Chapitre II Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 40 de 72
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Chapitre II

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Première esquisse de deux figures louches

La souris prise était bien chétive; mais le chat se réjouit même d'une

souris maigre. Qu'était-ce que les Thénardier?

Disons-en un mot dès à présent. Nous compléterons le croquis plus tard.

Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens

grossiers parvenus et de gens intelligents déchus, qui est entre la

classe dite moyenne et la classe dite inférieure, et qui combine

quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la

première, sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du

bourgeois.

C'étaient de ces natures naines qui, si quelque feu sombre les chauffe

par hasard, deviennent facilement monstrueuses. Il y avait dans la femme

le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Tous deux

étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès

qui se fait dans le sens du mal. Il existe des âmes écrevisses reculant

continuellement vers les ténèbres, rétrogradant dans la vie plutôt

qu'elles n'y avancent, employant l'expérience à augmenter leur

difformité, empirant sans cesse, et s'empreignant de plus en plus d'une

noirceur croissante. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là.

Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. On

n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier, on les sent

ténébreux à leurs deux extrémités. Ils sont inquiets derrière eux et

menaçants devant eux. Il y a en eux de l'inconnu. On ne peut pas plus

répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils

ont dans le regard les dénonce. Rien qu'en les entendant dire un mot ou

qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans

leur passé et de sombres mystères dans leur avenir.

Ce Thénardier, s'il fallait l'en croire, avait été soldat; sergent,

disait-il; il avait fait probablement la campagne de 1815, et s'était

même comporté assez bravement, à ce qu'il paraît. Nous verrons plus tard

ce qu'il en était. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un

de ses faits d'armes. Il l'avait peinte lui-même, car il savait faire un

peu de tout; mal.

C'était l'époque où l'antique roman classique, qui, après avoir été

_Clélie_, n'était plus que _Lodoïska_, toujours noble, mais de plus en

plus vulgaire, tombé de mademoiselle de Scudéri à madame

Barthélemy-Hadot, et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme,

incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu

la banlieue. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire

ces espèces de livres. Elle s'en nourrissait. Elle y noyait ce qu'elle

avait de cervelle; cela lui avait donné, tant qu'elle avait été très

jeune, et même un peu plus tard, une sorte d'attitude pensive près de

son mari, coquin d'une certaine profondeur, ruffian lettré à la

grammaire près, grossier et fin en même temps, mais, en fait de

sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour «tout ce qui touche le

sexe», comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mélange.

Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard,

quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner,

quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus

qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne

lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se

nomma Eponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer

Gulnare; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un

roman de Ducray-Duminil, de ne s'appeler qu'Azelma.

Au reste, pour le dire en passant, tout n'est pas ridicule et

superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici

allusion, et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. À

côté de l'élément romanesque, que nous venons d'indiquer, il y a le

symptôme social. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se

nomme Arthur, Alfred ou Alphonse, et que le vicomte--s'il y a encore des

vicomtes--se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce déplacement qui met le

nom «élégant» sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate

n'est autre chose qu'un remous d'égalité. L'irrésistible pénétration du

souffle nouveau est là comme en tout. Sous cette discordance apparente,

il y a une chose grande et profonde: la révolution française.

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