Chapitre VI Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 47 de 72
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Chapitre VI

Chapitre VI

Le père Fauchelevent

M. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de

Montreuil-sur-mer. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque

distance. Il y alla. Un vieux homme, nommé le père Fauchelevent, venait

de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu.

Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. Madeleine à

cette époque. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays, Fauchelevent,

ancien tabellion et paysan presque lettré, avait un commerce qui

commençait à aller mal. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui

s'enrichissait, tandis que lui, maître, se ruinait. Cela l'avait rempli

de jalousie, et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour

nuire à Madeleine. Puis la faillite était venue, et, vieux, n'ayant plus

à lui qu'une charrette et un cheval, sans famille et sans enfants du

reste, pour vivre il s'était fait charretier.

Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. Le

vieillard était engagé entre les roues. La chute avait été tellement

malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. La charrette

était assez lourdement chargée. Le père Fauchelevent poussait des râles

lamentables. On avait essayé de le tirer, mais en vain. Un effort

désordonné, une aide maladroite, une secousse à faux pouvaient

l'achever. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant

la voiture par-dessous. Javert, qui était survenu au moment de

l'accident, avait envoyé chercher un cric.

M. Madeleine arriva. On s'écarta avec respect.

--À l'aide! criait le vieux Fauchelevent. Qui est-ce qui est bon enfant

pour sauver le vieux?

M. Madeleine se tourna vers les assistants:

--A-t-on un cric?

--On en est allé quérir un, répondit un paysan.

--Dans combien de temps l'aura-t-on?

--On est allé au plus près, au lieu Flachot, où il y a un maréchal; mais

c'est égal, il faudra bien un bon quart d'heure.

--Un quart d'heure! s'écria Madeleine.

Il avait plu la veille, le sol était détrempé, la charrette s'enfonçait

dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine

du vieux charretier. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait

les côtes brisées.

--Il est impossible d'attendre un quart d'heure, dit Madeleine aux

paysans qui regardaient.

--Il faut bien!

--Mais il ne sera plus temps! Vous ne voyez donc pas que la charrette

s'enfonce?

--Dame!

--Écoutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la

voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. Rien

qu'une demi-minute, et l'on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici

quelqu'un qui ait des reins et du coeur? Cinq louis d'or à gagner!

Personne ne bougea dans le groupe.

--Dix louis, dit Madeleine.

Les assistants baissaient les yeux. Un d'eux murmura:

--Il faudrait être diablement fort. Et puis, on risque de se faire

écraser!

--Allons! recommença Madeleine, vingt louis! Même silence.

--Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque, dit une voix.

M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l'avait pas aperçu

en arrivant. Javert continua:

--C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose

de lever une voiture comme cela sur son dos.

Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur

chacun des mots qu'il prononçait:

--Monsieur Madeleine, je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de

faire ce que vous demandez là.

Madeleine tressaillit.

Javert ajouta avec un air d'indifférence, mais sans quitter des yeux

Madeleine:

--C'était un forçat.

--Ah! dit Madeleine.

--Du bagne de Toulon.

Madeleine devint pâle.

Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. Le père

Fauchelevent râlait et hurlait:

--J'étouffe! Ça me brise les côtes! Un cric! quelque chose! Ah!

Madeleine regarda autour de lui:

--Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie

à ce pauvre vieux?

Aucun des assistants ne remua. Javert reprit:

--Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric. C'était ce

forçat.

--Ah! voilà que ça m'écrase! cria le vieillard.

Madeleine leva la tête, rencontra l'oeil de faucon de Javert toujours

attaché sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement.

Puis, sans dire une parole, il tomba à genoux, et avant même que la

foule eût eu le temps de jeter un cri, il était sous la voiture.

Il y eut un affreux moment d'attente et de silence.

On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer

deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria:

--Père Madeleine! retirez-vous de là!

Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit:

--Monsieur Madeleine! allez-vous-en! C'est qu'il faut que je meure,

voyez-vous! Laissez-moi! Vous allez vous faire écraser aussi!

Madeleine ne répondit pas.

Les assistants haletaient. Les roues avaient continué de s'enfoncer, et

il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous

la voiture.

Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler, la charrette se soulevait

lentement, les roues sortaient à demi de l'ornière. On entendit une voix

étouffée qui criait:

--Dépêchez-vous! aidez!

C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort.

Ils se précipitèrent. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et

du courage à tous. La charrette fut enlevée par vingt bras. Le vieux

Fauchelevent était sauvé.

Madeleine se releva. Il était blême, quoique ruisselant de sueur. Ses

habits étaient déchirés et couverts de boue. Tous pleuraient. Le

vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui, il

avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse

et céleste, et il fixait son oeil tranquille sur Javert qui le regardait

toujours.

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