens qu'il n'aura jamais! Un soir, l'entretien s'6tait prolong plus tard que

de coutume. C'dtait la mere qui parlait; elle racontait cette fois une hisloire touchante et vraie, que nous avons recueillie au profit du lecteur : ( Je suis nde bien loin d'ici, disait-elle h ses fils, au.sein de la joie et de I'abondance. Mon pere etait chef d'une tribu puissante; ma mere etait fille de roi. (( L'un et I'autre m'idolItraient; j'dtais leur unique infant. Mon i-,re, .ddjh vieux, songea de bo.nngbeure me maiier. 11 fixa ses vues sur un homme digne h la fois de sa confiance et de mon amour. ( Notre union eut lieu sous les plus heureux auspices. (( Encore dans un age voisin de l'enfance, je quittai le toit maternel, charge des dons de mes bien-aimds parents. ( L'dpoux que me choisit mon.pere dtait un officier attach a sa personnel, beau, jduine, brave, s'il en fut. Hilas! que n'a-t-il vdcu plus longtemps !... * Une larme sillonna la joue de 1'Africaine; elle l'essuya du revers de sa main, ct continue: c Vers 1'dpoque de mon marriage, le chef d'une tribu voisine dcclara la guerre a mon pere. Dans les premiers moments on fit beaucoup de preparatifs, on se mit sur la;d6fensive; mais la vigilance ne tarda pas a s'endormir dans une fausse security.

MARIE L'AFRICAINE 13 A Au bout de quelque temps, I'ennemi se pr6senta inopinement h nos portes. On lui opposa une Smolle resistance ; il s'empara de notre ville par surprise, et se rendit maitre de nos jours. (( Mon phre avait dt6 tu6 dans le combat: mon mari tlait mort vaillamment h son c6t6. Je fus, ainsi que ma mnre, conduite prisonniere chez nos vainqueurs; ils nous vendirent h des marchands d'hommes, qui nous embarqurrent pour Saint-Domingue. (( Le,'javire ou plut6t le cachot flottant of nous filmes enferm6es, charges de chaines, avait quelque chose d'affreux que je me rappellerai tonjours. 11 6tait plus bas que ma taille ; l'air y pinrtrait en si petite quantity que nous 6touffions; un jour lugubre y r6gnait; une odeur insupportable s'6chappait des parois de cette cage infected. < Ma mere n'etait pas de force a lutter contre de parei!les souffrances : elle y succomba deux jours aprbs notre embatquement. ( Je lui surv6cus par miracle. Mon isolement et ces malheurs coup sur coup 6prouv6s m'avaient S. rendus 1'existence plus lourde que ma chalne. Je resolus de m'en affranchir; mais on ne saurait tromper la destinke... ( L'amour de la vie me revint dans les premieres douleurs de 1'enfantement: car gai omis de le dire, j'tais parties enceinte, a la veille d'etre mere.

SVotre arrivee en ce monde, poursuivit-elle en s'adressant a son premier fils, apporta la consolation a mon coeur; mais il 6tait difficile de vous conserver. * ( Pendant de longues heures, vous poussiez de sourdes plaintes sans remuer ni crier. On vous crut moribond : vous n'aviez que le souffle. ( Quelques gouttes d'eau donnees par la pitid furent tout ce que vous prites durant deux jours d'agonie. SComment 6tes-vous sorti de cet 6tat, sans secours et malgr6 le mauvais air de notre cachot ? C'est ce que j'essayerais inutilement d'expliquer. a Semblable au p6pin tomb6 de l'arbre de la fort, vous avez pris racine, grace h une main cache qui vous a creus6 un sillon dans la vie, a l'insu des hommes. I Cependant vous croissiez et mes joies maternelles avaient fail place a d'amers chagrins. Je regrettais de vous avoir donn6 l'6tre podr vous associer a mes maux. Seul sur la terre qu'alliez-vous devenir aprbs moi ? Cette reflexion, n6e de l'horreur de ma situation actuelle, m'entrainait insensiblement an d6sespoir, quand je fus appel6e a 6tre une second fois mere. ( II me vint alors un doux pressentiment qui se r6alisera peut-6tre. a En attendant, retenez bien ces paroles

