Chapitre VI Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 62 de 72
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Chapitre VI

Chapitre VI

La soeur Simplice mise à l'épreuve

Cependant, en ce moment-là même, Fantine était dans la joie.

Elle avait passé une très mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de

fièvre; elle avait eu des songes. Le matin, à la visite du médecin, elle

délirait. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt

dès que M. Madeleine viendrait.

Toute la matinée elle fut morne, parla peu, et fit des plis à ses draps

en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des

calculs de distances. Ses yeux étaient caves et fixes. Ils paraissaient

presque éteints, et puis, par moments, ils se rallumaient et

resplendissaient comme des étoiles. Il semble qu'aux approches d'une

certaine heure sombre, la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la

clarté de la terre.

Chaque fois que la soeur Simplice lui demandait comment elle se

trouvait, elle répondait invariablement:

--Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine.

Quelques mois auparavant, à ce moment où Fantine venait de perdre sa

dernière pudeur, sa dernière honte et sa dernière joie, elle était

l'ombre d'elle-même; maintenant elle en était le spectre. Le mal

physique avait complété l'oeuvre du mal moral. Cette créature de

vingt-cinq ans avait le front ridé, les joues flasques, les narines

pincées, les dents déchaussées, le teint plombé, le cou osseux, les

clavicules saillantes, les membres chétifs, la peau terreuse, et ses

cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Hélas! comme la maladie

improvise la vieillesse! À midi, le médecin revint, il fit quelques

prescriptions, s'informa si M. le maire avait paru à l'infirmerie, et

branla la tête.

M. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. Comme

l'exactitude était de la bonté, il était exact.

Vers deux heures et demie, Fantine commença à s'agiter. Dans l'espace de

vingt minutes, elle demanda plus de dix fois à la religieuse:

--Ma soeur, quelle heure est-il?

Trois heures sonnèrent. Au troisième coup, Fantine se dressa sur son

séant, elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit; elle

joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées

et jaunes, et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces

soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Puis Fantine se

tourna et regarda la porte.

Personne n'entra; la porte ne s'ouvrit point.

Elle resta ainsi un quart d'heure, l'oeil attaché sur la porte, immobile

et comme retenant son haleine. La soeur n'osait lui parler. L'église

sonna trois heures un quart. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller.

Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. La demi-heure

passa, puis l'heure. Personne ne vint.

Chaque fois que l'horloge sonnait, Fantine se dressait et regardait du

côté de la porte, puis elle retombait.

On voyait clairement sa pensée, mais elle ne prononçait aucun nom, elle

ne se plaignait pas, elle n'accusait pas. Seulement elle toussait d'une

façon lugubre. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur

elle. Elle était livide et avait les lèvres bleues. Elle souriait par

moments.

Cinq heures sonnèrent. Alors la soeur l'entendit qui disait très bas et

doucement:

--Mais puisque je m'en vais demain, il a tort de ne pas venir

aujourd'hui!

La soeur Simplice elle-même était surprise du retard de M. Madeleine.

Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Elle avait l'air de

chercher à se rappeler quelque chose. Tout à coup elle se mit à chanter

d'une voix faible comme un souffle. La religieuse écouta. Voici ce que

Fantine chantait:

