Chapitre I Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 57 de 72
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Chapitre I

Chapitre I

La soeur Simplice

Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à

Montreuil-sur-mer, mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville

un tel souvenir, que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne

les racontions dans leurs moindres détails.

Dans ces détails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances

invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité.

Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert, M. Madeleine alla voir

la Fantine comme d'habitude.

Avant de pénétrer près de Fantine, il fit demander la soeur Simplice.

Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie, dames

lazaristes comme toutes les soeurs de charité, s'appelaient soeur

Perpétue et soeur Simplice.

La soeur Perpétue était la première villageoise venue, grossièrement

soeur de charité, entrée chez Dieu comme on entre en place. Elle était

religieuse comme on est cuisinière. Ce type n'est point très rare. Les

ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne,

aisément façonnée en capucin ou en ursuline. Ces rusticités s'utilisent

pour les grosses besognes de la dévotion. La transition d'un bouvier à

un carme n'a rien de heurté; l'un devient l'autre sans grand travail; le

fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation

toute faite, et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le

moine. Un peu d'ampleur au sarrau, et voilà un froc. La soeur Perpétue

était une forte religieuse, de Marines, près Pontoise, patoisant,

psalmodiant, bougonnant, sucrant la tisane selon le bigotisme ou

l'hypocrisie du grabataire, brusquant les malades, bourrue avec les

mourants, leur jetant presque Dieu au visage, lapidant l'agonie avec des

prières en colère, hardie, honnête et rougeaude.

La soeur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. Près de soeur

Perpétue, c'était le cierge à côté de la chandelle. Vincent de Paul a

divinement fixé la figure de la soeur de charité dans ces admirables

paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude: «Elles n'auront

pour monastère que la maison des malades, pour cellule qu'une chambre de

louage, pour chapelle que l'église de leur paroisse, pour cloître que

les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que

l'obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la

modestie.» Cet idéal était vivant dans la soeur Simplice. Personne n'eût

pu dire l'âge de la soeur Simplice; elle n'avait jamais été jeune et

semblait ne devoir jamais être vieille. C'était une personne--nous

n'osons dire une femme--calme, austère, de bonne compagnie, froide, et

qui n'avait jamais menti. Elle était si douce qu'elle paraissait

fragile; plus solide d'ailleurs que le granit. Elle touchait aux

malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Il y avait, pour ainsi

dire, du silence dans sa parole; elle parlait juste le nécessaire, et

elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal

et enchanté un salon. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de

bure, trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu.

Insistons sur un détail. N'avoir jamais menti, n'avoir jamais dit, pour

un intérêt quelconque, même indifféremment, une chose qui ne fût la

vérité, la sainte vérité, c'était le trait distinctif de la soeur

Simplice; c'était l'accent de sa vertu. Elle était presque célèbre dans

la congrégation pour cette véracité imperturbable. L'abbé Sicard parle

de la soeur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Si sincères,

si loyaux et si purs que nous soyons, nous avons tous sur notre candeur

au moins la fêlure du petit mensonge innocent. Elle, point. Petit

mensonge, mensonge innocent, est-ce que cela existe? Mentir, c'est

l'absolu du mal. Peu mentir n'est pas possible; celui qui ment, ment

tout le mensonge; mentir, c'est la face même du démon; Satan a deux

noms, il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. Voilà ce qu'elle

pensait. Et comme elle pensait, elle pratiquait. Il en résultait cette

blancheur dont nous avons parlé, blancheur qui couvrait de son

rayonnement même ses lèvres et ses yeux. Son sourire était blanc, son

regard était blanc. Il n'y avait pas une toile d'araignée, pas un grain

de poussière à la vitre de cette conscience. En entrant dans l'obédience

de saint Vincent de Paul, elle avait pris le nom de Simplice par choix

spécial. Simplice de Sicile, on le sait, est cette sainte qui aima mieux

se laisser arracher les deux seins que de répondre, étant née à

Syracuse, qu'elle était née à Ségeste, mensonge qui la sauvait. Cette

patronne convenait à cette âme.

La soeur Simplice, en entrant dans l'ordre, avait deux défauts dont elle

s'était peu à peu corrigée; elle avait eu le goût des friandises et elle

avait aimé à recevoir des lettres. Elle ne lisait jamais qu'un livre de

prières en gros caractères et en latin. Elle ne comprenait pas le latin,

mais elle comprenait le livre.

La pieuse fille avait pris en affection Fantine, y sentant probablement

de la vertu latente, et s'était dévouée à la soigner presque

exclusivement.

M. Madeleine emmena à part la soeur Simplice et lui recommanda Fantine

avec un accent singulier dont la soeur se souvint plus tard.

En quittant la soeur, il s'approcha de Fantine.

Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. Madeleine comme on

attend un rayon de chaleur et de joie. Elle disait aux soeurs:

--Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là.

Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. Dès qu'elle vit M. Madeleine,

elle lui demanda:

--Et Cosette?

Il répondit en souriant:

--Bientôt.

M. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Seulement il resta

une heure au lieu d'une demi-heure, au grand contentement de Fantine. Il

fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la

malade. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très

sombre. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché

à son oreille et lui avait dit:

--Elle baisse beaucoup.

Puis il rentra à la mairie, et le garçon de bureau le vit examiner avec

attention une carte routière de France qui était suspendue dans son

cabinet. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier.

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