MARIE L'AFRICAINE 1 ( La plante solitaire est ais6ment arrachee on tordue par le vent! Pour vous preserver d'un isolem'ent Sfuneste, la meme main qui vous a sauves a faith naitre pres de vous un compagnon, un ami, un fire. Rendez-lui-en graces !... Dans sa pr6voyante bonte, elle a voulu, qu'issu du sang de votre mere, ce fire, cet associd des mauvais jours, n'eit point d'int6rets opposes aux votres afin que l'aimant et vous fortifiant de lui, vous puissiez resister au sort jaloux qui semblait vous repousser de ce monde et vous a dishirit6 au berceau. ) Les deux freres entendaient pour la premiere fois cette relation intime. La mIre avait reserve sa confidence pour le temps oii elle serait f6conde, de mnme que l'agriculteur intelligent ne confie une semence h la terre que dans la. saison propice. Sans attacher un sens pr6cis aux paroles que nous avons reproduites, les fils de l'Africaine s'en 6murent jusqu'au plus profound de leur ame simple * et bonne. Tout h coup attitude du Colon envers ses escla. ,ves devint celle d'un ennemi irrit6. Jamais il n'avait paru agit6 de si violentes passions. Sesjoues 6taient creuses et pales et sa face horriblement contractee. On lisait la mort dans son regard. II ktait probable que le Colon savait la conversation nocturne de l'ajoupa, soit qu'il l'eit entendue

lui-memc, soit qu'ellc lui fit traitreusementrapportee par quelqu'un qui avait coutW i la porte,et que 1'ayant interpr6tie avec son esprit mdchani, il b se pr6parait a en tirer une horrible vengeance. On se figure aisdment combien une supposition de ce genre occasionna d'alarmes aux membres de la june famille esclave. Tout d'abord ils eurent l'idee de fuir, de se rendre marrons ; ensuite mieux inspires, ils demeurerent, au risque de ce qu'il adviendrait. Notons en passant cet acte d'dnergique resolution: le courage de mourir devait enfanter plus tard la volontd d'etre libres. Mais l'Africaine et ses fils se trompaient: la * rage du Colon tenait a des causes moins Cutiles. Une revolution venait de s'accomplir en France an nom de la Libertl et de l'Egalitd..... On 6tait en 1789..... Voici pourtant de quelle maniere se signal le d6pit sanglait du maitre: Les esclaves 6taient au travail. La pluie menagait. Un des jeunes gens s'6tait retired sous un arbre a quelque distance du champ qu'ils labouraient. 11 souffrait sans doute. Le Colon survint et ddcouvrit la faute. 11 eit pu entendre avant de condamner ct de punir. 11 ne se donna meme pas la peine l'interroger, press qu'il dtait de satisfaire une soif ardente de meurtre.

MARIE L'AFRICAINE '17 Lorsqu'il appela le commander de sa voix breve et forte, l'Africaine tressaillit d'6pouvante : son coeur E de mere avait tout devin6. D'un movement aussi rapide que la pensde, elle se precipita. aux pieds du Colon avec ce geste eloquent qui vainquit autrefois le lion de Florence, en criant: a Grace, mon maitre, a grace pour lui; c'est moi plutot que vous devez a frapper! v S'il est des 6tres d'exception que le ciel a dou6s de toutes les superiorit6s morales, il en est malheureusement d'autres auxquels la nature a refuse ses meilleurs instincts, et don't elle a fait quelque I chose d'inferieur a la bete f6roce clle-meme. Le Colon 6tait de l'ordre de ces monstres ; on ne s'attend done pas a le voir fldchir comme le lion. I h6sita une minute dans le choix de sa victim : puis se decidant et pregnant la mere au mot, il la d6signa au commander. Aussit6t le fouet terrible retentit; une scine d'horreur don't les details font fremir commence. Au bruit multiplied des coups se mnlent des cris Saigus, ddchirants, qui s'affaiblissent peu a pen jusqu'h s'6teindre dans un rAle. Le fouet frappe, frappe deux heures. La victim bondit, se tord, grince les dents. Sa bouche dcume, ses narines s'enflent, ses yeux sortent de leurs orbites. II n'y a plus de vie, mais la matiere trcssaille encore et le fouct

1j STELLA frappe toujours pour ne s'arreter enfin que sur un cadavre inerte. Le crime est consomm6....... Entendez-vous comme il crie,"ee sang innocent qui monte vers le ciel!... AprBs le depart du Colon, les deux fr6res chargerent sur leurs 6paules le corps inanim6 de la jeune femme, l'apporterent au gite commun, le dppos6rent sur son grabat et donnerent un libre course aux pleurs qu'ils avaient 6et forces de contenir en presence du bourreau. Ces chaudes larmes du coeur, tombant a flots sur la figure de la morte, parurent un instant la rappeler du n6ant ; en effet un 6clair subit d'intelligence brilla dans ses yeux 6teints ; ses dents serr6es s'6carterent, et de son ame d6sesp6r6e s'cchappa un soupir qu'elle exhala dans le sein des orphelins de sa tendresse. A travers la porte ouverte du- reduit, le regard supreme de 'PAfricaine, aussi precis que la parole, indiqua aux deux frbres la montagne oi ils devaient prochainement se retire pour venger sa mort.

ROMULUS ET REMUS.

Stella

Sinopse

Texte français de Stella, roman haïtien d'Émeric Bergeaud publié à Paris en 1887. Version originale organisée pour lecture dans Aurora, liée à l'édition brésilienne du Literunico.

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