Chapitre IV Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 71 de 72
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Chapitre IV

Chapitre IV

L'autorité reprend ses droits

La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. le maire l'avait

arrachée à cet homme. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien,

seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Elle ne put

supporter cette figure affreuse, elle se sentit expirer, elle cacha son

visage de ses deux mains et cria avec angoisse:

--Monsieur Madeleine, sauvez-moi!

Jean Valjean--nous ne le nommerons plus désormais autrement--s'était

levé. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme:

--Soyez tranquille. Ce n'est pas pour vous qu'il vient.

Puis il s'adressa à Javert et lui dit:

--Je sais ce que vous voulez.

Javert répondit:

--Allons, vite!

Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi

de fauve et de frénétique. Javert ne dit pas: «Allons, vite!» il dit:

«Allonouaite!» Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela

fut prononcé; ce n'était plus une parole humaine, c'était un

rugissement.

Il ne fit point comme d'habitude; il n'entra point en matière; il

n'exhiba point de mandat d'amener. Pour lui, Jean Valjean était une

sorte de combattant mystérieux et insaisissable, un lutteur ténébreux

qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renverser. Cette

arrestation n'était pas un commencement, mais une fin. Il se borna à

dire: «Allons, vite!»

En parlant ainsi, il ne fit point un pas; il lança sur Jean Valjean ce

regard qu'il jetait comme un crampon, et avec lequel il avait coutume de

tirer violemment les misérables à lui.

C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la

moelle de ses os deux mois auparavant.

Au cri de Javert, Fantine avait rouvert les yeux. Mais M. le maire était

là. Que pouvait-elle craindre?

Javert avança au milieu de la chambre et cria:

--Ah çà! viendras-tu?

La malheureuse regarda autour d'elle. Il n'y avait personne que la

religieuse et monsieur le maire. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement

abject? elle seulement. Elle frissonna.

Alors elle vit une chose inouïe, tellement inouïe que jamais rien de

pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre.

Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire; elle vit

monsieur le maire courber la tête. Il lui sembla que le monde

s'évanouissait.

Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet.

--Monsieur le maire! cria Fantine.

Javert éclata de rire, de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes

les dents.

--Il n'y a plus de monsieur le maire ici!

Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa

redingote. Il dit:

--Javert....

Javert l'interrompit:

--Appelle-moi monsieur l'inspecteur.

--Monsieur, reprit Jean Valjean, je voudrais vous dire un mot en

particulier.

--Tout haut! parle tout haut! répondit Javert; on me parle tout haut à

moi!

Jean Valjean continua en baissant la voix:

--C'est une prière que j'ai à vous faire....

--Je te dis de parler tout haut.

--Mais cela ne doit être entendu que de vous seul....

--Qu'est-ce que cela me fait? je n'écoute pas!

Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas:

--Accordez-moi trois jours! trois jours pour aller chercher l'enfant de

cette malheureuse femme! Je payerai ce qu'il faudra. Vous

m'accompagnerez si vous voulez.

--Tu veux rire! cria Javert. Ah çà! je ne te croyais pas bête! Tu me

demandes trois jours pour t'en aller! Tu dis que c'est pour aller

chercher l'enfant de cette fille! Ah! ah! c'est bon! voilà qui est bon!

Fantine eut un tremblement.

--Mon enfant! s'écria-t-elle, aller chercher mon enfant! Elle n'est donc

pas ici! Ma soeur, répondez-moi, où est Cosette? Je veux mon enfant!

Monsieur Madeleine! monsieur le maire!

Javert frappa du pied.

--Voilà l'autre, à présent! Te tairas-tu, drôlesse! Gredin de pays où

les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées

comme des comtesses! Ah mais! tout ça va changer; il était temps!

Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate,

la chemise et le collet de Jean Valjean:

--Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point

de monsieur le maire. Il y a un voleur, il y a un brigand, il y a un

forçat appelé Jean Valjean! c'est lui que je tiens! voilà ce qu'il y a!

Fantine se dressa en sursaut, appuyée sur ses bras roides et sur ses

deux mains, elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda

la religieuse, elle ouvrit la bouche comme pour parler, un râle sortit

du fond de sa gorge, ses dents claquèrent, elle étendit les bras avec

angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d'elle

comme quelqu'un qui se noie, puis elle s'affaissa subitement sur

l'oreiller. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa

poitrine, la bouche béante, les yeux ouverts et éteints.

Elle était morte.

Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et

l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant, puis il dit à Javert:

--Vous avez tué cette femme.

--Finirons-nous! cria Javert furieux. Je ne suis pas ici pour entendre

des raisons. Économisons tout ça. La garde est en bas. Marchons tout de

suite, ou les poucettes!

Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez

mauvais état qui servait de lit de camp aux soeurs quand elles

veillaient. Jean Valjean alla à ce lit, disloqua en un clin d'oeil le

chevet déjà fort délabré, chose facile à des muscles comme les siens,

saisit à poigne-main la maîtresse-tringle, et considéra Javert. Javert

recula vers la porte.

Jean Valjean, sa barre de fer au poing, marcha lentement vers le lit de

Fantine. Quand il y fut parvenu, il se retourna, et dit à Javert d'une

voix qu'on entendait à peine:

--Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment.

Ce qui est certain, c'est que Javert tremblait.

Il eut l'idée d'aller appeler la garde, mais Jean Valjean pouvait

profiter de cette minute pour s'évader. Il resta donc, saisit sa canne

par le petit bout, et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du

regard Jean Valjean.

Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front

sur sa main, et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. Il

demeura ainsi, absorbé, muet, et ne songeant évidemment plus à aucune

chose de cette vie. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son

attitude qu'une inexprimable pitié. Après quelques instants de cette

rêverie, il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse.

Que lui dit-il? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette

femme qui était morte? Qu'était-ce que ces paroles? Personne sur la

terre ne les a entendues. La morte les entendit-elle? Il y a des

illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. Ce qui

est hors de doute, c'est que la soeur Simplice, unique témoin de la

chose qui se passait, a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean

parla à l'oreille de Fantine, elle vit distinctement poindre un

ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues,

pleines de l'étonnement du tombeau.

Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea

sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant, il lui rattacha

le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Cela

fait, il lui ferma les yeux.

La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée.

La mort, c'est l'entrée dans la grande lueur.

La main de Fantine pendait hors du lit. Jean Valjean s'agenouilla devant

cette main, la souleva doucement, et la baisa.

Puis il se redressa, et, se tournant vers Javert:

--Maintenant, dit-il, je suis à vous.

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