_Nous achèterons de bien belles choses_

_En nous promenant le long des faubourgs._

_Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_

_Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._

_La vierge Marie auprès de mon poêle_

_Est venue hier en manteau brodé,_

_Et m'a dit:--Voici, caché sous mon voile,_

_Le petit qu'un jour tu m'as demandé._

_Courez à la ville, ayez de la toile,_

_Achetez du fil, achetez un dé._

_Nous achèterons de bien belles choses_

_En nous promenant le long des faubourgs._

_Bonne sainte Vierge, auprès de mon poêle_

_J'ai mis un berceau de rubans orné_

_Dieu me donnerait sa plus belle étoile,_

_J'aime mieux l'enfant que tu m'as donné._

--_Madame, que faire avec cette toile?_

--_Faites un trousseau pour mon nouveau-né._

_Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_

_Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._

--_Lavez cette toile._

--_Où?_--_Dans la rivière._

_Faites-en, sans rien gâter ni salir,_

_Une belle jupe avec sa brassière_

_Que je veux broder et de fleurs emplir._

--_L'enfant n'est plus là, madame, qu'en faire?_

--_Faites-en un drap pour m'ensevelir._

_Nous achèterons de bien belles choses_

_En nous promenant le long des faubourgs._

_Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_

_Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._

Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle

autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s'était pas

offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant.

Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que

c'était à faire pleurer, même une religieuse. La soeur, habituée aux

choses austères, sentit une larme lui venir.

L'horloge sonna six heures. Fantine ne parut pas entendre. Elle semblait

ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle.

La soeur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la

portière de la fabrique si M. le maire était rentré et s'il ne monterait

pas bientôt à l'infirmerie. La fille revint au bout de quelques minutes.

Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées

qu'elle avait.

La servante raconta très bas à la soeur Simplice que M. le maire était

parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un

cheval blanc, par le froid qu'il faisait, qu'il était parti seul, pas

même de cocher, qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris, que des

personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras, que d'autres

assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. Qu'en s'en allant il

avait été comme à l'ordinaire très doux, et qu'il avait seulement dit à

la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit.

Pendant que les deux femmes, le dos tourné au lit de la Fantine,

chuchotaient, la soeur questionnant, la servante conjecturant, la

Fantine, avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques

qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la

mort, s'était mise à genoux sur son lit, ses deux poings crispés appuyés

sur le traversin, et, la tête passée par l'intervalle des rideaux, elle

écoutait. Tout à coup elle cria:

--Vous parlez là de monsieur Madeleine! pourquoi parlez-vous tout bas?

Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas?

Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent

entendre une voix d'homme; elles se retournèrent effrayées.

--Répondez donc! cria Fantine.

La servante balbutia:

--La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui.

--Mon enfant, dit la soeur, tenez-vous tranquille, recouchez-vous.

Fantine, sans changer d'attitude, reprit d'une voix haute et avec un

accent tout à la fois impérieux et déchirant:

--Il ne pourra venir? Pourquoi cela? Vous savez la raison. Vous la

chuchotiez là entre vous. Je veux la savoir.

La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse:

--Répondez qu'il est occupé au conseil municipal.

La soeur Simplice rougit légèrement; c'était un mensonge que la servante

lui proposait. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à

la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela

était grave dans l'état où était Fantine. Cette rougeur dura peu. La

soeur leva sur Fantine son oeil calme et triste, et dit:

--Monsieur le maire est parti.

Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Ses yeux étincelèrent.

Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse.

--Parti! s'écria-t-elle. Il est allé chercher Cosette!

Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint

ineffable. Ses lèvres remuaient; elle priait à voix basse.

Quand sa prière fut finie:

--Ma soeur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce

qu'on voudra; tout à l'heure j'ai été méchante, je vous demande pardon

d'avoir parlé si haut, c'est très mal de parler haut, je le sais bien,

ma bonne soeur, mais voyez-vous, je suis très contente. Le bon Dieu est

bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu'il est allé chercher ma

petite Cosette à Montfermeil.

Elle se recoucha, aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une

petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la soeur Simplice lui

avait donnée.

--Mon enfant, dit la soeur, tâchez de reposer maintenant, et ne parlez

plus.

Fantine prit dans ses mains moites la main de la soeur, qui souffrait de

lui sentir cette sueur.

--Il est parti ce matin pour aller à Paris. Au fait il n'a pas même

besoin de passer par Paris. Montfermeil, c'est un peu à gauche en

venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais

de Cosette: bientôt, bientôt? C'est une surprise qu'il veut me faire.

