Chapitre VIII Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 23 de 72
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Chapitre VIII

Chapitre VIII

L'onde et l'ombre

Un homme à la mer!

Qu'importe! le navire ne s'arrête pas. Le vent souffle, ce sombre

navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. Il passe.

L'homme disparaît, puis reparaît, il plonge et remonte à la surface, il

appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas; le navire, frissonnant

sous l'ouragan, est tout à sa manoeuvre, les matelots et les passagers

ne voient même plus l'homme submergé; sa misérable tête n'est qu'un

point dans l'énormité des vagues. Il jette des cris désespérés dans les

profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va! Il la regarde, il

la regarde frénétiquement. Elle s'éloigne, elle blêmit, elle décroît. Il

était là tout à l'heure, il était de l'équipage, il allait et venait sur

le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil,

il était un vivant. Maintenant, que s'est-il donc passé? Il a glissé, il

est tombé, c'est fini.

Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la

fuite et de l'écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent

l'environnent hideusement, les roulis de l'abîme l'emportent, tous les

haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête, une populace de vagues

crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi; chaque fois

qu'il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit; d'affreuses

végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à

elles; il sent qu'il devient abîme, il fait partie de l'écume, les flots

se le jettent de l'un à l'autre, il boit l'amertume, l'océan lâche

s'acharne à le noyer, l'énormité joue avec son agonie. Il semble que

toute cette eau soit de la haine.

Il lutte pourtant, il essaie de se défendre, il essaie de se soutenir,

il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite épuisée,

il combat l'inépuisable.

Où donc est le navire? Là-bas. À peine visible dans les pâles ténèbres

de l'horizon.

Les rafales soufflent; toutes les écumes l'accablent. Il lève les yeux

et ne voit que les lividités des nuages. Il assiste, agonisant, à

l'immense démence de la mer. Il est supplicié par cette folie. Il entend

des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre

et d'on ne sait quel dehors effrayant.

Il y a des oiseaux dans les nuées, de même qu'il y a des anges au-dessus

des détresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela vole, chante

et plane, et lui, il râle.

Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis, l'océan et le ciel;

l'un est une tombe, l'autre est un linceul.

La nuit descend, voilà des heures qu'il nage, ses forces sont à bout; ce

navire, cette chose lointaine où il y avait des hommes, s'est effacé; il

est seul dans le formidable gouffre crépusculaire, il enfonce, il se

roidit, il se tord, il sent au-dessous de lui les vagues monstres de

l'invisible; il appelle.

Il n'y a plus d'hommes. Où est Dieu?

Il appelle. Quelqu'un! quelqu'un! Il appelle toujours.

Rien à l'horizon. Rien au ciel.

Il implore l'étendue, la vague, l'algue, l'écueil; cela est sourd. Il

supplie la tempête; la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini.

Autour de lui, l'obscurité, la brume, la solitude, le tumulte orageux et

inconscient, le plissement indéfini des eaux farouches. En lui l'horreur

et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux

aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre illimitée. Le froid sans

fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du

néant. Vents, nuées, tourbillons, souffles, étoiles inutiles! Que faire?

Le désespéré s'abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se

laisse faire, il se laisse aller, il lâche prise, et le voilà qui roule

à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement.

Ô marche implacable des sociétés humaines! Pertes d'hommes et d'âmes

chemin faisant! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi!

Disparition sinistre du secours! ô mort morale!

La mer, c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés.

La mer, c'est l'immense misère.

L'âme, à vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la

ressuscitera?

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