Chapitre XI Les misérables Tome I: Fantine · Capítulo 26 de 72
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Chapitre XI

Chapitre XI

Ce qu'il fait

Jean Valjean écouta. Aucun bruit.

Il poussa la porte.

Il la poussa du bout du doigt, légèrement, avec cette douceur furtive et

inquiète d'un chat qui veut entrer.

La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et

silencieux qui élargit un peu l'ouverture.

Il attendit un moment, puis poussa la porte une seconde fois, plus

hardiment. Elle continua de céder en silence. L'ouverture était assez

grande maintenant pour qu'il pût passer. Mais il y avait près de la

porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui

barrait l'entrée.

Jean Valjean reconnut la difficulté. Il fallait à toute force que

l'ouverture fût encore élargie.

Il prit son parti, et poussa une troisième fois la porte, plus

énergiquement que les deux premières. Cette fois il y eut un gond mal

huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et

prolongé.

Jean Valjean tressaillit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille

avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du

jugement dernier. Dans les grossissements fantastiques de la première

minute, il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de

prendre tout à coup une vie terrible, et qu'il aboyait comme un chien

pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis.

Il s'arrêta, frissonnant, éperdu, et retomba de la pointe du pied sur le

talon. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux

marteaux de forge, et il lui semblait que son souffle sortait de sa

poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Il lui paraissait

impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé

toute la maison comme une secousse de tremblement de terre; la porte,

poussée par lui, avait pris l'alarme et avait appelé; le vieillard

allait se lever, les deux vieilles femmes allaient crier, on viendrait à

l'aide; avant un quart d'heure, la ville serait en rumeur et la

gendarmerie sur pied. Un moment il se crut perdu.

Il demeura où il était, pétrifié comme la statue de sel, n'osant faire

un mouvement.

Quelques minutes s'écoulèrent. La porte s'était ouverte toute grande. Il

se hasarda à regarder dans la chambre. Rien n'y avait bougé. Il prêta

l'oreille. Rien ne remuait dans la maison. Le bruit du gond rouillé

n'avait éveillé personne. Ce premier danger était passé, mais il y avait

encore en lui un affreux tumulte. Il ne recula pas pourtant. Même quand

il s'était cru perdu, il n'avait pas reculé. Il ne songea plus qu'à

finir vite. Il fit un pas et entra dans la chambre.

Cette chambre était dans un calme parfait. On y distinguait çà et là des

formes confuses et vagues qui, au jour, étaient des papiers épars sur

une table, des in-folio ouverts, des volumes empilés sur un tabouret, un

fauteuil chargé de vêtements, un prie-Dieu, et qui à cette heure

n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. Jean

Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. Il

entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de

l'évêque endormi.

Il s'arrêta tout à coup. Il était près du lit. Il y était arrivé plus

tôt qu'il n'aurait cru.

La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions

avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent, comme si elle voulait

nous faire réfléchir. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage

couvrait le ciel. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit, ce

nuage se déchira, comme s'il l'eût fait exprès, et un rayon de lune,

traversant la longue fenêtre, vint éclairer subitement le visage pâle de

l'évêque. Il dormait paisiblement. Il était presque vêtu dans son lit, à

cause des nuits froides des Basses-Alpes, d'un vêtement de laine brune

qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. Sa tête était renversée

sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos; il laissait pendre

hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées

tant de bonnes oeuvres et de saintes actions. Toute sa face s'illuminait

d'une vague expression de satisfaction, d'espérance et de béatitude.

C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Il y avait sur son

front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas.

L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux.

Un reflet de ce ciel était sur l'évêque.

C'était en même temps une transparence lumineuse, car ce ciel était au

dedans de lui. Ce ciel, c'était sa conscience.

Au moment où le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, à

cette clarté intérieure, l'évêque endormi apparut comme dans une gloire.

Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. Cette lune

dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette

maison si calme, l'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais

quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage, et

enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux

blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était espérance et où

tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant.

Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son

insu. Jean Valjean, lui, était dans l'ombre, son chandelier de fer à la

main, debout, immobile, effaré de ce vieillard lumineux. Jamais il

n'avait rien vu de pareil. Cette confiance l'épouvantait. Le monde moral

n'a pas de plus grand spectacle que celui-là: une conscience troublée et

inquiète, parvenue au bord d'une mauvaise action, et contemplant le

sommeil d'un juste.

Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait

quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement, mais impérieusement.

Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui, pas même lui. Pour essayer

de s'en rendre compte, il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en

présence de ce qu'il y a de plus doux. Sur son visage même on n'eût rien

pu distinguer avec certitude. C'était une sorte d'étonnement hagard. Il

regardait cela. Voilà tout. Mais quelle était sa pensée? Il eût été

impossible de le deviner. Ce qui était évident, c'est qu'il était ému et

bouleversé. Mais de quelle nature était cette émotion?

Son oeil ne se détachait pas du vieillard. La seule chose qui se

dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie, c'était une

étrange indécision. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes,

celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. Il semblait prêt à

briser ce crâne ou à baiser cette main.

Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva lentement vers son

front, et il ôta sa casquette, puis son bras retomba avec la même

lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans

la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hérissés sur

sa tête farouche.

L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard

effrayant. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la

cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux,

avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre.

Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front, puis marcha

rapidement, le long du lit, sans regarder l'évêque, droit au placard

qu'il entrevoyait près du chevet; il leva le chandelier de fer comme

pour forcer la serrure; la clef y était; il l'ouvrit; la première chose

qui lui apparut fut le panier d'argenterie; il le prit, traversa la

chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit, gagna

la porte, rentra dans l'oratoire, ouvrit la fenêtre, saisit un bâton,

enjamba l'appui du rez-de-chaussée, mit l'argenterie dans son sac, jeta

le panier, franchit le jardin, sauta par-dessus le mur comme un tigre,

et s'enfuit.

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