Vous savez? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux

Thénardier. Ils n'auront rien à dire, pas vrai? Ils rendront Cosette.

Puisqu'ils sont payés. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un

enfant quand on est payé. Ma soeur, ne me faites pas signe qu'il ne faut

pas que je parle. Je suis extrêmement heureuse, je vais très bien, je

n'ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j'ai même très faim.

Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. Vous ne vous figurez pas,

vous, comme cela vous tient, les enfants! Et puis elle sera si gentille,

vous verrez! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses!

D'abord elle aura de très belles mains. À un an, elle avait des mains

ridicules. Ainsi!--Elle doit être grande à présent. Cela vous a sept

ans. C'est une demoiselle. Je l'appelle Cosette, mais elle s'appelle

Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussière qui était sur

la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt

Cosette. Mon Dieu! comme on a tort d'être des années sans voir ses

enfants! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle! Oh!

comme il est bon d'être parti, monsieur le maire! C'est vrai ça, qu'il

fait bien froid? avait-il son manteau au moins? Il sera ici demain,

n'est-ce pas? Ce sera demain fête. Demain matin, ma soeur, vous me ferez

penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil,

c'est un pays. J'ai fait cette route-là, à pied, dans le temps. Il y a

eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont très vite! Il sera ici

demain avec Cosette. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil?

La soeur, qui n'avait aucune idée des distances, répondit:

--Oh! je crois bien qu'il pourra être ici demain.

--Demain! demain! dit Fantine, je verrai Cosette demain! Voyez-vous,

bonne soeur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je

danserais, si on voulait.

Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien

compris. Elle était maintenant toute rose, elle parlait d'une voix vive

et naturelle, toute sa figure n'était qu'un sourire. Par moments elle

riait en se parlant tout bas. Joie de mère, c'est presque joie d'enfant.

--Eh bien, reprit la religieuse, vous voilà heureuse, obéissez-moi, ne

parlez plus.

Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix:

--Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a

raison, soeur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison.

Et puis, sans bouger, sans remuer la tête, elle se mit à regarder

partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne

dit plus rien.

La soeur referma ses rideaux, espérant qu'elle s'assoupirait.

Entre sept et huit heures le médecin vint. N'entendant aucun bruit, il

crut que Fantine dormait, entra doucement et s'approcha du lit sur la

pointe du pied. Il entrouvrit les rideaux, et à la lueur de la veilleuse

il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient.

Elle lui dit:

--Monsieur, n'est-ce pas, on me laissera la coucher à côté de moi dans

un petit lit?

Le médecin crut qu'elle délirait. Elle ajouta:

--Regardez plutôt, il y a juste de la place.

Le médecin prit à part la soeur Simplice qui lui expliqua la chose, que

M. Madeleine était absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute,

on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le

maire parti pour Montfermeil; qu'il était possible en somme qu'elle eût

deviné juste. Le médecin approuva.

Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit:

--C'est que, voyez-vous, le matin, quand elle s'éveillera, je lui dirai

bonjour à ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je

l'entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du

bien.

--Donnez-moi votre main, dit le médecin.

Elle tendit son bras, et s'écria en riant.

--Ah! tiens! au fait, c'est vrai, vous ne savez pas c'est que je suis

guérie. Cosette arrive demain.

Le médecin fut surpris. Elle était mieux. L'oppression était moindre. Le

pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout à coup

ranimait ce pauvre être épuisé.

--Monsieur le docteur, reprit-elle, la soeur vous a-t-elle dit que

monsieur le maire était allé chercher le chiffon?

Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible.

Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas où la

fièvre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s'en allant, il

dit à la soeur:

--Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire

arrivât demain avec l'enfant, qui sait? il y a des crises si étonnantes,

on a vu de grandes joies arrêter court des maladies; je sais bien que

celle-ci est une maladie organique, et bien avancée, mais c'est un tel

mystère que tout cela! Nous la sauverions peut-être.

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