Chapitre III Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 41 de 72
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Chapitre III

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L'Alouette

Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. La gargote allait mal.

Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse, Thénardier avait pu

éviter un protêt et faire honneur à sa signature. Le mois suivant ils

eurent encore besoin d'argent; la femme porta à Paris et engagea au

Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs.

Dès que cette somme fut dépensée, les Thénardier s'accoutumèrent à ne

plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par

charité, et la traitèrent en conséquence. Comme elle n'avait plus de

trousseau, on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des

petites Thénardier, c'est-à-dire de haillons.

On la nourrit des restes de tout le monde, un peu mieux que le chien et

un peu plus mal que le chat. Le chat et le chien étaient du reste ses

commensaux habituels; Cosette mangeait avec eux sous la table dans une

écuelle de bois pareille à la leur. La mère qui s'était fixée, comme on

le verra plus tard, à Montreuil-sur-mer, écrivait, ou, pour mieux dire,

faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant.

Les Thénardier répondaient invariablement: Cosette est à merveille. Les

six premiers mois révolus, la mère envoya sept francs pour le septième

mois, et continua assez exactement ses envois de mois en mois. L'année

n'était pas finie que le Thénardier dit:

--Une belle grâce qu'elle nous fait là! que veut-elle que nous fassions

avec ses sept francs?

Et il écrivit pour exiger douze francs. La mère, à laquelle ils

persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien", se soumit

et envoya les douze francs.

Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. La

mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle, ce qui fit

qu'elle détesta l'étrangère. Il est triste de songer que l'amour d'une

mère peut avoir de vilains aspects. Si peu de place que Cosette tînt

chez elle, il lui semblait que cela était pris aux siens, et que cette

petite diminuait l'air que ses filles respiraient. Cette femme, comme

beaucoup de femmes de sa sorte, avait une somme de caresses et une somme

de coups et d'injures à dépenser chaque jour. Si elle n'avait pas eu

Cosette, il est certain que ses filles, tout idolâtrées qu'elles

étaient, auraient tout reçu; mais l'étrangère leur rendit le service de

détourner les coups sur elle. Ses filles n'eurent que les caresses.

Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une

grêle de châtiments violents et immérités. Doux être faible qui ne

devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu, sans cesse punie, grondée,

rudoyée, battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme

elle, qui vivaient dans un rayon d'aurore!

La Thénardier étant méchante pour Cosette, Éponine et Azelma furent

méchantes. Les enfants, à cet âge, ne sont que des exemplaires de la

mère. Le format est plus petit, voilà tout.

Une année s'écoula, puis une autre.

On disait dans le village:

--Ces Thénardier sont de braves gens. Ils ne sont pas riches, et ils

élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux!

On croyait Cosette oubliée par sa mère.

Cependant le Thénardier, ayant appris par on ne sait quelles voies

obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne

pouvait l'avouer, exigea quinze francs par mois, disant que «la

créature» grandissait et «_mangeait_», et menaçant de la renvoyer.

«Quelle ne m'embête pas! s'écriait-il, je lui bombarde son mioche tout

au beau milieu de ses cachotteries. Il me faut de l'augmentation.» La

mère paya les quinze francs.

D'année en année, l'enfant grandit, et sa misère aussi.

Tant que Cosette fut toute petite, elle fut le souffre-douleur des deux

autres enfants; dès qu'elle se mit à se développer un peu, c'est-à-dire

avant même qu'elle eût cinq ans, elle devint la servante de la maison.

Cinq ans, dira-t-on, c'est invraisemblable. Hélas, c'est vrai. La

souffrance sociale commence à tout âge.

N'avons-nous pas vu, récemment, le procès d'un nommé Dumolard, orphelin

devenu bandit, qui, dès l'âge de cinq ans, disent les documents

officiels, étant seul au monde «travaillait pour vivre, et volait.»

On fit faire à Cosette les commissions, balayer les chambres, la cour,

la rue, laver la vaisselle, porter même des fardeaux. Les Thénardier se

crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était

toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. Quelques mois

restèrent en souffrance.

Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années,

elle n'eût point reconnu son enfant. Cosette, si jolie et si fraîche à

son arrivée dans cette maison, était maintenant maigre et blême. Elle

avait je ne sais quelle allure inquiète. Sournoise! disaient les

Thénardier.

L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide.

Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine, parce

que, grands comme ils étaient, il semblait qu'on y vît une plus grande

quantité de tristesse.

C'était une chose navrante de voir, l'hiver, ce pauvre enfant, qui

n'avait pas encore six ans, grelottant sous de vieilles loques de toile

trouées, balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses

petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux.

Dans le pays on l'appelait l'Alouette. Le peuple, qui aime les figures,

s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau,

tremblant, effarouché et frissonnant, éveillé le premier chaque matin

dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les

champs avant l'aube. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais.

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