Chapitre IV Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 19 de 72
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Chapitre IV

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Détails sur les fromageries de Pontarlier

Maintenant, pour donner une idée de ce qui se passa à cette table, nous

ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de

mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron, où la conversation du

forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve:

* * * * *

«...Cet homme ne faisait aucune attention à personne. Il mangeait avec

une voracité d'affamé. Cependant, après la soupe, il a dit:

«--Monsieur le curé du bon Dieu, tout ceci est encore bien trop bon pour

moi, mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser

manger avec eux font meilleure chère que vous.

«Entre nous, l'observation m'a un peu choquée. Mon frère a répondu:

«--Ils ont plus de fatigue que moi.

«--Non, a repris cet homme, ils ont plus d'argent. Vous êtes pauvre. Je

vois bien. Vous n'êtes peut-être pas même curé. Êtes-vous curé

seulement? Ah! par exemple, si le bon Dieu était juste, vous devriez

bien être curé.

«--Le bon Dieu est plus que juste, a dit mon frère.

«Un moment après il a ajouté:

«--Monsieur Jean Valjean, c'est à Pontarlier que vous allez?

«--Avec itinéraire obligé.

«Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. Puis il a

continué:

«--Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. Il fait dur

voyager. Si les nuits sont froides, les journées sont chaudes.

«--Vous allez là, a repris mon frère, dans un bon pays. À la révolution,

ma famille a été ruinée, je me suis réfugié en Franche-Comté d'abord, et

j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. J'avais de la bonne

volonté. J'ai trouvé à m'y occuper. On n'a qu'à choisir. Il y a des

papeteries, des tanneries, des distilleries, des huileries, des

fabriques d'horlogerie en grand, des fabriques d'acier, des fabriques de

cuivre, au moins vingt usines de fer, dont quatre à Lods, à Châtillon, à

Audincourt et à Beure qui sont très considérables....

«Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon

frère a cités, puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole:

«--Chère soeur, n'avons-nous pas des parents dans ce pays-là?

«J'ai répondu:

«--Nous en avions, entre autres M. de Lucenet qui était capitaine des

portes à Pontarlier dans l'ancien régime.

«--Oui, a repris mon frère, mais en 93 on n'avait plus de parents, on

n'avait que ses bras. J'ai travaillé. Ils ont dans le pays de

Pontarlier, où vous allez, monsieur Valjean, une industrie toute

patriarcale et toute charmante, ma soeur. Ce sont leurs fromageries

qu'ils appellent fruitières.

«Alors mon frère, tout en faisant manger cet homme, lui a expliqué très

en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier;--qu'on en

distinguait deux sortes:--les _grosses granges_, qui sont aux riches, et

où il y a quarante ou cinquante vaches, lesquelles produisent sept à

huit milliers de fromages par été; les _fruitières d'association_, qui

sont aux pauvres; ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent

leurs vaches en commun et partagent les produits.--Ils prennent à leurs

gages un fromager qu'ils appellent le grurin;--le grurin reçoit le lait

des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille

double;--c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries

commence; c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs

vaches dans la montagne.

«L'homme se ranimait tout en mangeant. Mon frère lui faisait boire de ce

bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est

du vin cher. Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté

aisée que vous lui connaissez, entremêlant ses paroles de façons

gracieuses pour moi. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin,

comme s'il eût souhaité que cet homme comprît, sans le lui conseiller

directement et durement, que ce serait un asile pour lui. Une chose m'a

frappée. Cet homme était ce que je vous ai dit. Eh bien! mon frère,

pendant tout le souper, ni de toute la soirée, à l'exception de quelques

paroles sur Jésus quand il est entré, n'a pas dit un mot qui pût

rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon

frère. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon

et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage.

Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas, ayant ce malheureux

sous la main, de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui

faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil, ou bien un

peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir.

Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était, ni son

histoire. Car dans son histoire il y a sa faute, et mon frère semblait

éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. C'est au point qu'à un

certain moment, comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier,

qui ont _un doux travail près du ciel et qui_, ajoutait-il, _sont

heureux parce qu'ils sont innocents_, il s'est arrêté court, craignant

qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût

froisser l'homme. À force d'y réfléchir, je crois avoir compris ce qui

se passait dans le coeur de mon frère. Il pensait sans doute que cet

homme, qui s'appelle Jean Valjean, n'avait que trop sa misère présente à

l'esprit, que le mieux était de l'en distraire, et de lui faire croire,

ne fût-ce qu'un moment, qu'il était une personne comme une autre, en

étant pour lui tout ordinaire. N'est-ce pas là en effet bien entendre la

charité? N'y a-t-il pas, bonne madame, quelque chose de vraiment

évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon, de morale

et d'allusion, et la meilleure pitié, quand un homme a un point

douloureux, n'est-ce pas de n'y point toucher du tout? Il m'a semblé que

ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. Dans tous les cas,

ce que je puis dire, c'est que, s'il a eu toutes ces idées, il n'en a

rien marqué, même pour moi; il a été d'un bout à l'autre le même homme

que tous les soirs, et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de

la même façon qu'il aurait soupé avec M. Gédéon Le Prévost ou avec M. le

curé de la paroisse.

«Vers la fin, comme nous étions aux figues, on a cogné à la porte.

C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. Mon frère a baisé

l'enfant au front, et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour

les donner à la mère Gerbaud. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas

grande attention. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. La

pauvre vieille Gerbaud partie, mon frère a dit les grâces, puis il s'est

tourné vers cet homme, et il lui a dit: Vous devez avoir bien besoin de

votre lit. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. J'ai compris

qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur, et nous

sommes montées toutes les deux. J'ai cependant envoyé madame Magloire un

instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la

Forêt-Noire qui est dans ma chambre. Les nuits sont glaciales, et cela

tient chaud. C'est dommage que cette peau soit vieille; tout le poil

s'en va. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne, à

Tottlingen, près des sources du Danube, ainsi que le petit couteau à

manche d'ivoire dont je me sers à table.

«Madame Magloire est remontée presque tout de suite, nous nous sommes

mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge, et puis nous

sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire.»

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