Chapitre XI Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 52 de 72
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Chapitre XI

Chapitre XI

_Christus nos liberavit_

Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine? C'est la société

achetant une esclave.

À qui? À la misère.

À la faim, au froid, à l'isolement, à l'abandon, au dénûment. Marché

douloureux. Une âme pour un morceau de pain. La misère offre, la société

accepte.

La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne

la pénètre pas encore. On dit que l'esclavage a disparu de la

civilisation européenne. C'est une erreur. Il existe toujours, mais il

ne pèse plus que sur la femme, et il s'appelle prostitution.

Il pèse sur la femme, c'est-à-dire sur la grâce, sur la faiblesse, sur

la beauté, sur la maternité. Ceci n'est pas une des moindres hontes de

l'homme.

Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés, il ne reste plus

rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. Elle est devenue marbre en

devenant boue. Qui la touche a froid. Elle passe, elle vous subit et

elle vous ignore; elle est la figure déshonorée et sévère. La vie et

l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. Il lui est arrivé tout ce

qui lui arrivera. Elle a tout ressenti, tout supporté, tout éprouvé,

tout souffert, tout perdu, tout pleuré. Elle est résignée de cette

résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au

sommeil. Elle n'évite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur

elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan! que lui importe!

c'est une éponge imbibée.

Elle le croit du moins, mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise

le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit.

Hélas! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêle-mêle? où

vont-elles? pourquoi sont-elles ainsi?

Celui qui sait cela voit toute l'ombre.

Il est seul. Il s'appelle Dieu.

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